LA MORT D'ALBERT SOREL
tendre, il rassurait ses enfants, leur racontait des épisodes de sa vie passée ; cette anecdote, entre autres : « Quand j'avais votre âge, un de mes camarades m'avait surnommé plaisamment : l'Homme. Leconte de Lisle le sut, et il m'interpellait souvent ainsi : Venez, l'Homme... » Puis, réfléchissant un instant, il ajouta : « C'est un beau titre, il faut le mériter... » Sorel l'a mérité jusqu'à la fin, stoïque et doux dans la sérénité d'un passage où il dut songer plus d'une fois à l'un de ses maîtres préférés, à Gœthe. Il aura eu le même coucher de pensée dans la lumière, en harmonie parfaite avec sa belle vie de travailleur.
Je n'ai pas tout dit, et il faut tout dire. Pour pénétrer au fond d'un homme, il faut savoir comment il achève de s'expliquer par le dernier et le plus sérieux de ses actes. Dans cette plénitude de l'intelligence, il fit mander un prêtre de ses amis ; il voulut s'entretenir avec lui des grands problèmes qui relient le visible et l'invisible, les fils et les aïeux. Esprit libre et cœur traditionnel, quelle solution leur donnait-il au terme de ses longues méditations? Il y aurait autant de puérilité que d'inconvenance à vouloir scruter le dernier secret de ces nobles âmes. Mais nous tous qui l'avons connu, nous savons qu'il fut fidèle à lui-même en exprimant la volonté de partir comme tous ceux de sa lignée, en vieux Français de la vieille France, et d'aller à sa tombe derrière la croix, derrière l'autre drapeau.
(Les Routes.)