SÉGUR ET SES « MEMOIRES
des grands rêves où sa nature ardente s'enflammait tour à tour pour les succès mondains et pour ceux de la politique, pour la gloire des lettres et pour celle des armes, ce jeune homme portait, comme un fardeau qui ne servait qu'à le meurtrir, un des beaux noms de l'ancienne société détruite.
La Révolution grondait à ses oreilles comme une bête monstrueuse, incompréhensible ; douée d'ailleurs d'un tel pouvoir de destruction qu'il en subissait l'influence en la haïssant, et qu'il sentait son monde intérieur s'écrouler comme celui du dehors, se vider de toutes les certitudes du passé, de tous les points d'appui de la conscience et de la raison.
Ce dégoût de la vie, qui n'était qu'une soif d'action inapaisée, grandissait dans l'âme de Philippe aux derniers jours du Directoire. En vain il avait essayé de s'étourdir avec une gloriole littéraire flattée par quelques essais applaudis, avec les passions réactionnaires des muscadins dont il outrait la violence ; les crises de découragement revenaient toujours plus accablantes. Il était en proie à l'un de ces accès, le matin de brumaire où il vint s'échouer devant le jardin des Tuileries. Soudain, la grille du Pont-tournant s'ouvrit, un régiment sortit au galop, les dragons de Murât, qui allaient occuper Saint-Cloud. Cette vision eut sur le jeune homme l'effet foudroyant de celle qui terrassa Paul sur le chemin de Damas. Il se sentait soulevé, emporté par une force irrésistible derrière ces soldats révolutionnaires qu'il détestait quelques heures plus tôt. Le magnétisme du héros agissait à travers eux sur ce cœur qui s'élançait vers lui, et toutes les voix de sa race criaient à Philippe
que la rédemption était là, dans ce régiment où elles l'appelaient : « A cet aspect martial, le sang guerrier que j'avais reçu de mes pères bouillonna dans toutes mes veines. Ma vocation venait de se décider : dès ce moment, je fus soldat ; je ne rêvai que combats et je méprisai toute autre carrière. »
Peu de jours après, malgré l'opposition de ses proches et les rebuffades de ses amis scandalisés, il s'engageait dans le corps nouvellement créé des hussards de Bonaparte.
(Revue des Deux Mondes, 1er mai 1910.)