PRÉFACE V
quand sa plume, au cours d'un de ces dangereux paris engagés et gagnés avec lui-même, rencontrait un thème de guerre, il était visible qu'un autre emploi de son énergie le tentait toujours. Cet arrière-petit-fils des Grands Baillis d'Epée de sa province avait beau exceller dans l'art littéraire, avec quelle nostalgie, parlant des Commentaires du soldat du Vivarais, il évoque cet autre danger : « Sortir le matin de son donjon, pour aller couper la route à des cavaliers du parti contraire ; se retrouver, la nuit, pour appliquer des échelles aux murs de quelques bicoques!... » Comme il regrette secrètement « ces plaisirs, cette fonction de l'activité vitale, aussi naturelle à nos pères que la respiration !... » L'historien de V Homme d'autrefois, cet observateur très fin que fut Albert Costa de Beauregard, ne s'y trompait pas : il surnommait Eugène-Melchior, le Féodal. C'était là le fond intime et dernier de cette énergie dépensée dans des livres, et qui aurait tant souhaité l'action.
J'ai dit que les Vogué étaient, en même temps que des gens de guerre, des montagnards ; il convient d'ajouter, et des montagnards cévenols. L'originalité de cet éperon du plateau central qui, par la chaîne du Coiron, pointe sur le Rhône, c'est qu'il constitue, au sens ancien du mot, la marche de Provence. Aller du Puy jusqu'à Vais, Aubenas, Bagnols, — la patrie de Rivarol, — Roquemaure, enfin Avignon, par Le Monastier, Le Béage, le lac d'Yssarlès, Saint-Aignan et Montpezat, c'est des-
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cendre du Nord au Midi, de la plus rude nature et de la plus âpre, à la plus caressante, à la plus douce. Il semble que l'âme cénevole ait reçu l'empreinte de l'un et de l'autre climat ; qu'elle soit septentrionale et méridionale ; qu'elle unisse, au sérieux du Nord, toute l'ardeur du Sud ; que la réflexion et l'enthousiasme, la volonté froide et la passion s'y mélangent dans un amalgame dont le talent de Vogué nous prouve combien le métal peut en être rare et précieux. Cette philosophie et ce lyrisme, cette phrase tour à tour si précise dans l'abstrait et soudain si colorée, si éclatante, cette pensée où l'idée et l'image coexistent sans cesse, si raisonneuse et si exaltée, si ramassée et si intuitive, qu'est-ce autre chose que l'imprégnation séculaire de ce sol au double versant? Eugène- Molchior le savait mieux que personne qu'il devait à nos Cévennes la saveur profonde, je dirais, si la métaphore n'était pas vulgaire, le bouquet de son génie. Et pourquoi non? Lui-même, avec cette familiarité dans l'éloquence qui fut un de ses dons, n'a-t-il pas, au cours d'une page merveilleuse sur les gens du Vivarais, évoqué le souvenir d'un Pagel (1) endormi dans une grange, au pied du Garbier des Joncs, contre une barrique de vin d'Aubenas. « Sa femme, » continue-t-il, « me dit qu'elle avait dix enfants, sans compter ceux qui reposent dans le bon Dieu... Comme ce ruisselet
(1) C'est le nom local des montagnards. — Notes sur le bas Vivarais.