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LA MARCHE PICARDE

Vous êtes sorti des environs de Saint-Quentin ; ou plutôt non, vous n'en êtes jamais sorti : vous tenez par toutes les fibres de votre être à cette marche picarde, si longtemps pays frontière, pays libre et batailleur, abrité naguère encore sous les vastes forêts qui couvraient les vallées de la Somme et de l'Oise. C'est la brèche de notre Gaule : démantelée au nord, la France n'a de ce côté ni barrière de montagnes ni ceintures de mers ou de grands fleuves. Elle a les Picards. Derrière le long boulevard de ses places fortes, cette race de terriens endurcis arrêtait le flot des invasions, l'Anglais, l'Espagnol, l'Allemand. Race patriote et démocratique, où les mœurs républicaines se ressentaient du voisinage des Flandres. Peu de grande noblesse ; des abbayes de Prémontrés, des communautés bourgeoises jalouses de leurs franchises ; la classe moyenne, gens de négoce et de judicature, tenait le haut du pavé saint-quentinois. Elle donnait à la France des hommes d'action, soldats ou politiques, de tempérament révolutionnaire pour la plupart : Calvin et Pierre Ramus, Condorcet et Camille Desmoulins, Babœuf, le général Foy. a Tous gens d'entreprise, avez-vous écrit en parlant d'eux, à l'esprit clair, à la main prompte, à la

décision énergique, à l'autorité parfois brutale. » Vos biographes discerneront mal ce qu'il y a de fort et de permanent dans votre vocation, s'ils ne vont pas chercher vos racines au plus profond de cette terre « qui sue l'histoire », comme vous le dites dans le livre où vous racontez la vie de votre parent et compatriote Henri Martin. A la surface de cet ossuaire des anciennes guerres, les monnaies, les médailles, les armes affleurent sous la pioche du paysan. — « Moi-même, ajoutez-vous, suivant aux champs, derrière les laboureurs, le sillon de la charrue, j'ai plus d'une fois ramassé, déterré à la pointe du couteau, des os, des fragments d'armures. » Vos premiers jeux vous égarèrent dans les immenses souterrains qui relient le château de Beaurevoir aux places avoisinantes. Les petits bergers allumaient des bougies dans ces ténèbres : vous livriez avec eux vos combats d'enfants, au fond des galeries où leurs pères cherchaient un refuge contre les archers de Bedford, les arquebusiers de Farnèse, les uhlans de Blucher. La tour de Beaurevoir vous redisait la plainte de Jeanne d'Arc, captive dans ce donjon du sire de Luxembourg. C'est au pied de la prison de Jeanne que vous êtes né, le 19 novembre 1853, dans une étude de notaire. Votre famille appartenait à cette bourgeoisie rurale, de pur sang picard, âprement attachée au sol des ancêtres, fidèle gardienne de la dignité de leurs vieilles mœurs. On vous destinait à continuer l'office paternel. Vous n'avez pas trompé tout à fait l'attente de vos parents : vous libellez des contrats, Monsieur ; ils engagent de plus grands intérêts que ceux des laboureurs du Vermandois. Au collège des Bons-Enfants, où

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