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LA MORT D'ALBERT SOREL

Ce fut une fin pathétique, sublime comme les plus grands vers du poète qui reçut son offrande. Cet homme si simple, qui avait toujours dédaigné de composer sa vie, a simplement et naturellement composé sa mort comme un pur chef-d'œuvre. Sorel voulait consacrer le reste de ses forces à une Histoire des Normands. Il chérissait son pays natal, il s'exaltait aux fastes héroïques de la race dont il était le plus typique représentant, au moral et au physique : haut de stature et de visage, avec le profil aquilin que Chaplain a si bien gravé sur la médaille ; un chef, un compagnon de Rollon, taillé en force pour naviguer dans les tempêtes ; si robuste d'apparence que nous ne voulions pas croire au mal mystérieux qui le minait depuis un an. Cependant les siens devinaient l'Intruse qui rôdait autour de lui. Ils insistaient pour qu'il s'épargnât ce voyage, ce discours, ces fatigues. Sorel tint bon : il se devait d'aller saluer le grand ancêtre, et il éprouvait une joie fière à revenir le saluer dans leur Normandie, dans la province d'où il était parti jeune garçon obscur, qui l'acclamait maintenant comme son prince spirituel.

Il parla plus d'une heure devant la table de

marbre où Corneille avait parlé. Apothéose magnifique du poète, de la race, du sol. Avec sa modestie coutumière, Sorel ne s'inquiéta pas de faire publier ce discours à Paris. C'est une des plus belles pages qui aient honoré depuis longtemps notre langue. Ceux qui me taxeraient d'exagération, je les supplie de lire cette page dans le Journal de Rouen : leur émotion me donnera certainement raison. Comment en eût-il été autrement? L'orateur jetait dans ce cri suprême toute son âme, toute sa vie. Aux derniers mots, on le v t pâlir ; ses mains défaillantes se crispèrent sur le marbre auguste. « J'eus le pressentiment, me disait son digne fils, et presque la vision de l'Ancien qui rappelait mon père, qui le retirait à lui. » Une heure plus tard, à table, il eut une syncope : c'était la première attaque, déguisée. On le ramena à Paris : huit jours après, l'hémiplégie le terrassait.

Mais dans ce corps paralysé les parties hautes du cerveau restèrent intactes jusqu'au dernier jour. Comme l'ascensionniste qui n'aperçoit plus la terre, enveloppée dans les brumes crépusculaires, et qui contemple encore d'un clair regard les sommets lumineux de pur éther et les premières étoiles, le moribond ne percevait plus les choses communes de la vie quotidienne ; son intelligence continuait de travailler sur les objets habituels de ses pensées. Mieux que jamais, il parlait d'art et de poésie, de Flaubert, de Mozart, avec des remarques ingénieuses. Il fit encore quelques vers, très beaux. L'avant-veille de sa mort, il récita toutes les Stances de Polyeucte, sans se tromper d'un mot. C'était bien l'Ancien qui l'appelait, toujours plus haut. Père infiniment

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