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AME ORIENTALE

Si fatigué que l'on soit, il faut une robuste accoutumance pour trouver le sommeil sur la terre battue d'une loge de khân. De trop nombreux et trop féroces locataires la disputent à l'intrus. Après quelques minutes de lutte inégale, j'abandonnai mon manteau à l'armée qui l'avait conquis et sortis philosophiquement en roulant une cigarette. L'obscurité et le silence avaient remplacé les lueurs et les cris de tout à l'heure ; les dernières étincelles du macKala se mouraient à terre, et seule la clarté de la lune apaisait l'ombre. Un homme veillait pourtant, assis sur la margelle de la fontaine, au milieu de la cour ; il fumait un narghilé dont le ronflement rythmé répondait discrètement au murmure de l'eau dégorgeant dans la vasque. Sous le rayon qui caressait d'aplomb sa figure, je le reconnus pour un des acteurs ; il m'avait d'autant plus frappé que je m'étais étonné de trouver dans une troupe arménienne un type qui rappelait celui des Grecs de Syrie. C'était un vieillard, blanchi d'âge et de fatigue, sec et vigoureux pourtant, comme le demeurent fort tard ces Orientaux. Les yeux baissés sur un chapelet qu'il égrenait distraitement, il semblait réfléchir, dans la mesure où cette opération est possible aux

hommes de sa race. L'ombre d'une pensée errait sur les rides de son front et lui donnait une expression grave, qui eût été triste, si elle n'avait été surtout résignée. Gomme je m'approchais pour lui demander du feu, le comédien me salua en romaïque, et la conversation s'engagea.

— Il me paraît que tu n'es guère fatigué pour ne pas reposer à cette heure?

— Oh ! j'ai bien le temps de me reposer ; j'ai joué ce soir pour la dernière fois.

— Est-ce que tu as eu des difficultés avec tes camarades? Je suis étonné de te voir, toi orthodoxe, avec des Arméniens.

— C'est le hasard qui a fait cela. Je suis entré dans la troupe à Bagdad, pour gagner de quoi faire la route. Je la quitte demain pour m'embarquer à Gueumlek ; je vais chez les saints vieillards de Roumélie me faire moine.

Cela dit, l'homme se tut et fuma en silence ; je surpris dans ses yeux la défiance innée chez l'Asiatique vis-à-vis d'un inconnu. Il reprit après un moment :

— Tu viens de Stamboul, efîendi?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu viens chercher? Les cotons, les soies ou le tabac?

— Rien de tout cela, je suis voyageur, je regarde les hommes et les choses, je cherche la sagesse.

— Voilà une marchandise qui ne t'enrichira pas. Je n'ai pas encore rencontré ceux qui l'ont trouvée, et pourtant j'ai vu bien des pays et fait bien des métiers avant celui de comédien.

— Veux-tu me les raconter, puisque nous ne dormons ni l'un ni l'autre.

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