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Pages choisies

J'ai connu Eugène-Melchior de Vogué en 1883. Je le rencontrai à un dîner chez Mme Adam où j'étais son voisin. Vogué occupait alors le poste de secrétaire à l'ambassade de France à Saint- Pétersbourg. Trente années n'ont pas effacé le souvenir de l'impression que me donna aussitôt la personnalité révélée par cette première causerie. Une longue intimité n'a fait que préciser, que creuser, si je peux dire, cette impression. Je sentis que j'avais devant moi un des hommes supérieurs de notre époque, à la fois très exceptionnel par les traits si puissamment contrastés de sa destinée et de sa nature, très représentatif par sa faculté d'intelligence et de sympathie, par son souci passionné de comprendre son temps pour être utile. L'extrême variété de sa culture semblait faire de lui, par avance, une proie assurée à la maladie du dilettantisme. Aucun artiste de nos jours n'en fut moins touché. Aucun n'a mérité davantage que les compagnons qui lui survivent lui rendent

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un témoignage public. Je lui apporte le mien en tête de ces Pages choisies où tient tout le raccourci de son œuvre. Un des plm délicats lettrés de ce temps, M. Michel Salomon, les a classées. Je suivrai à peu près son plan. J'essaierai de caractériser les origines du talent de Vogué en montrant chez lui l'empreinte ineffaçable de la Race et du Sol. J'indiquerai ensuite quelles conditions gouvernèrent son développement. Je tenterai en dernier lieu de définir sa place d'élite dans le vaste travail de la génération d'après la guerre. Ces trois points de vue sont loin d'épuiser cette riche et complexe nature. Bien traités, ils en marqueraient les traits les plus importants.

Nous avons, sur les atavismes lointains dont Eugène-Melchior de Vogué fut l'éclatante mise en valeur, un document de premier ordre : je veux parler du volume publié par le chef actuel de la maison, M. le marquis de Vogué, sous le titre : Une famille Vivaroise. C'est l'histoire des Vogué, depuis le onzième siècle où un premier seigneur de ce nom apparaît comme donateur « à vénérable sœur Simplice, prieure de la Villedieu, de toutes les terres qu'il possédait sur la paroisse de Villedieu et de Bayssac. » Cette générosité l'atteste : cette famille avait, dès cette époque, un établissement solide dans cette partie monta-

PREFACE m

gneuse de l'actuelle Ardèche qui ressortissait au diocèse de Viviers. Toute cette portion des Cévennes étant terre d'Empire, et, presque indépendante, par suite de l'éloignement, l'évêque s'y était constitué une souveraineté véritable. C'est à lui que les familles grandissantes demandaient la consécration de leurs conquêtes territoriales, moyennant quoi elles mettaient à son service la force militaire, instrument à la fois et signe de leur reconnaissance.

Des gens de guerre et des montagnards, tels étaient ces seigneurs de Vogorium, à leur origine. Tels ils demeurèrent tout au long de l'histoire de France. L'auteur d'Une famille Vivaroise a très judicieusement annexé, à son Livre de Raison, un tableau généalogique où reviennent sans cesse des mentions comme celles-ci : tué à l'armée d'Italie, tué au Tessin, mort à l'armée de Hollande, tué au siège de Vallon, pour finir par celles-ci : tué à Reichshofîen, tué à Patay, blessé mortellement à Sedan. Eugène-Melchior avait la conscience que c'était bien là une caractéristique essentielle de sa lignée. Lui, si simple, et qui répugnait à tout étalage, il ne portait qu'une décoration : le ruban de la médaille militaire. Il l'avait gagnée en combattant, comme simple soldat, pendant la campagne de 70. Le sentiment de « la grande nécessité française » — c'est ainsi qu'il appelle quelque part la guerre — faisait une pièce maîtresse de cet esprit et de cette sensibilité. Physiquement, cette hérédité d'une race d'offî-

ciers se reconnaissait à son allure, à la minceur musclée de son corps, à son masque un peu altier et qui décelait l'instinct du commandement. Moralement, il déployait, dans les moindres choses de la vie, cette discipline personnelle que le langage usuel caractérise justement de tenue militaire. Combien il était dur pour lui-même, ceux qui l'ont vu travailler le savent. Il composait ses articles et ses livres, comme on fait campagne, en demandant à ses forces leur plein rendement d'énergie. Les surcharges de l'existence parisienne l'acculaient parfois à n'avoir qu'un temps bien limité pour écrire un discours académique qu'il devait prononcer à telle date, un essai promis à un prochain numéro de la Revue des Deux Mondes, une partie d'un roman déjà commencé. Vogué se piquait d'honneur à ne jamais signer une page qu'il ne l'eût portée à son point de perfection. A l'approche de ces échéances, il cessait littéralement de vivre pour s'appliquer tout entier à son travail. Il n'ouvrait plus ses lettres, ne sortait plus, mangeait à peine, passait les nuits. Une semaine, deux semaines de ce labeur acharné, et le tour de force était accompli, la partie de roman était livrée, le discours était prononcé, l'essai avait paru dans la Revue. Vogiié avait exécuté, en quelques jours, une tâche qui eût exigé des mois. A quel prix ! Son départ prématuré n'a pas eu d'autre cause que ces continuels à-coups de travail auxquels ce descendant de soldats se complaisait. Oui, c'était un peu faire campagne, et

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