NOËL A BETHLÉEM
25 décembre.
Noël ! Noël ! C'est à Bethléem qu'il faut aller cette nuit célébrer la joyeuse naissance, c'est à Bethléem que court toute cette foule, revêtue de ses habits de fête, qui s'engouffre sous la porte de Jaffa, à Bethléem que vont ce soir le peuple, les rois et les étoiles.
La foule des fidèles emplit la petite église des franciscains, obstrue l'escalier et se prosterne pieusement dans la crypte, rayonnante de lumières. C'est un spectacle touchant de voir les Bethléémitaines et les vieux Arabes à barbe blanche se précipiter sur la Crèche pour arriver à baiser les marches de l'autel, l'étoile d'argent. Au. moment où j'entre à grand'peine dans le sanctuaire, l'officiant lit cette leçon de l'Évangile : In prsesepio reclinaverunt eum... « Ils le couchèrent dans la crèche. » Frappé de cette coïncidence, pénétré de la solennité du lieu et du souvenir, gagné par la fièvre de ferveur qui s'exhale de tous ces cœurs et de toutes cos lèvres, on se sent envahi par l'émotion commune, on obéit doucement au magnétisme de cette adoration que tout persuade. C'est l'heure où s'épanche la source cachée de la prière, qui tou-
jours filtre goutte à goutte dans quelque fond de l'âme, comme la lumière du ciel dans ce berceau de rocher.
J'ai passé une partie de la nuit à errer dans les détours de la grotte, tantôt perdu dans la foule agenouillée devant la crèche, tantôt m'égarant dans les retraits déserts formés par les élargissements du long boyau souterrain : ce sont des chapelles dédiées aux Innocents, à saint Jérôme, à sainte Paule. Personne ne vient troubler leur solitude : la musique et les chants des fidèles invisibles m'arrivent étouffés et mourants comme dans un couloir des catacombes. L'illusion est complète quand en remontant le corridor j'émerge subitement dans la clarté des lampes d'or et l'assemblée chrétienne. Tout au fond de la grotte, l'oratoire de saint Jérôme m'attire de préférence ; c'est là qu'il venait, suivant la tradition, prier et travailler, c'est là que son tombeau dort sous l'autel ; j'y vais à plusieurs reprises, cherchant si ce grand esprit n'y a pas laissé son secret de paix et de détachement.
{Syrie, Palestine, Mont Athos.)