RICHELIEU ET SON ŒUVRE
son temps, il a pourvu aux périls les plus urgents, frappé les factieux du dedans, les ennemis du dehors. Mais permettez-moi de rappeler l'infirmité de la vue et de l'action humaines, l'aboutissement effrayant et dérisoire des plans les mieux concertés dans cet inconnu où l'arme victorieuse se retourne contre celui qui a trop vaincu.
(Réponse au discours de réception de M. Gabriel Hanotaux.)
Monseigneur (1), Mesdames, Messieurs,
Vous êtes venus, sur ces mers rassemblées, honorer l'homme qui leur commanda de servir son rêve, et qui fut obéi par les mers. J'ai charge de lui apporter le salut fraternel de la grande famille qui le réclame à un double titre : l'Institut de France. Au nom de l'Académie française, au nom de l'Académie des sciences, je viens commémorer notre illustre confrère devant la statue qui le figure, dans le lieu où Ferdinand de Lesseps est présent, tout entier, pour les siècles. Son corps périt ailleurs ; son âme vit ici, sur le chantier de travail que sa pensée ne quitta jamais, sur le canal où cette pensée obstinée s'est faite œuvre vivante.
Pourquoi donc était-il dans nos compagnies de savants et d'écrivains, ce confrère actif qui ne se piquait ni de science, — parce qu'il devinait ce que la science étudie, — ni de littérature, parce qu'il écrivait sur son grand livre, la planète? Ferdinand de Lesseps, entrepreneur : ainsi le qua-
(1) S. A. le Khédive;
lifient les actes commerciaux où son nom est mentionné. Réfléchissons, messieurs, au sens premier et à la beauté intérieure de ce mot : pris à une certaine hauteur, il définit la profession de tous les génies hors cadres qui ont conçu, osé, réalisé une entreprise extraordinaire ; il désigne à nos suffrages tous les poètes de la pensée ou de l'action, quel que soit leur outil, qui modelèrent le monde sur la forme de leur rêve. Lesseps était des nôtres au même titre qu'un autre confrère, un autre entrepreneur, qui le précéda sur cette terre d'Egypte où il donna à l'Institut de France des lettres de grande naturalisation ; celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte. Lesseps a ramassé une des idées de Bonaparte ; et de la graine jetée au vent du désert par ce génie prodigue, il a fait germer et croître la forêt de mâts qui relie l'Orient à l'Occident.
Vous savez tous, — on vous le rappelait tout à l'heure, — comment le mirage des mers réunies a plané sur ce désert pendant des milliers d'années, depuis l'aube des temps historiques ; chimère toujours tentatrice, toujours irréalisable pour les grands esprits, pour les maîtres puissants qui la caressèrent un instant et ne surent pas la féconder. Il semble qu'avant de faire sur l'œuvre du Créateur cette retouche essentielle, l'esprit humain ait dû procéder comme la nature dans ses formations géologiques : une gestation séculaire, une lente accumulation de petits efforts prépare tous les changements durables dans la structure de notre globe. Laissez-moi croire, dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre cosmique, à cette force de la tradition, à ce lien d'aide mutuelle entre les gêné-
rations, qui fait qu'un désir ancien de l'humanité, longtemps inefficace, aboutit enfin et se réalise après qu'il a mûri dans beaucoup de cœurs. Désirs des vieux Pharaons, des conquérants romains, des Khalifes arabes, du conquérant français et de ses savants confrères, désirs de Sésostris et d'Alexandre, de César et de Bonaparte, il n'a pas fallu moins que toutes ces velléités pour forger enfin la volonté que nous avons vue vivre et vaincre dans la personne de Ferdinand de Lesseps.
Une volonté ! C'était tout l'homme. On a tout dit de lui quand on a prononcé ce mot. Concentré sur une idée juste, ce vouloir exclusif et passionné l'a conçue, portée, nourrie, défendue et développée à toutes les périodes de la croissance, comme fait la mère pour le fruit de ses entrailles. Qu'était-ce que les travaux du fabuleux Hercule, en comparaison des difficultés dont Lesseps a triomphé? Elles étaient innombrables, elles paraissaient invincibles. M. Charles- Roux vient de les rappeler dans quelques pages émouvantes ; mais nul récit n'en peut donner idée à ceux qui n'ont pas suivi de près la genèse et la pénible enfance du canal. Résistances de la matière, résistances pires de l'ignorance et des préjugés, appuyés sur une science trompeuse ; panique des capitaux timides, ligues des intérêts contraires ; force d'inertie des uns, oppositions violentes des autres, rien ne fut épargné à Lesseps.
Il allait quand même, il écartait les mauvais desseins des hommes comme il déblayait les sables de ses tranchées. Les difficultés revenaient, le khamsin ramenait les sables ; il ne se troublait pas, il creusait plus avant, tel ce Néhémias qui rebâ-
tissait »on temple la truelle dans une main, le bouclier sur l'autre.
Elle apparut vraiment grande, la volonté individuelle, isolée, quand elle sortit victorieuse du combat contre cette volonté faite peuple, l'Angleterre. On peut le proclamer aujourd'hui, car c'est rendre un équitable hommage à l'Angleterre : il semble que le caractère d'un homme ne reçoive la dernière trempe et la consécration suprême qu'après qu'il s'est mesuré avec les modernes héritiers de la volonté romaine. Lesseps a triomphé d'eux comme il faut toujours triompher, en ouvrant les yeux de ses adversaires sur leurs véritables intérêts. A force de courage et de raison, il a réduit et séduit cette énergie de la nature qui s'appelle dans l'histoire la nation anglaise. Si précieux que soient les services matériels dont la civilisation est redevable à notre glorieux ami, il mérite mieux encore la reconnaissance du penseur et du moraliste, messieurs, parce qu'il a donné l'exemple salutaire, nécessaire entre tous, l'exemple d'une volonté ferme toujours appliquée sur le même objet. Nul n'a mieux justifié la définition de Bufîon : le génie, c'est la patience.
... Cette volonté infrangible n'était ni dure, ni brutale ; elle savait se faire souple, insinuante, pêcheuse d'hommes. Et les hommes la suivaient comme un aimant ; comme ils suivent toujours les optimistes, les grands marchands d'espoir. Vous vous rappelez la fine réponse de Gœthe à Eckermann, qui lui demandait par quel pouvoir secret Napoléon s'attachait tant de dévouements : « Il donnait, dit le poète, il donnait à tous les hommes la conviction qu'il les conduisait au but particu-
lier que chacun d'eux s'était assigné. » Ce futjaussi le secret des réussites de Lesseps dans son apostolat. Avec ses amis, ses proches, ses enfants, ce grand volontaire était bon jusqu'à la faiblesse. Parmi ses nombreux intimes, — les intimes de Lesseps, c'était le quart, peut-être le tiers des habitants du globe, — qui ne se souvient du modeste appartement de la rue Saint-Florentin, et de la cheminée légendaire où il nous montrait, après dîner, avec tant d'aimable bonhomie, la joyeuse rangée de petits souliers au-dessus des berceaux? Les petits souliers se sont élargis : ils foulent aujourd'hui les berges du canal. Les enfants qui dormaient dans les berceaux m'écoutent parler du père aimé, avec le regret de ne plus le trouver dans son chalet d'Ismaïliah, avec l'orgueil de voir son image dressée dans la gloire. Ils vous diront que ce rude briseur d'obstacles ne froissa jamais un de leurs petits cœurs. Je veux oublier le léger désagrément dont il fut responsable ; on m'a conté — ce doit être une calomnie — qu'un jour, à l'examen de géographie, une de ses enfants répondit fort mal ; on la reprenait, elle s'écria : « Comment voulez-vous que je sache ma géographie? Papa l'a toute changée ! »
... Il était adapté au lieu. L'Orient, terre des miracles et piédestal des immenses destins, l'Orient où les grandes choses semblent plus faciles et plus prestigieuses ; l'Egypte, qui enseigne à chaque pas les œuvres colossales faites pour l'éternité, c'était bien le théâtre prédestiné à l'imagination prophétique, à l'action intrépide et somptueuse d'un Lesseps. On peut dire qu'il avait l'Egypte dans le sang, puisque son père y avait vécu ; lui-même, il
y forma de bonne heure sa jeune pensée, il y mûrit un de ces desseins, dont l'esprit s'effraierait partout ailleurs qu'au pied des Pyramides. Bossuet a deviné l'ancienne Egypte dans une phrase exacte et forte du Discours sur V Histoire universelle : « La température toujours uniforme du pays y faisait les esprits solides et constants. » Lesseps respira cette constance dans l'air de la vallée du Nil.
Par bien des côtés, c'était un homme de la Bible, un contemporain des patriarches. Cette parenté nous frappait, quand il nous expliquait les antiques traditions par des exemples empruntés à ses propres aventures. A l'entendre, tout devenait clair et facile dans les prodiges que rapporte l'Écriture : il avait recueilli la manne et fait jaillir l'eau du rocher ; le pouvoir de Joseph, il l'avait conquis chez un nouveau Pharaon ; les ruses de Samson, il s'en était servi: les Bédouins de la horde de David, il les domptait et les attachait à sa fortune comme le fils d'Isaïe.
Il avait de l'Oriental l'endurance physique, la sobriété de vie, l'audace tranquille, les vues simples et intuitives, le fatalisme et les superstitions, la foi aveugle dans l'assistance supérieure qui ne manque jamais aux vaillants. Il tenait aux pasteurs du désert par son humeur nomade, par le sens des grandes migrations, des courants qui les déterminent et des travaux qui les facilitent. Aux objections peureuses des statisticiens et des armateurs, il répondait sérieusement en dressant le bilan des échanges entre le roi Salomon, le sultan d'Ophir et la reine de Saba. Je crois bien que rien ne l'étonnait ni ne lui déplaisait dans la vie surabondante du roi Salomon !
Battu du vent contraire et près de sombrer en Europe, il retrouvait des forces neuves en touchant sa terre de prédilection. A chevaucher près de lui sur cette terre, on avait le sentiment qu'il ne pouvait être malheureux qu'ailleurs. Hélas ! que n'eut-il lui-même ce sentiment ! La prédestination s'accuse jusque dans cette gigantesque effigie ; la place en était marquée sur le sol égyptien, et là seulement. Un jour, dans le recul des siècles, quelque savant brouillera les époques et la confondra avec les statues des Hycsos ou des rois thébains ; il dira à ses élèves : « C'était un des souverains de cette race et de ce pays. » Jamais, peut-être, l'archéologue ne sera tombé si juste !
(Discours prononcé à l'inauguration du monument de Ferdinand de Lesseps, à Port-Saïd, le 17 novembre 1899, au nom de l'Académie française et de l'Académie des sciences.)