CHALLEMEL-LACOUR
Nul mieux que vous n'était qualifié pour peindre le portrait difficile d'un modèle qui se dérobait. Vous avez eu le très rare privilège de pénétrer dans l'intimité de cette âme retirée, ombrageuse, qui semblait toujours craindre qu'un coup d'État ne vînt la violenter. Grâce à vous, il revit et s'anime sous nos yeux, le visage fermé de ce dignitaire de la démocratie qui eût fait un grand chambpllan si décoratif. Nous reconnaissons dans votre jubte éloge l'orateur dont l'autorité s'imposait à ceux mêmes qu'elle ne persuadait pas. Vous touchez discrètement à la sensibilité profonde de l'homme ; elle ne se dissimulait pas si bien qu'on ne la devinât parfois, qu'on ne fût tenté de la plaindre dans l'épreuve cachée, et de s'acheminer par compassion humaine vers une plus chaude sympathie, s'il l'eût permis. En retraçant le rôle du politique, vous remettez au point les accusations passionnées qui nous prévinrent jadis contre lui.
... Je retoucherai à peine l'image que vous avez achevée. Vous aviez longuement pratiqué votre ami ; je n'ai fait que l'entrevoir. Nous vîmes passer ici notre confrère, retranché dans la dignité de ses charges, qu'il plaçait très haut, et de son intelli-
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gence, qu'il mettait à bon droit plus haut encore. Son fauteuil était un peu distant, à ce foyer académique où nous apportons un cordial abandon. M. Challemel-Lacour y avait pourtant sa place marquée d'avance. Nous l'appelâmes avec le sentiment très vif qu'il était bien des nôtres. Qui d'entre nous pouvait oublier les travaux consciencieux, élégants, d'une érudition solide et d'une bonne langue, où la jeune génération de la fin de l'Empire apprenait cette Allemagne encore si mal connue? Notre gratitude pour leur auteur eut autant de part, dans le choix de l'Académie, que l'hommage rendu à l'un des maîtres de l'art oratoire ; plus de part, à coup sûr, que le souci de resserrer le lien traditionnel entre la compagnie et les détenteurs des grands offices publics.
J'aime à insister sur le mérite de notre regretté confrère en tant qu'écrivain. Les louanges qu'on lui donne de ce chef sont comme la réparation d'une inadvertance de nos aînés. Dans les états de service de ce lutteur, ses campagnes littéraires ne lui sont pas assez comptées. Qui dira le secret des engouements, des indifférences du public? Avant M. Challemel-Lacour, des explorateurs de l'Allemagne philosophique nous avaient rapporté les doctrines des grands métaphysiciens d'outre- Rhin ; Kant d'abord, puis Hegel. On s'y intéressa, on les salua avec déférence ; nul ne s'avisa de plaisanter ces dieux étrangers. Du temps que M. Cousin administrait la philosophie française, il dit à ses élèves que Hegel était savoureux, et ses élèves le crurent. Il y a cependant pour les fils de Voltaire des lectures plus récréatives que la Phénoménologie de V Esprit. M. Challemel-Lacour, lui, nous
apportait le seul philosophe allemand qui soit vraiment divertissant, le seul dont la verve mordante fût appropriée à notre humeur. A parier d'avance pour l'acclimatation rapide d'un de ces génies difficiles, qui n'eût choisi Arthur Schopenhauer? Il a du trait, de l'imprévu, du cynisme ; il rhabille les vieilles sentences de TEcclésiaste avec une malice réjouissante ; il fustige les femmes assez fort pour se faire aimer d'elles. N'en est-il pas d'ailleurs de tout pessimisme outré comme du genre macabre, d'où une veine de comique jaillit infailliblement? L'Hindou peut s'épouvanter quand on lui montre la vie trop noire, le monde trop mauvais ; le Gaulois commence à rire, cet heureux enfant n'y croit point. Molière le savait bien, lorsqu'il écrivait la comédie du Misanthrope. Voyez pourtant comme on eût mal parié ! Il a suffi de quelques plaisanteries de vaudeville pour créer une légende d'ennui autour des livres qu'on n'avait pas lus. Le nom de Schopenhauer est devenu synonyme de cette lourdeur germanique si cruellement raillée par l'ironiste de Francfort. Et la renommée de M. Challemel-Lacour ne retira qu'un maigre bénéfice d'une importation froidement accueillie.
Le pionnier ne se rebuta pas. Il poursuivait tous les filons dans la mine étrangère, il devançait d^s curiosités qui ne s'éveillèrent que plus tard. Je sais de lui une étude sur un curieux épisode de l'histoire de Russie, les aventures de la princesse Tarakanofî ; j'ai pu contrôler son récit aux sources, et j'en ai conçu un grand respect pour la probité de ce laborieux chercheur. Le fonds était riche : il nous eût certainement donné une de ces œuvres