MORT DU GÉNÉRAL DE GALLIFFET
Depuis trois ou quatre ans, il menait la vie d'un moine en cellule dans les deux chambres de ce rez-de-chaussée d'où il ne sortait jamais, sauf pour ses deux débauches mensuelles, le dîner Bixio et le dîner des Débats. Au Grand Seize du Café Anglais, il retrouvait sa verve avec les visions préhistoriques de sa folle jeunesse ; il racontait pour la centième fois, à l'usage des nouveaux venus, toute la chronique du second Empire ; récits toujours renouvelés par la couleur, l'imprévu du tour, la magie évocatrice. Aux Débats, où Léon Say l'avait amené, il s'était pris d'une affection jalouse, exclusive, pour la vieille maison. Il en avait la superstition. C'était, de notoriété publique, son journal. Je ne dis point qu'il en adoptât la politique; il la blaguait, comme il blaguait toutes choses ; mais un respect croissant des choses de l'esprit — le seul respect qui lui fût venu sur le tard — l'attachait à la continuité des traditions littéraires. Et il aimait à enseigner
à nos jeunes collaborateurs l'histoire, telle qu'il la refaisait.
Dans son ermitage, tant qu'il fut debout, les visiteurs amis étaient reçus avec le même empressement, la même bonne humeur dans la brusquerie gouailleuse. On l'y trouvait à toute heure, lisant quelque livre, un ouvrage militaire ou des mémoires historiques. Curieux, en éveil sur tout, il perfectionnait sans relâche une culture de l'esprit à laquelle il n'avait guère songé dans ses jeunes années. Surtout, il écrivait d'innombrables billets ; il gardait le besoin de se communiquer ainsi, sans cesse. Épistolier inlassable et merveilleux, ses lettres, si l'on en publie quelque jour, rappelleront celles d'un prince de Ligne ; par la grâce aisée, l'impertinence spirituelle, le bonheur des trouvailles, elles sont d'un autre siècle, d'un de ces contemporains de Fontenoy, qui aurait pourtant frayé avec les gamins de Montmartre. Et ce sera un trésor d'informations sur notre temps ; soit qu'il commente les bruits de Paris, soit qu'il trace à Marienbad, durant ses cures, d'alertes croquis de la société européenne. Je me disais parfois, en sortant de chez lui : Maintenant je connais bien les deux Mirabeau, le père et le fils, ses compatriotes et ses pareils ; avec leurs parties de génie, avec ce qu'ils avaient d'effréné, d'excessif et d'insociable.
Belle retraite, en somme, dans sa dignité modeste et farouche ; épilogue stoïque de cette tragédie de trente années ; un homme supérieur et difficile à qui son temps refuse l'emploi des facultés où il excelle ; un attardé d'une autre histoire, aristocrate et soldat jusqu'au fond des moelles, som-