LA COMÉDIE A NICÉE
marionnettes : il le garde souvent dans la vraie comédie, à moins qu'il ne s'appelle Hadji-Baba.
Hadji-Baba est un gueux provocant et subtil ; sûr de toutes les indulgences d'un public dont il personnifie l'âme secrète, il exerce d'abord ses talents sur les divers corps de métiers et donne son opinion dans un style peu châtié sur la vertu des dames du harem : quand il a mis le comble à ses méfaits, l'autorité intervient sous la double forme temporelle et spirituelle du juge et du prêtre : Hadji-Baba rosse le cadi et rosse l'imâm : pour peu qu'on le laissât faire, il rosserait mieux et plus haut ; à défaut de son bâton, sa raillerie grossière remonte la hiérarchie officielle du pacha au mufti, du mufti au vizir. S'il veut toucher la fibre patriotique, il daube sur le Persan, le patito séculaire du théâtre turc. Autrefois même, à Damas, Karagheuz battait en effigie le consul de France, hommage inconscient rendu à la crainte qu'inspirait notre nom. J'ai revu maintes fois avec bien des variantes la comédie orientale : au travers des incidents laissés à l'improvisation de l'artiste, la trame m'est toujours apparue la même ; sous des noms étrangers, c'est la sotie qui réjouissait nos pères, le Polichinelle qui amuse nos enfants. En Orient, comme en Occident, le public contemple avec délices les tours malicieux ou violents du héros populaire, les humiliations du maître ; la scène finie, il s'en retourne plus allègre à sa chaîne, heureux d'avoir vu flattées et formulées ces rancunes profondes qu'il sent au dedans de lui sans pouvoir les analyser ou sans espérer les satisfaire.
Les comédiens de Nicée développèrent à leur guise le thème traditionnel. Quand l'auditoire,
enthousiasmé par les traits d'audace d'Hadji-Baba, eut fait pleuvoir un nombre de piastres respectable dans la sébile, ils s'arrêtèrent en pleine action, sans souci des règles dramatiques, et le régisseur renversa d'un coup de pied la torche de résine. La foule s'engouffra sous la haute porte en ogive du khân, se passant au loin dans un dernier éclat de rire le dernier lazzi. Le portier verrouilla les ais aux lourdes barres de fer, les acteurs s'empilèrent dans le chariot de Thespis qui les avait amenés et qui gisait dans un angle de la cour ; les portes des petites cellules béant sur le pourtour se refermèrent sur des marchands de Brousse qui partageaient avec nous l'hospitalité du caravansérail.
(Vanghéli, Histoires orientales, p. 60-64.)