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VALS

gens du pays en avaient reconnu l'efficacité depuis des siècles ; l'observation médicale y a découvert une gamme extrêmement étendue, adaptée au traitement de nombreuses affections. Un peu plus haut dans la vallée de l'Ardèche,les eaux chaudes de Neyrac étaient célèbres dès le douzième siècle ; on y avait fondé une léproserie à l'époque des croisades. Vais est le Vichy méridional. Tout ce qu'il y a de dyspeptiques et de gastralgiques entre le Rhône, la Méditerranée et la Garonne, vient se faire réparer ici. Cette population de baigneurs ne rappelle en rien celle de nos grandes stations à la mode ; l'eau qu'elle boit n'est pas empoisonnée par un élégant et incurable ennui. C'est le Midi pur, expansif, bruyant, patriarcal, content de peu. A peine si quelques froides voix du Nord détonnent sur l'accent alliacé qui est de règle. La langue de Mistral résonne fréquemment sous les quinconces, et Tartarin déploie ses grâces devant les belles Arlésiennes en costume national. Vais n'a fait que de faibles efforts pour attirer la clientèle de luxe et rivaliser avec ses grandes sœurs, malgré la i beauté des environs que toutes pourraient lui envier. Le civilisé des régions polaires est d'abord un peu dépaysé par le confort très relatif des installations. Le Midi n'en a cure ; ces braves gens se consolent par quelque bonne partie dans les cabarets de la montagne. Entre une truite du torrent et une grosse perdrix rouge des Cévennes, on y peut vérifier la justesse de l'axiome émis jadis par Victor Hugo : « Nul ne fait meilleure chère que les rouliers. »

{Notes sur le bas Vivarais.)

LE LAC D'ISSARLÈS

On descend en quelques heures du Mézenc dans la profonde cheminée de volcan où se cache le lac d'Issarlès. A 1 000 mètres d'altitude, la vasque régulière se creuse sur un pourtour de 5 kilomètres ; les eaux ont par endroits 130 mètres de fond, et on ne leur connaît pas de déversoir. L' Album ne l'avait pas surfaite, cette nappe de saphir dans un écrin de forêts 1 Des hautes parois de l'entonnoir, l'épais manteau de sapins se déroule jusqu'à la berge, jetant sur les flots un voile d'ombre immobile. Je ne sais pas de lieu plus chastement élyséen, plus charmant et plus solitaire. Son charme est fait surtout de sa solitude. On le découvre à grand'peine. Je n'y ai trouvé d'autres êtres vivants qu'un vieux garde, qui rabotait des sabots dans un atelier de troglodyte, une excavation de rocher où il a élu domicile ; quelques vols de canards sauvages, et des truites qui deviennent énormes, mais ne se reproduisent pas dans ces eaux calmes et froides. Sauf la différence des végétations, le lac d'Issarlès rappelle très exactement celui de Némi : même coupe, de mêmes dimensions, au fond du même puits volcanique. Il y a trois mois, assis près de Genzano sur les colonnes brisées du temple de Diane, je regardais Némi sous ses amandiers

LE LAC D'ISSARLÈS il

en fleurs. Mais là-bas, les touristes ont effarouché Diane. Elle a dû se réfugier ici, dans son autre domaine mieux préservé. Si ridicule que soit aujourd'hui la mythologie, j'ai compris un instant le sentiment des anciens, on voyant le fin croissant glisser hors des sapins et guetter la chute du jour pour se mirer dans le bain d'eau vierge. La clarté pensive mettait seule une existence, et parfaitement harmonique avec le site, en ce vide absolu de bruit, de vie, de mouvement. Et dire que des projets de chemin de fer menacent d'amener la locomotive aux environs ! On ne devrait permettre l'approche d'Issarlès qu'aux ombres de Virgile et de Shelley. Qu'il demeure ignoré, puisqu'il n'a jamais reflété ce qui fait les lacs fameux et immortels : un visage de femme, contemplé quelques instants par un de ceux qui savent les paroles avec lesquelles on remue éternellement les cœurs. Faute d'un soupir de bonheur et de souffrance, les douces syllabes du nom d'Issarlès frapperont vainement l'oreille des hommes, sans y laisser plus d'écho que le vol des oiseaux sauvages n'en laisse sur ces eaux qu'il frôle.

(Notes sur le bas Vivarais.)

AUBEÏVAS ET BALAZUC

En arrivant sous Aubenas, PArdèche s'étale dans une large vallée. La petite ville, pelotonnée autour de son vieux château, découpe son élégante silhouette au sommet d'une colline ; sentinelle placée là pour garder les défilés des montagnes, elle se dresse, inquiète, au-dessus de sa ceinture de jardins. La rivière s'enroule à ses pieds, saignée par les prises d'eau des magnaneries et des moulinages. La position d'Aubenas, au centre de ce paysage gracieux au premier plan, grandiose à l'horizon, semble choisie par le plus habile peintre de panoramas ; et sa banlieue offre un contraste piquant, l'abondance des eaux entre les vignobles, les mûriers ; la fraîcheur et l'animation des vergers normands dans la végétation méridionale, habituellement si morne, si sèche.

Cette oasis prend vite fin. L'Ardèche rencontre devant elle des chaînes de hauteurs qu'elle traverse ou contourne par d'étroites brèches. Des montagnes continuent d'enclore son bassin, le séparant du Rhône et des plaines du Gard ; mais elles n'ont plus rien de commun avec celles d'où nous sortons ; aussi nues que les autres étaient boisées, ces longues croupes baignées de lumière

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rappellent au regard, par la finesse de leurs lignes et l'éclat de leurs couleurs, les encadrements des vallées grecques ou italiennes. Le calcaire a succédé brusquement au granit. Le sol aride, caillouteux, prend une teinte rouge sous les lentisques et les oliviers ; la rivière coule entre des murailles blanches, taillées à pic, divisées en assises régulières par des stries longitudinales ; le chêne vert s'agrippe aux corniches et couronne les entablements ; les villages plaqués contre ces parois se confondent avec elles dans la même tonalité d'un gris éblouissant. Voilà bien les aspects essentiels de notre Midi, la subordination de tous les éléments du paysage à la pierre, la blancheur diffuse de cette pierre polie par les eaux, la végétation rabougrie et luisante sur un pulvérin d'ocre rouge.

C'est à Balazuc, sur les bords de la faille profonde où serpente l'Ardèche, que cette nature acquiert toute son intensité. Partout la roche ; la terre, réduite au minimum, disparaît dans les champs sous de larges tables calcaires ; quelques arbustes, quelques sarments de vigne se tordent désespérément dans les cassures de ces dalles. Sol indigent et noble, terre arabe, toute d'os et de muscles, sans chair. Mon voiturier me le disait très bien : « Ah ! monsieur, la terre est si nerveuse, ici... » Le village lui-même a une fière mine africaine, avec ses rues voûtées, ses petites maisons en terrasse, son maigre clocher fait comme un minaret, et ce donjon ruiné des Balazuc, véritable affût de corsaires barbaresques.

Le type des habitants complète l'illusion ; d'après une tradition très accréditée, les Sarra-

sins, qui occupèrent longtemps ce pays, ont laissé ici, comme à Largentière et en d'autres cantons, des colonies de leur sang. Des médecins m'affirment que ces paysans diffèrent des nôtres par tous leurs caractères ethniques, qui les rattachent à la race berbère, et, en particulier, par la finesse des articulations. S'il en est ainsi, leur atavisme doit être à l'aise dans cette campagne.

Quelle lumière ! On dirait que tous les trésors du soleil se dépensent là, dans la folle incandescence de midi, sur cette lande pâmée, stridente du cri des cigales. J'ai connu jadis un brave Allemand, fort épris de la Grèce, qui avait fait un livre sur les Paysages homériques et s'était attiré les quolibets des puristes en écrivant cette phrase : Eine melodische Warmheit, une chaleur mélodieuse. Il avait peut-être tort de devancer nos décadents instrumentistes ; on excuserait sa licence à Balazuc même s'il eût ajouté : mélodieuse et parfumée. De chaque brin de plante qui vit dans cette roche, lavande, thym, pauvres touffes de buis et d'yeuse, l'embrasement dégage des arômes violents. Griserie une et multiple de la vue, de l'ouïe, de l'odorat ; joie intime de tout l'être, qui reprend contact avec le creuset brûlant d'où il a tiré ses esprits vitaux... Mais pas plus que la vie, on ne peut rendre avec des mots cette chaleur, mère de la vie. Et pourquoi essayer d'en faire comprendre l'ivresse aux gens du Nord? Ils croient aimer le soleil, et le Midi, parce qu'ils vont en hiver demander au ciel de la Corniche quelques rayons plus tièdes. Ils y portent des parasols ! Une vraie caresse du père des choses les fait fuir épouvantés. Ils n'entendront jamais ce qu'il y a de délicieux

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et d'éperdu dans la plainte de nos cigales. Pas plus que les gens de la pâle lune, s'il y a des gens dans la lune, ne pourraient imaginer le plaisir qu'éprouvent les terraques en respirant à pleins poumons.

(Notes sur le bas Vivarais.)

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