LA CAMPAGNE RUSSE A L'AUTOMNE
On va, par les grandes plaines uniformes, à l'automne ; la terre est nue, grise et vide ; plus de moissons, pas encore de neige ; comme il l'a dit, ce poète (1), la terre russe ressemble à un mort qu'on n'a pas encore vêtu de son linceul. Du ciel bas, des myriades de corbeaux s'abattent sur ces landes et ces labours ; les tristes oiseaux couvrent la plaine, tous pareils, croassant, cherchant leur vie dans la boue. Parfois les bandes effrayées s'élèvent en tourbillons, remontent dans leur nid de brouillard ; leur vol est gauche et sans grâce, leur voix est rauque, ce n'est pas la fauvette, ce n'est pas l'hirondelle ; mais il y a une beauté lugubre dans le vol de ces grandes masses sombres ; il y a un frisson mystérieux, comme un souffle d'esprits, dans le vent qu'elles font en fendant l'air. Un coup d'aile emmène l'un d'eux dans les hautes régions ; on doute, tandis qu'il plane, si c'est un corbeau ou un aigle. Cependant la neige est venue, lis se posent de nouveau, longues traînées noires
(1) NÉKRASSOF.
sur l'immensité blanche ; et ce qu'ils apportent de vie dans ce paysage désolé ne fait qu'en accroître le deuil et l'horreur.
(Regards historiques et littéraires.)