UNE FÊTE EN POLOGNE
Pendant le carnaval il était d'usage de se costumer et d'aller avec la musique, criant: Kuligf Kulig {couligue, le nom du jeu) chez les voisins qu'on emmenait avec soi. Un long cortège de traîneaux se formait, on dansait dans chaque maison envahie par la bande joyeuse et la promenade finissait par un bal donné dans une de ces maisons. La forte race polonaise n'a jamais sombré dans un désespoir stérile.
De Opatow vers Koprzywnica, à travers l’unique plaine de Sandomierz, fertile en blé doré, le Kulig allait bon train. La ribambelle d’une cinquantaine de traîneaux i éveillait toute la campagne par le bruit joyeux dés grelots, le tintamarre des clochettes, le claquement retentissant des fouets
des équipages à quatre chevaux, le brouhaha des tambours, des flûtes, des cris, des chants et de la musique. Une dizaine de garçons tenant des flambeaux à la main galopaient sur des chevaux de ferme et servaient d’escorte à l’Arlequin à masque noir qui, enfoui dans sa fourrure d’ours, filait à la tête du cortège. Le feu des flambeaux déchirait la nuit en lambeaux dorés, faisait surgir au loin les talus de neige, les pentes, les dépressions du sol, et signalait la route lisse. La nuit était claire et glacée. Les neiges durcies par les fortes geléés gisaient en grands amas blancs; çà et là elles remplissaient jusqu’au bord les ravins si fréquents dans ce pays. Ailleurs elle s’amoncelaient sur les palissades, se tassaient contre les petits villages adossés aux collines. De vagues broussailles et le scintillement vif de petites lumières indiquaient les manoirs échelonnés le long des ravins. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au ventre et réduisaient en poudre les plus gros tas de neige que le traîneau de l’Arlequin avait marqués d’un sillon. Le Kulig n’admettait pas d’obstacle! Formant une longue file les traîneaux de toute sorte se suivaient: les uns, qu’emportaient des chevaux houppés et panachés, dataient des Augustes ou du roi Stanislas et étaient argentés ou dorés et sculptés en forme de cygnes à long col, de griffons et d’aigles; les autres traînés par des haridelles grandes et petites étaient tout communs, à peine dégrossis par le charron du village et peints en vert. Les luxueux attelages et les misérables véhicules s’élançaient à travers les neiges avec la même fougue et ardeur et ressemblaient à des barques qui fendent les flots du lac.
La joie bouillonnait dans les cœurs! L’orchestre, composé de quelques juifs de Klimontow', attaquait de^ mazurkas, des obertas, des krakowiaki. Par moments, la musique entraînante s’évanouissait, comme prise de l’extase qui coupe le souffle; tantôt elle semblait parvenir de très loin à l’ouïe et au cœur, sortir de dessous les neiges. Alors les chansons faisaient rage. D’un côté résonnaient les voix argentines des femmes:
(( Le chêne est coupé, plus ne reverdira.
Beau garçon, tu as mon cœur, il ne changera,..
Et les puissantes basses des hommes raillaient:
(( Je ne sais moi-même quelle en est la raison.
Mais je rêve du brun et j*aime bien le blond.
Le chœur des jeunes filles renvoyait la balle:
(( Habit bleu foncé et souliers luisants.
Les hommes d'aujourd'hui sont tous des galants.
Et de nouveau les violons, les basses et les flûtes reprenaient avec fureur, étouffant les chansons.
Raphaël, avec les autres garçons, suivait le cortège à cheval. C’était la première fois que son père lui avait permis de monter Baska, une des plus belles juments de son écurie. Le père de Baska était de pur sang arabe, la mère une polonaise. La jument ne comptait pas plus de trois printemps. Vive, un peu craintive, elle était cependant d’une intelligence rare. Elle avait une petite tête charmante et son poil d’un beau gris était doux au toucher comme la soie. Baska s’avançait par petit bonds, feignant de danser et s’amusait à ce jeu. Tantôt, dressant les oreilles, les naseaux frémissants, elle s’arrêtait pour écouter la musique; tantôt elle la suivait en sauts légers, portant son cavalier balancé mollement comme dans un berceau.
Raphaël se sentait heureux. Un verre de généreux (( hongrois )) bu au manoir de Gorka Ossolin ou de Naslawice lui avait donné des ailes. Le cheval le portait à travers les neiges dont l’haleine froide lui rafraîchissait amoureusement le visage... Et devant lui glissait le traîneau emportant deux dames. L’une d’elles, mariée ou veuve, l’autre toute jeune encore. A la clarté de la lune il voyait leurs têtes coiffées de bonnets de fourrure. Un bonnet à la mode ancienne, en zibeline avec une aigrette retenue par des diamants, l’autre rond, garni d’hermine. La plus âgée avec son manteau de couleur or à fourrure magnifique lui plaisait infiniment... Il avait dansé un krakowiak avec elle et échangé quelques paroles. Il gardait encore dans ses yeux la beauté exquise de sa personne, le charme étrange de son regard qui ne daignait pas l’apercevoir, son petit sourire moqueur toutes les fois qu’il s’était trompé dans la danse. Tandis qu’il la regardait emmitouflée dans sa fourrure il en revoyait une autre en ïuimême. Il songeait à elle, vêtue d’une ro6e grecque, écarlate, brodée d’or, qui lui serrait délicieusement la gorge et la taille... Il pensait à ses mains fines dans d’amples manches de satin lisse qu’elle lui tendait dans la danse, à ses magnifiques cheveux coiffés à la grecque. En quelques bonds Raphaël s’approcha du traîneau et vit à la
clarté de la lune scintiller les diamants de l’aigrette. Il n’aperçut pas les yeux de la jeune femme, et il savait qu’elle ne le regardait p>às.
Tout et Rien (i9i9)
Un soir d'hiver, Olbronski, le héros des (( Cendres )) {épopée napoléonienne), est averti par son ami Machnicki que l'insurrection éclate et qu'il a à partir sur-le-champ. Il fait ses préparatifs, sacrifiant à la patrie, avec simplicité, tout ce qui lui est cher. '
La conversation se prolongea fort tard dans la nuit. Puis Olbronski prépara pour son hôte un lit dans la pièce voisine. Avant de s’endormir, Machnicki l’entendit aller et venir dans la maison,- une lanterne à la main, assembler et ranger ses affâires, ouvrir et refermer des malles, apporter de vieux sacs de soldats et des gibecières.
Il faisait sombre encore lorsque Machnicki fut réveillé par le crépitement du feu. Un homme de haute taille, maigre et musclé, apportait des brassées de bois couvert de neige et les mettait dans la cheminée. Un feu joyeux pétillait dans l’âtre profond et lançait des fusées d’étincelles. L’homme portait une courte fourrure et de grosses bottes. Son allure, la souplesse de ses mouvements, trahissaient un ancien soldat. Le visage était coupé d’une courte moustache, les cheveux grisonnants tondus ras. Figjire rer cueillie et sévère...
— C’est bien Micheik, (( le domestique fidèle )), pensa Machnicki.
Quand Olbronski entra dans la chambre, Micheik se tourna vers lui d’un geste bref, militaire. Celui-ci lui fit signe de parler bas, indiquaint le lit où dormait l’hôte. Machnicki entendit ces paroles:
— Je pars assez loin, pour chasser.
Micheik leya les sourcils et regarda attentivement son maître. ^
— Tu auras l’œil sur tout. Réveiller les hommes à temps, bien nourrir les bêtes, battre le blé et mesurer le grain soigneusement, fermer le soir le grenier, les écuries et les étables.
— Cette chasse sera-t-elle longue? demanda Michcik bégayant atrocement.
— Oui. Une semaine, deux peut-être. Il se peut même qu’elle soit plus longue encore.
— Comment?
— Ça ne te regarde pas! Ecoute ce que j’ai à te dire. Tu mettras le petit à l’école et en pension là où il a été avant les fêtes. Tu veilleras sur lui... M’entends-tu? et si je tardais à revenir...
— Comment cela ? grommela Michcik.
— Oui! ça se peut, s’irrita le vieux gentilhomme.
Le soldat hocha la tête.
— C’est à toi, continua Olbromski, de veiller sur le garçon. Et si, comme je te dis, je tardais un peu trop à revenir, de quoi tu t’apercevras bien tout seul, vends les génisses, les plus jeunes, en commençant par Latoszka, puis la Grise, puis Knapinska. Mais paye la pension du petit sans aucun retard, régulièrement, contre des reçus. Tu lui enverras, chaque semaine, du linge et ce que tu pourras en pâtisserie, charcuterie, confitures, noix... Tu sauras bien toi-même combien il lui en faut et quand. Au cas où — tu m’entends — au cas où l’argent viendrait à manquer complètement, conduis à la foire les chevaux de carosse Oska et le bai et vehds-les suivant ton jugement. Mais, diable! prends garde de ne pas vendre à vil prix de telles bêtes!
Michcik regarda son maître dans les yeux et pâlit un peu. Il se tendit encore, les bras serrés contre les côtes.
— Vendre à la foire le’ bai et Oska! dit-il enfin avec effort, comme s’il eût voulu graver dans son esprit cet ordre invraisemblable.
— Tu mettras l’argent dans ma sacoche, celle que j’ai eue sous Moscou. Celle-ci, je te la donne; regarde-la bien, elle , est belle. Paie tout au complant. Chaque mardi inspecte toi-même les vêtements du petit, son linge, ses chaussures, son bonnet, son manteau, raccommode-les, nettoie les taches. Et s’ils n’étaient plus bons, appelle Zelik et commande-lui des vêtements en ^ drap, argent comptant. Exhorte mon fils en mon nom à l’étude, à la bonne conduite. Veille sur lui, conseille-le en courage. Et si. Dieu l’en garde, il venait à tomber malade, soigne-le, jour et nuit à son chevet. Si on lui voulait du mal, défends-
le de toutes tes forces. Forme lui un cœur de soldat, trempe son courage, sa volonté... tu le sais... à notre mode...
Michcik écoutait son maître très droit, silencieux et immobile. Lorsqu’Olbronski se tut, regardant la flamme, il bégaya:
— Serait-ce donc...
— Assez!
— Y aurait-il de nouveau... de nouveau...
— Silence!
Mais le vieux ne put garder le silence.
Par un geste, un signe d’intelligence, il demanda:
— Contre les Allemands ou Moscou?
— Tu le sauras un jour!
Michcik sortit.
Le Vent de la Mer (1922)
Une vingtaine de récits nous dépeignent les combats millénaires des riverains de la Baltique, pour la possession des côtes et Vaccès à la mer.
En luttes perpétuelles avec les Germains qui les exterminaient sous prétexte de porter VEvangile dans leur pays, les peuples slaves s'en allaient souvent en Poméranie consulter leur oracle, au fond des forêts impénétrables.
Il se trouvait au pays des Ratares, dans la ville de Radagast, un temple triangulaire à trois porches, entouré d’un bois profond, vénéré depuis des siècles, auquel nulle main humaine n’osait toucher. Deux portes restaient ouvertes à tous les pèlerins ; la troisième, plus petite, donnait sur un sentier conduisant vers un lac voisin, mystérieux et terrible. Le temple était de bois, construit avec art, et orné aux angles de cornes de bêtes sauvages.
Au fond se dressait la statue dorée du dieu Swatorzyc (prononcer Svatojitz), dont la couche était recouverte de pourpre. Le dieu tenait un maillet de la main gauche; sur sa tête un oiseau déployait ses ailes. Il portait sur sa large poitrine Temblème de la tribu: la tête d’un bison noir. Autour de la statue s’entassaient les étendards sacrés des Wélêtes, les enseignes et les bannières des peuplades sou-
mises au grand conseil, — étaient suspendus les boucliers, les armures, les glaives, les lances, les cornes guerrières et la grande corne des. sacrifices. Le long des murs et des piliers du temple, couraient des ribambelles d’animaux et d’oiseaux taillés dans le bois et peinturlurés de couleurs vives, qui figuraient les anciennes luttes, les labeurs, les vieilles croyances, les mythes, les souvenirs, les fables et les préjugés séculaires. Sous la haute toiture rouge et fortement inclinée, les pigeons voltigeaient gaîment d’un coin à l’autre. Les hirondelles faisaient sans crainte leurs nids dans les fentes des poutres, aux angles des solives et des piliers, au-dessus des riches tissus rapportés des expéditions lointaines et même se nichaient sur les lèvres du dieu solaire, qui ne leur interdisait pas de souiller de leur fiente sa large poitrine de bois. En hiver le vent soufflait vers le temple des tourbillons de neige. Pendant les chaleurs estivales, il s’infiltrait à travers les fentes, dans la pénombre du temple, une lumière voilée qui dessinait, sur le fond sombre, les contours des poutres, des piliers, des jointures, et le visage énigmatique de la bûche sacrée. '
Et, s’il se trouvait que quelque tribu Wélète eût à faire la guerre, à attaquer les Saxons ou à s’en défendre, elle allait en premier lieu consulter Swatorzyc de Radagast, au pays des Ratares.
On déposait des offrandes de fleurs odorantes, de roses, de pervenches,’ de rues, de romarins; des couronnes des fruits et du gibier; parfois on offrait des sacrifices sanglants humains, des princes et des éyêques capturés pendant la guerre. Puis le prêtre, gardien du temple et du saint cheval, devin suprême, vêtu de blanc, les cheveux tombant en longue tresse, lui, qui seul jouissait du droit de s’asseoir en face du dieu, tandis que tout le monde se tenait debout, mettait solenellement les sorts en terre.
En proférant des paroles sacrées, des conjurations mystérieuses, en chantonnant des strophes ignorées de tous, les devins adjoints tiraient avec terreur les sorts enfouis et les examinaient attentivement. Ensuite, ils les recouvraient de verdure fraîche et plantaient devant le temple, à distance égale, trois paires de lances auxquelles ils fixaient une autre lance perpendiculaire.
Après une prière à voix basse, le prêtre suprême, gardien du saint cheval, brûlait de l’encens odorant, et humblement prosterné, entr’ouvrait les rideaux de pourpre et sortait du
sombre couloir le grand cheval noir, oracle vénéré. 1 enant respectueusement les brides, il conduisait Tanimal sacré vers les lances plantées dans la cour.
Lorsque, franchissant les lances horizontales, le cheval levait d’abord le sabot droit, ceci était considéré comme un heureux présage et l’on ne doutait pas du succès de l’éxpédition.
Si, au contraire, il levait, ne fût-ce qu’une fois, le sabot gauche, le projet conçu était abandonné.
Prosternés à terre, courbant le front devant la volonté divine, les anciens du peuple quittaient le temple pleins de confiance ou en proie à une angoisse atroce.
Combien de fois, au cours des siècles, le cheval prophétique n’a-t-il pas le levé le sabot droit!...
Combien de fois l’Elbe, le grand fleuve slave, n’a-t-il pas roulé des eaux ensanglantées par les victoires des Obotrites sur les Saxons éxécrésl...
Combien de fois la vaillante tribu des Wagres, dans des luttes acharnées sur terre, le long des côtes et des golfes, sur des barques de pirates, n’a-t-elle pas porté le bruit du nom slave sur les mers, les isthmes et les îles lointaines!...
Combien de fois le cor de Swatorzyc n’a-t-il pas retenti là-bas, sur la rive gauche de i’Elbe, dans les pays subjugués par l’Empereur!...
Combien de fois, au cours des siècles, à la veille des grandes guerres, le cheval prophétique n’a-t-il pas levé le sabot droit!...
Ils retournent à leur Dieu
{Episode du temps des persécutions tzaristes).
Un étroit sentier traverse la forêt, si épaisse qu’entre elles les cimes des pins se touchent et se confondent. Pliées sous le faix des glaçons, les branches s’inclinent sur cette petite sente sylvestre perceptible à peine, légèrement marquée par deux sillons, qu’un traîneau de paysan a dû creuser dans la neige.
C’est une journée de mars claire et glacée. A l’heure où un demi-crépuscule d’azur commence à s’étendre vers l’ouest, même les petites mottes de neige, autour des sou-
ches, semblent pulvérulentes et poudreuses. Dans l’espace étonnamment clair du ciel, où flambe l’aurore du soir, la forêt se dresse immobile, pareille à l’iconostase d’un temple grec. Des brises imperceptibles détachent pourtant des cimes des bois une fine poussière neigeuse qui flotte, sur un fond de pourpre, parmi les branches des arbres. On dirait les rayures confuses d’une impalpable fumée fugitive s’exhalant d’encensoirs invisibles...
Là le silence est profond, infini, mortel...
Vieux, voûté, gris comme un pigeon, le paysan Félek parcourt ce sentier avec sa petite fille Théophilka. Les pans d’une mauvaise fourrure passés autour de sa ceinture, il allonge son pas de sa canne, il écarte les jambes, il souffle, tousse, mais ne cesse d’avancer, bien que ses yeux rougis se remplissent de larmes et que la sueur suinte sur les rides de son visage flétri, fouetté par le vent. Théophilka place les grandes bottes dont elle est chaussée dans la trace des pas de sôn grand-père. A tout moment elle serre plus fort son fichu sur sa poitrine et, bien qu’elle tombe d’épuisement, elle arrive à suivre le pas du vieux Félek. Pleins d’épouvante, ils regardent l’aurore qui embrase les sommets et se pressent toujours davantage. Depuis quatre jours ils marchent ainsi, se reposant à peine sur des meules de foin, sous des hangars abandonnés, passant la nuit dans les cabanes isolées des villages. Ils traversent des déserts inhabités, des forêts sombres où nul bruit ne retentit jamais, enfoncent dans l’épaisseur des neiges profondes et font résonner leurs pas sur la glace des fleuves et des étangs. Ils marchent dans les sentiers perdus, reculés, des forêts lointaines. Partis des environs de Drohiczyn, ils se rende'tit audelà de Varsovie où ils vont tâcher de (( voler )) une absolution...
Chaque année ils renouvellent tous deux ce triste pèlerinage depuis qu’ils ont opté pour une confession étrangère, trahi leur foi, renié leur Dieu. Pécheurs tous deux, grands pécheurs, traîtres tous deux.
Bien encore avant (( le crime )), le vieux Félek avait abandonné ses cinq arpents de terre à son fils Léon; ayant mis en terre sa bru et élevé sa petite-fille, il s’était confiné près du poêle où il passait son temps à marmotter ses patenôtres. Un jour, à l’improviste, on vint lui intimer d’opter pour les Russes. A son fils également, à sa petite-fille aussi, au village entier. L’archipope même lui avait adressé
la parole, le jour où les paysans avaient été traqués vers la municipalité. Il y eut révolte dans le village.
Une certaine nuit d’hiver, pourtant, on vit arriver une troupe de cosaques. S’installant dans les chaumières, ils en chassent les paysans dans les champs gris en pleine gelée. Trois jours durant, les soldats campés dans les cabanes tuaient le bétail et détruisaient la propriété: trois jours durant de pauvres gens sans abri dans les champs couverts de neige priaient Dieu. Enfin le commandant militaire, furieux ordonna le knout. Hommes et femmes, dépouillés de leurs vêtements, furent fouettés jusqu’au sang. Et l’on vit des paysans, comme saisis de folie, commencer à se dévêtir d’eux-mêmes pour se coucher de tout leur long sous la main des bourreaux. Tout à coup, menaçant, les poings serrés, Léon, fils de Félek, s’avança vers Te chef. C’est alors qu’on vit poindre le jour du jugement dernier! Six cosaques se saisirent du malheureux et le fouettèrent à mort. Quand sa chair fut réduite en lambeaux, le commandant, frappant de ses éperons le dos nu, ensanglanté sur la neige,, lui cria: (( Signe )).
Mais en vain. ♦
(( Jamais, jamais, )) murmurait l’autre.
Alors il ordonna de soulever le mourant, de diriger son visage vers le sien et lui demanda:
— Tu es Russe, n’est-ce pas?
— Non, Polonais, né en terre polonaise.
C’est ainsi qu’il expira, murmurant à soi-même: non, non...
Puis vint le tour de Théophilka. Cependant, quand on eut commencé à la fouetter, le grand-père faiblit: il signa tout ce qu’on lui demandait, vouant son âme et celle de sa petite-fille à la foi mauvaise. Son cœur était vieux, paternel... Tremblant comme une feuille, il se traîna aux genoux du Moscovite et lui baisa les pieds, jusqu’à ce qu’enfin il eût signé.
Et depuis, chaque année, ils vont tous deux^ pendant les jours qui précèdent Pâques, faire leur acte de contrition devant Dieu, implorer le pardon de cette trahison. L’aïeul connaît un chemin où vous ne risquez de rencontrer non seulement des gendarmes, mais nul être vivant.
Là bas derrière Varsovie, se trouve une vieille petite église; le curé en est jeune, pieux, charitable. Ses yeux
sont toujours pleins de larmes, sa parole discrète, et si douce, et si sage!...
Ils arrivent de nuit, frappent à la vitre, murmurent quelques mots. Lui, par une petite porte latérale, les conduit à l’église, les confesse tout en versant des larmes pleines d’amertume et de miséricorde. Puis prosternés, les bras en croix, ils restent ainsi tous trois jusqu’à l’aurore. Lorsque le moment vient de se quitter, jamais le desservant de Dieu ne varie son enseignement: aimez vos ennemis, aimez vos ennemis...
Avant le lever du soleil et bien avant le réveil de la ville, nos deux voyageurs sont déjà loin de ces lieux. Maintenant que le jour décline, ils se pressent, ils s’essoufflent pour arriver à l’abri nocturne bien connu de l’aïeul. La forêt se fait moins dense ; des champs recouverts d’une couche égale de neige s’étendent à perte de vue : terres inhabitées, lointaines, démesurées.
A la lisière du bois l’aïeul s’est arrêté et de ses mains abritant ses pauvres yeux contre la lueur du jour il avance, il recule, tandis que ses lèvres tremblent soudain. Ges champs, il ne les connaît pas! Où sont donc les chaumières à la lisière du bois?
— Ces champs me sont inconnus, murmure-t-il craintif comme à soi-même. Au milieu du désert, le vent soulève des tourbillons poudreux de neige. Il siffle, les balaye; il entraîne derrière soi l’espace immense pareil à une nappe qu’il emporte ensuite vers le ciel en forme d’entonnoir; d’un bout à l’autre de l’espace, il vole en des ondes de fumée.
— Je me suis égaré — vieil imbécile que je suis, — dit-il à voix basse — en tirant sa casquette en arrière.
— Grand-père, voici un chemin frayé, prenons-le.
— Prenons-le.
Ils se remettent en marche. Ils enfoncent jusqu’aux genoux. La neige est profonde dans les champs, le/vent furieux; l’orage se fait sentir. Lesjiges de l’an passé minces, sèches, désolées s’élèvent çà et là dans la neige, s’inclinent compatissantes à la rafale, comme si elles se lamentaient sur le sort de cette pauvre jeune fille, comme si elles soupiraient: eh, eh... Des haies épineuses luisantes de givre, des branches d’aubépines se cramponnent à sa jupe, comme des mains miséricordieuses qui voudraient l’arrêter.
Les bottes de tous deux sont trempées jusqu’au fond;
leurs pieds se raidissent; le souffle vient à leur manquer. (( Vois-tu, petite, comme ce vent au service des Moscovites nous repousse de Dieu », murmure indistinctement l’aïeuL
Soudain éclate, retentit un bruit sourd derrière eux. La rafale a secoué la forêt. Et la forêt se sentant bercée en a gémi... L’ouragan les fouette maintenant, balaye leurs haillons, leur lance dans les yeux des poignées de neige tranchante comme des morceaux de verre brisé. Par moments, tel un athlète vivant, le vent impétueux rejette d’un côté à l’autre des amas de neige, ariache jusqu’à la terre nue, ronfle, toupille au-dessus des forêts.
Une grosse pierre est là dans le champ. Ils s’y traînent, s’y asseyent pour reprendre haleine.
La nuit se fait noire soudain. En elle l’orage bouillonne longtemps, longtemps. Parfois, tout à coup, il s’apaise, et alors, du haut du ciel, la lumière précaire de la lune, froide, blême, tombe à la face du désert. De ses rayons glacés elle touche les deux têtes enlacées, engourdies, recouvertes de neige, les yeux froids ouverts et les larmes suspendues à leurs cils, transformées en coraux de givre.
Lorsque se lève et brille l’aurore matinale, de silence règne de nouveau sur la plaine. Seules, sur les cîmes des arbres, des brises invisibles secouent une légère poussière neigeuse qui flotte en une blanche fumée transparente s’exhalant d’encensoirs invisibles.
{Traduction de C. Giustiniani-Kepinska.)
Quoi qu’il advienne,
je m’offre aux coups.
{Sophocle: a Œdipe Roi »).
Sur un lit marqué du chiffre 24, dans le coin le plus sombre d’une salle d’hôpital, gisait, depuis quelques mois, un ouvrier des champs, d’une trentaine d’années peut-être. A chacun de ses mouvements un écriteau de bois noir portant inscrit: (( Caries tuberculosa » faisait un bruit de crécelle au-dessus du chevet. Le pauvre diable, à la suite d’une carie des os, avait eu une jambe amputée au-dessus
du genou. C’était un paysan sans un lopin de terre, travailleur dans des champs de pommes de terre comme ses ancêtres l’avaient été. Il servait chez un patron; trois ans plus tôt il s’était marié, il avait même réussi à élever im garçonnet aux cheveux de chanvre, et voici que soudain, sans rime ni raison, un mal au genou se déclare, des plaies commencent à se former. Un homme charitable ayant offert sa voiture, le pauvre hère fut transporté en ville, et interné dans un hôpital, aux frais de la commune.
Ceci, le misérable se le rappelait encore très bien : comme il était parti une soirée d’automne, avec sa petite femme, dans une voiture de parade aux sièges d’osier; comme ils avaient pleuré alors tous deux de peur et de mélancolie! et les voici, tantôt versant des larmes, tantôt grignotant des œufs.dufs — et puis alors, rien que des étendues grises, infinies. Etait-ce le brouillard? ne l’était-ce pas?...
Les jours monotones, tous pareils, vécus à l’hôpital se sont effacés de sa mémoire et forment dans sa vie comme une lacune sans fond; seule l’invariable tristesse lui écrase l’âme pendant le cours des mois, avec la force impitoyable et brutale d’une dalle qui écraserait une tombe. A travers ce brouillard il sé rappelle, à demi-éclairées, d’étranges bizarreries subies: bains, jeûnes, introduction de fils de fer dans la plaie jusqu’aux os. -— Puis l’opération : on le transporte dans une salle au milieu de messieurs portant des tabliers tachés de sang; — et c’est de cette étrange audace qu’il se souvient surtout, de cette vigueur qui le soutint en ces heures, comme une main miséricordieuse.
Avant 1 opération, tandis qu’il observait autour de lui tant de choses faites pour éveiller le dégoût, il tissait, lui aussi, au fond de son âme simple, une toile de méditations, telle qu’enseigne d’en tramer la plus grande maîtresse sur terre — une salle commune d’hôpital.
Après l’opération, tout lui fut voilé par l’apathie et une lassitude mortelle. Il frissonnait sans cesse et, vers le soir, un fardeau étrange commença à lui peser sur le crâne comme une pierre sphérique; de ce boulet à ses pieds des frissons le secouaient, pareils à des courants glacés. Par contre, de l’orteil de son pied valide affluaient jusqu’au crâne des ondes de chaleur enivrante. Des pensées, telles des gouttes de mercure, affluaient précipitamment dans un coin de son cerveau, et tandis qu’il restait tout ramassé dans des flaques de transpiration, tandis que ses paupières retombaient d’elles-mêmes
— si¬
non de sommeil mais d’inertie — il se sentait poursuivi par d’étranges fantômes à demi-sommeillants.
Et voici que tout commençait à disparaître.
Maintenant plus rien qu’un espace gris insaisissable, surchargé de l’odeur du chloroforme, espace à demi éclairé par de minimes lumières diffuses, pareil à l’intérieur d’un cône immense qui commencerait tout près d’ici, s’appuyant sur terre, tel un entonnoir démesuré. Au rétrécissement du sommet, dans un éloignement inouï, il existe une petite tache blanche, lumineuse. C’est par là qu’on aurait pu sortir... A l’intérieur du cône, à travers un escalier en hélice qui s’enroule le long de sa surface, c’est vers cette issue qu’il gravit de jour et de nuit, poussé par la nécessité, par l’effort, tel un colimaçon, — bien que quelque chose en lui veuille prendre son essor, comme une grive dont les pattes seraient prises dans un piège, — bien que s’ébattent en lui comme des ailes d’oiseau. Et il ne peut s’élever, pourtant, plus haut que la longueur du piège. Il tombe, il retombe incessamment... Il sait bien ce qu on aperçoit par U ouverture du cône. Il suffit de faire un pas — et voici la lisière du bois, la plaine où se trouvent ses quatre carrés de pommes de terre. Et tandis qu’il s’élance mécaniquement du vide qui l’entoure, il rêve à la récolte.
Calme profond, silence! Là, près de la forêt, règne la transparance de l’espace automnal qui rapproche les objets du lointain et pxermet qu’on les voie distinctement. A eux deux, lui et sa petite femme récoltent des pommes de terre belles comme des têtes de chats. Sur un tertre couvert de chaumes, quelques pâtres ont porté dü génévrier tout sec. Enveloppés dans des sacs de toile, accroupis sur leurs pieds nus, ils font une bonne flambée, puis déterrent des pommes de terre cuites sous la cendre, avec des baguettes de bois. Dans l’air, la fumée exhale l’odorant parfum de génévrier...
Lorsqu’il se sentait mieux, plus lucide, quand la fièvre ne le harcelait pas si péniblement, il cédait alors à l’horrible épouvante de ceux qui sont brisés, martyrisés. Sous la pression de cette terreur sans nom, l’être du paysan se concentrait, se réduisait à la minime dimension d’un grain de mauvaise herbe, et soudain, affolé par des préjugés, il s’élançait à travers des sons effrayants, e.i se débattant dans un vide sans fond.
Enfin la plaie commença à se cicatriser; la fièvre avait cessé. L’âme du misérable, qui semblait revenue d’un autre
monde, reprit son état primitif, et se mit à méditer sur ce qui s’était déroulé à ses yeux. Mais combien différente était la moelle de ses réflexions. Autrefois c était une pitié née du dégoût, et maintenant c’était la haine d’une bête blessée, une soif violente de vengeance, la rage enveloppant dans son étreinte fauve et ceux qui gisaient près de lui et ceux qui l’avaient mutilé. Quelque chose de plus germa, persista dans son cœur, sans répit, quelque chose comme une course folle, ininterrompue de pensées qui hurlaient, cherchant cette puissance qui avait prononcé son arrëi.
Ce délire de persécution dura longtemps, envenimant son âme meurtrie.
Et voici qu un jour il s’aperçoit que son pied valide s’engourdit et s’enfle à la cheville. Lorsque le chirurgien en chef vint un matin faire sa visite quotidienne, le paysan lui confia sa crainte.
Le médecin examina ce pauvre coprs desséché et flétri, fit discrètement une incision dans la tumeur, atteignit l’os par la sonde, puis, après un geste expressif de la main, le regard plein d’énigmatique compassion, il fixa le paysan dans les yeux.
— Ça ne vas pas, frère, lui dit-il. Il faudrait aussi... amputer, tu comprends, n’est-ce pas? Et tu n’es pas solide... Reste ici, tu y seras mieux que dans ta chaumière, tu seras nourri...
Et il s’éloigna escorté de ses assistants. Arrivé au seuil de la porte, il retourna sur ses pas, se pencha sur le malade, puis discrètement, pour n’être aperçu de personne, il passa sur la tête du misérable sa main caressante.
Comme si soudain le battoir d’un fléau l’eût assommé sur l’occiput, le paysan en fut étourdi. Il ferma les yeux et resta longtemps immobile, jusqu’à ce qu’il se fit en lui un silence inconnu.
Il est dans l’âme humaine une cachette enchantée fermée à sept tours. Rien ni personne ne peut l’ouvrir. Seule, tel un escroc, la fausse clé de l’infortune vengeresse y parvient.
Sophocle a nommé ce lieu secret par la bouche d’Oedipe aveugle. Un plaisir étrange y est caché, une douce nécessité, la plus haute sagesse.
Tranquille sur son grabat gisait le pauvre paysan et par
son âme déchaînée, le Christ passe sur les ondes de la mer en tempête, apaisant l’orage...
{Traduction de C. Giusiiniani-Kepinska,)
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