EN ESPAGNE
Après une bataille acharnée un légionnaire, Christophe Cedro, gravement blessé, se trouve dans le camp que l'empereur visite.
De leurs grabats, des couchettes, des matelas, de la terre battue, se soulevèrent des torses mutilés, des têtes meurtries, des corps chancelants, troués de balles, s’appuyant sur les coudes; et soudain, de toutes les gorges desséchées, de toutes les bouches devenues heureuses, partit un cri :
— Vive l’Empereur!
Christophe se dressa sur son lit. A ce mouvement il sentit quelque chose se briser en lui avec un grincement sourd. II s’assit effroyablement pâle, ruisselant de sueur, la bouche
ensanglantée. Ses yeux comme des crocs s’enfoncèrent dans le visage de l’Empereur et l’arrêtèrent.
— Sire —^ murmura Cedro.
Les yeux autoritaires et sombres de Napoléon le frappèrent du regard. Son visage calme, comme sculpté dans quelque métal inconnu, se tourna vers Christophe attentif et sévère.
— Que désires-tu? demanda-t-il d’une voix froide et sourde.
— Si je meurs... commença en français Cedro, tranquille et menaçant, regardant avec courage et fierté dans les yeux de Napoléon.
— De quelle arme es-tu, interrompit celui-ci.
— Lancier polonais.
— Blessé à Tudéla?
— Oui.
— Ton nom? ...
— J’ai quitté la maison de mon père... je croyais que c’était pour ma patrie... et maintenant... en cette terre étrangère... Dites que ce n*est pas en vain... que c’est pour mon pays... Sire, sire...
Les yeux durs et impénétrables de l’empereur sondèrent jusqu’au fond lé regard affolé d’amour du blessé. Immobile, Napoléon réfléchissait. •
— Vive la Pologne, essaya de crier Cedro et il tomba sur sa couchette. Sa voix se brisa et ses paroles ne furent qu’un gémissement étouffé par le flot de sang qui inondait sa bouche.