UN ECOLIER QUI EN SAIT TROP
Dans un collège russe à Klerykow, en Pologne, pendant la leçon de polonais, un nouvel écolier se fait remarquer par sa connaissance approfondie de la grammaire et de la syntaxe, Inienessé, le professeur Szleiter Vinterroge, et Venfant répond avec une exaltation croissante.
— Dites-moi: quelles études avez-vous faites, qu’avezvous lu?
— J’ai lu... un peu de tout.
— En fait de littérature polonaise...
— Nous l’avons apprise systématiquement époque par époque.
— Bien, bien, dit Szletter feuilletant machinalement le livre de classe, et quelle époque par exemple?
— Nous ^ons étudié brièvement nos classiques, les romantiques très soigneusement.
— Qui nous?... demanda le professeur plus bas en regardant la porte.
— A Varsovie... nous... les écoliers... seuls...
— Avez-vous lu Mickiewicz?
— Je crois bien... cependant certains ouvrages, nous n’avons pu nous les procurer (1 )
— Je ne vous demande pas ça, je ne veux rien savoir! Quel livre aimez-vous le mieux?
— Je Le sais. La troisième partie (2)... L’improvi-
(1) Les livres interdits par la censure (Noté du traducteur).
(2) Les Aïeux.
sation... Messire Thadée... Les livres des Pèlerins Polonais...
Szletter se tut. Puis il demanda encore:
— Que savez-vous sur Mickiewicz ?
L’écolier fit en langue russe un récit très exact, précis et détaillé de la jeunesse du poète: il parla de la société des (( Rayonnants )) des (( Philomathes )) et des (( Philarètes », de l’arrestation, de l’emprisonnement et de la déportation de Mickiewicz. Puis, à la surprise de tous, il passa subitement de Vilno à Varsovie, et, tourné moins vers le professeur que vers la classe, il se mit à peindre en un russe soigné et parfait, exempt de tout (( polonisme malencontreux » la nuit mémorable du 29 Novembre 1830. (1)
Le professeur ahuri, voulant à tous prix interrompre cette histoire, demanda:
— Savéz-vous par cœur quelque chose?
. — Oui, certains passages.
— Récitez.
Zygier ferma le livre, réfléchit un instant, puis commença d’une voix basse, mais qui avait la sonorité d’un métal précieux: (( Nous n’avions pas reçu l’ordre de tirer.
Je montai sur un canon... » (2).
A ces paroles Szletter bondit, de ses deux mains imposant le silence à l’élève; mais Zygier ne se tut pas. Comme repoussé par son regard, le professeur retomba sur sa chaise et, la tête dans ses mains, il fixa les yeux sur la porte vitrée. Le silence se fit dans la classe, tous les regards se tournèrent sur celui qui osait dire (( des vers polonais ». Lui les récitait avec calme et mesure; mais il y avait dans ses paroles une ardeur intense et cachée qui de temps à autre vibrait dans les syllabes. Des mots étranges, insoupçonnés, captivaient l’attention de tous, un immense champ de bataille s’ouvrit devant les yeux lorsque Zygier éleva un peu la voix:
(( Varsovie seule brave ta puissance, lève la main sur toi... »
Le professeur poussa une exclamation étouffée et secoua désespérément la tête. Alors (( le petit-poucet » Walecki dégringola de son banc, s’approcha de la porte et, se hissant sur la pointe des pieds, regarda longuement à travers les , carreaux. Puis il fit signe à Zygier qu’il pouvait (( y aller ».
(1) Celle de rinsurrection polonaise contre les oppresseurs russes.
(2) La Redoute id’Ordon (Traduction de L. Mickiewicz).
Ce ne furent plus les vers du grand poète que celui-ci déclamait, ce fut comme quelque chose à lui, la voix de son cœur. Là plainte de 1 enfant polonais pleurait dans le récit de la bataille. Chaque tableau de ce combat, de cette défaite lointaine, se changeait sur ses lèvres en un cri de désir de participer à la lutte héroïque. Les sentiments sacrés de l’enfant et du jeune homme mille fois outragés résonnaient dans les paroles du poète qui tombaient sur les auditeurs; elles sifflaient comme des balles, éclataient semblables aux obus, enveloppaient les cœurs, pareilles aux tourbillons poudreux des batailles. Les écoliers écoutaient, les uns très droits sur leurs bancs, les autres levés et rapprochés du jeune garçon. Borowicz restait assis, voûté, le menton appuyé sur le poing, le regard fixé sur Zygier. Il lui semblait avoir déjà entendu tout cela, l’avoir vu de ses propres yeux; ce sentiment le hantait, il n’y comprenait rien et écoutait, écoutait éperdu avec des frémissements douloureux dans la poitrine.
Zygier continuait:
(( ... Car j’ai vu plus d’une fois une poignée des nôtres aux prises avec une masse de Russes.
(( Une heure durant, on n’entendit que ces deux mots (( Feu! Chargez! » La fumée coupe la respiration; les bras se lassent et pourtant la voix des chefs retentit sans cesse, et l’activité du soldat ne se ralentit pas. A la fin, ils vont leur train sans avoir besoin d’ordre; et puis même sans réflexion, sans conscience, sans mémoire, le soldat, comme un nioulin à feu, charge, décharge, porte son arme de l’œil au pied, du pied à l’œil, jusqu’à ce qu’enfin, en cherchant longuement et profondément dans sa giberne , il n’y trouve plus rien; le soldat pâlit. N’ayant plus de cartouche, il ne manœuvre plus son arme; il sent que le fusil surchauffé le brûle, il le lâche et tombe; il mourra avant qu’on l’ait achevé... ))
Borowicz ferma les yeux. Il savait tout. C’était bien de ce soldat que le chasseur Noga lui avait parlé sur la colline, à l’orée de la forêt. C’était bien lui, mort sous le knout qui gisait dans, sa tombe, ensanglanté, sous le sapin. Borowicz sentit son cœur battre à coups précipités comme s’il eût voulu s’arracher de sa poitrine; des sanglots secouaient tout son corps. Il serra les dents pour ne pas crier. Il lui
(1) pr. Borovitch.
sembla qu’il allait mourir de chagrin. Szletter restait immobile, à sa place. De ses paupières à demi- fermées, comme d’ordinaire, s’échappait de temps en temps une larme qui coulait le long de son visage pâle.
(Kers la fin de Vannée scolaire, Borowicz devint amoureux d'une jeune fille. Il ne lui avait jamais adressé la parole et ne fit pas sa connaissance, car durant les vacances le père de la jeune fille, transféré dans une autre ville, quitta Klerykoiü).
Avant l’aube, Borowicz se leva sans bruit et,ne s’avouant pas à'lui-même ce qu’il allait faire, s’échappa de la maison. Il ne luttait plus, ne pensait à rien, ses pieds le portaient tout seuls. Il se rendait bien compte qu’à cette heure il ne verrait pas la jeune fille; mais il avait soif de revoir le coin du parc, les arbres familiers, d’entendre le murmure du ruisseau. Il faisait encore sombre lorqu’il arriva dans le parc. Troublé, il pénétra dans l’allée où il avait rencontré Anne deux fois et s’assit sur un coin de (( son banc )). Il avait l’impression de faire quelque chose de très mal, de voler en cachette par exemple ou d’épier et de dénoncer ses camarades. Ses mains se tendirent vers le vide, sa tête s’inclina là où avait été l’épaule de la fée aux yeux bleus. Ses lèvres s’ouvraient pour baiser l’air, ses pieds touchaient avec respect le sable que les souliers de Mlle Anne avaient foulé. Suffoquant de sanglots il enlaçait son beau rêve. L’aurore surprit Borowicz et le rappela à la raison. Il se leva, passa à un autre banc, s’efforçant de se mettre à l’étude.
Mais, alors qu’il s’y attendait le moins, le gravier grinça derrière les buissons, Anne traversa rapidement la place, allant à son banc. Une brise embaumée annonçait sa présence. Elle marchait les paupières baissées et paraissait inquiète et confuse. Borowicz restait ahuri. Subitement, comme l’ombre devant la lumière, son chagrin avait fui, faisant place à un immense bonheur. Il se sentait récompensé de ses longues angoisses et dévorait de ses yeux éperdus la gracieuse figure de sa bien-aimée. Anne ne leva pas les paupières. Elle se mit à lire, mais ne le put sans doute; car des feuilles du livre ses yeux passèrent aux petits cailloux sous ses pieds et s’y rivèrent. Elle sentait le regard du jeune garçon, car ses cils frémirent à plusieurs reprises
comme pour en secouer le poids. Ses joues tantôt se couvraient d’une couleur délicate, tantôt pâlissaient... Dans son regard Borowicz lui envoyait toute son âme, l’histoire de ses tristesses, de ses langueurs et de ses méditations, des milliers de noms tendres, et l’implorait de sa pensée comme un assoiffé qui demanderait une goutte d’eau. Et voici qu’après une longue attente les paupières baissées se soulevèrent lentement.
Les yeux de la jeune fille vaincue, sans force, acceptèrent le regard qui allait vers elle; sur ses lèvres errait un sourire inexprimable de crainte, de timidité, de tristesse... Dans cette caresse des yeux ils passèrent des minutes divines. Enfin Anne détourna la tête et cacha son visage dans ses mains. Mais bientôt elle le leva de nouveau. Ses joues étaient blanches comme la neige, ses mains serraient convulsivemnt le livre qu’elle tenait. Mais elle n’essaya plus de se révolter, de résister au regard du jeune homme. i)ès qu’elle détournait ses yeux, l’imploration muette comme un appel les attirait de nouveau. Et cette caresse s’éternisait, se changeait en une félicité sublime, éternelle. Leur bonheur ne fut rompu par personne, aucune voix ne troubla le silence, sauf le clapotement de l’eau qui bavardait en son langage mystérieux et séculaire.
Les Sans-foyer (i9oo)
Le Dr. Zudym, sorti des bas-fonds de la population urbaine, se dévoue au relèvement physique et moral de la classe ouvrière. Il rencontre une femme, une des plus belles figures que Zeromski ait tracées;il repousse son amour^ brise son cœur et le sien, de peur que le bonheur ne Vamollisse, quun foyer à lui ne le rende égoïste et ne lui fasse oublier sa mission, son apostolat
Cet héroïsme peut paraître excessif, peut-être même nuisible^ au lecteur étranger. Mais il nen est pas de même ein Pologne. Le fait est que la Pologne a vécu de ces immolations individuelles.