BILAN INTELLECTUEL DU SECOND EMPIRE
que nous tournons contre les autres, lorsque nous avons fait un faux calcul.
Cette génération enflée de si beaux rêves crut de bonne foi que la pensée française allait sombrer dans le néant. Fut-elle d'aussi bonne foi, plus tard, lorsqu'elle soutint que le naufrage avait eu lieu? Où donc avaient-elles fléchi, l'éloquence, la poésie, la philosophie? Philosophie et histoire renouvelaient leurs aspects, leurs méthodes, dans les intelligences magnifiques d'un Renan, d'un Taine, d'un Fustel de Goulanges. La poésie chantait de toute part ; elle planait avec le génie mûri de Victor Hugo dans la Légende des siècles; elle songeait avec la vieillesse pensive du Vigny des dernières Destinées; elle enseignait des harmonies nouvelles à Gautier, à Baudelaire, à Louis Bouilhet, à Leconte de Lisle, à tout le jeune Parnasse. La foi religieuse continuait d'inspirer deux grands écrivains, Veuillot et Montalembert. Les voix éloquentes rivalisaient dans la chaire, au barreau, à la tribune relevée, avec Lacordaire, Berryer, Jules Favre, Chaix d'Est-Ange, Billault, Rouher, Thiers, Jules Simon. Notre théâtre imposait au monde les chefs-d'œuvre d'Augier et de Dumas. Le roman se frayait des voies neuves avec Flaubert et les Goncourt, rajeunissait les anciennes avec Octave Feuillet. Sainte-Beuve portait la critique à un degré de maîtrise qu'elle n'avait jamais atteint. Les sciences, toutes les sciences, prononçaient leur grand mouvement de conquête sur les secrets de la nature, de la vie et du passé historique ; elles établissaient leur souveraineté, qui est proprement la caractéristique de cette période. Pour en marquer les progrès, je devrais énumérer trop de noms
glorieux ; ils sont ici dans toutes les mémoires. Quand on dresse l'inventaire de ces années fécondes, que trouve-t-on au chapitre des pertes problématiques? Quelques articles de journaux, peut-être, la prose rentrée des polémistes qui n'avaient par la dextérité d'un Weiss, d'un Prévost-Paradol, d'un Beulé, d'un Challemel-Lacour. En vérité, on s'accommoderait volontiers des banqueroutes intellectuelles qui laissent de pareils bilans. Je sais bien, je sais trop, qu'il y a un autre compte ; historien et patriote, M. Challemel- Lacour réchauffait son indignation sur la page funeste, la dernière, pour refuser son pardon aux pages brillantes. Mais sur cette page même qui justifiait toutes les sévérités de son jugement, ne fut-il jamais inquiété par un murmure de sa droite conscience? Ne dit-elle jamais à ce bon historien que dans toute grande catastrophe les responsabilités sont multiples, réparties entre ceux qui firent le mal, ceux qui le laissèrent faire, ceux dont la haine vigilante empêcha peut-être de faire mieux? A quoi bon l'étude de l'histoire et le sens du juste, si ce n'est pour être équitables envers les régimes que nous n'avons ni aimés ni servis? Il est temps de les briser, ces clichés du dénigrement qui flattent des passions vieillottes, qui faussent les perspectives déjà lointaines où la paix devrait lentement descendre dans l'ombre malheureuse des tombeaux.
(Réponse au discours de réception de M. Gabriel Hanotaux.)