RICHELIEU ET SON OEUVRE 34S
Ligue chez les meilleurs Français, telle qu'elle parle dans les admirables Lettres du cardinal d'Ossat ; vous y avez surpris le « réveil vigoureux du sentiment national » qui caractérise pour vous les dernières années du seizième siècle. Vous signaliez déjà cette révolution d'idées, il y a vingt ans, dans un de vos premiers écrits sur ces matières, et vous la rapportiez à trois causes : « Une aspiration générale vers la tranquillité, un mouvement d'honnêteté, un courant de défense nationale. » Ces besoins primordiaux du peuple de France, Armand du Plessis les a sentis, il leur a donné une volonté active ; il s'est promis de continuer et de parfaire l'œuvre réparatrice du roi Henri IV. 11 vous est apparu grand, il l'est vraiment, parce qu'il a dégagé la loi fondamentale de notre histoire et qu'il y a rangé sa conduite. La nature elle-même nous a fait cette loi ; elle a situé ce pays à l'extrémité de l'Europe, au point où il reçoit le choc de toutes les races acheminées vers l'ouest, en marche vers la grande mer ; elle l'a comblé de biens charmants et enviables, objets de perpétuelle convoitise pour les voisins qui guettent ses divisions. Il ne peut trouver que dans l'unité la sauvegarde de son indépendance. Richelieu a tout subordonné à la préservation de cette indépendance ; aux frontières, il a voulu l'assurer par la reprise des limites naturelles ; à l'intérieur, il en a cherché la plus sûre garantie dans l'intégrité de l'esprit français ; préférant le certain à l'incertain, la tradition aux nouveautés séduisantes, il a combattu dans la Rochelle et dans Privas les infiltrations d'un esprit étranger.
N'est-il pas allé à l'extrême dans son implacable
besoin d'unité? Quand vous exposerez la :?uite de ses nivellements, l'approuverez-vous d'avoir mis la hache au cœur de ces grands chênes incommodes, qui gênaient, qui soutenaient aussi le trône royal? Les émonder, c'était prudence ; mais les abattre tous? Cent cinquante ans vont passer, et faute de ces étais le trône s'écroulera, entre d'inutiles courtisans, petits-fils domestiqués des rudes seigneurs fauchés par les bourreaux du cardinal. Il eût sans doute frémi, le bûcheron qui faisait ces coupes sombres, s'il avait pu deviner le danger prochain du vide où il élevait son roi ; s'il avait pu voir la plus haute tête, restée trop seule, trop haute, tombant à son tour sur la place de la Révolution. Donnerez-vous tort au poète qui fait prophétiser le vieux Nangis devant l'aïeul de Louis XVI :
Sire ! en des jours mauvais comme ceux où nous sommes, Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes. Vous en aurez besoin peut-être à votre tour. Hélas ! Vous gémirez peut-être quelque jour Que la place de Grève ait été si fêtée.
Et plus tard, quelle déception épouvantée pouj le politique, s'il eût aperçu cette autre conséquence dernière de son plus cher dessein ! Sur les ruines de la vieille maison d'Autriche, rivale encombrante, mais alourdie, ralentie, empêchée par tant de frottements, un jeune empire surgit, plus alerte, plus mobile, ramassant toute l'Allemagne dans la main d'un autre Richelieu, portant à l'œuvre du nôtre un coup irréparé. Ne me prêtez pas, monsieur, des reproches ridicules ; votre cardinal a fait la besogne que lui marquaient les nécessités de