‹ Pages choisiesChapitre 33 sur 141 · LA BENEDICTION DU GRAIN EN RUSSIE · texte numérisé non relu

LA BENEDICTION DU GRAIN EN RUSSIE

de si près, voilà pourtant ce qu'elles contiennent, ce qu'il faut voir, parce que cela aussi est une partie de la vérité. On n'est vrai, on n'est humain qu'à la condition de marcher, comme ce semeur, entre ciel et terre, touchant l'une et regardant l'autre, faisant la part du comique extérieur et de la noblesse intime. Si j'aime les romanciers de ce pays, c'est qu'ils ont, ce me semble, trouvé le juste point de vision entre ces deux aspects de la vie.

(Souvenirs et visions.)

Quand on développe une carte de Russie, il semble qu'on voie pendre au bas de l'immense empire un petit médaillon, à peine rattaché par un fil : fragment des monts d'Asie Mineure, soudé par une fantaisie de la nature à la steppe russe, et qu'il sied bien à celle-ci de porter comme un bijou ; c'en est un, ciselé à ravir, tout doré de soleil, enfermé dans son écrin de mer bleue. Depuis longtemps, je désirais visiter un pays qui m'attirait par un double aimant.

La Crimée ! ce mot à deux sons, l'un grave et l'autre doux ; en tombant dans l'imagination, il éveille deux mondes d'idées bien différents. On ne connaît guère en France que le premier, fait de souvenirs héroïques et douloureux ; la Crimée, pour nous, c'est un glorieux ossuaire, la terre rude et froide des hivers du siège, défoncée par les tranchées et arrosée de sang. Les Russes partagent avec nous ces souvenirs ; mais pour eux, ces deux syllabes ont en outre une musique caressante : elles parlent aux enfants du Nord de ce qui leur manque le plus, de ce qu'ils convoitent le plus passionnément, de soleil et de montagnes, de longs printemps et de nuits enchantées. La corniche du Baïdar, c'est leur fenêtre ouverte sur un Orient de féerie, celle par où la poésie de l'Orient est

entrée chez eux. Car la poésie n'a pas fait moins que le ciel pour illuminer ce coin de terre ; là, Pouchkine s'est réveillé poète, et depuis lui, tous ceux qui savaient les paroles magiques sont venus les essayer au bord de cette mer. L'esprit humain a ajouté ses fleurs à celles dont le sol est prodigue, et sa lente collaboration est nécessaire pour qu'un lieu soit parfaitement séduisant. Il y a peut-être dans les montagnes Rocheuses ou dans les archipels de l'Océanie des sites aussi beaux que le lac de Genève et le golfe de Naples ; ils ne retiennent pas les voyageurs comme ces derniers, parce qu'avant de les voir en réalité, on ne les a pas entrevus en rêve, transfigurés par les grands enchanteurs. Il leur manque le prestige accumulé de l'histoire, de l'amour et du génie, tout ce que les hommes laissent d'âme éparse sur les choses associées à leur vie.

La Crimée a cette consécration. Il y faut apporter deux guides qui ne se rassemblent guère, les poèmes de Pouchkine et le Rapport du maréchal Niel sur les opérations du siège de Sébastopol. C'est par surcroît un champ inépuisable pour l'historien et l'archéologue.

... Il est très recommandé aux touristes d'arriver sur la côte méridionale par la voie de terre, par la porte du Baïdar ; ce sera l'article premier des guides, quand on en fera pour la Crimée. Les familles trouvent là une auberge, au point précis où il faut s'extasier. J'ai préféré la voie de mer : du bateau qui contourne les rivages de Crimée, on aperçoit d'ensemble la presqu'île, on saisit mieux la diversité d'aspect des deux versants et le caractère général de ce pays.

Sa configuration géographique explique bien le rôle capital qu'il a joué dans l'histoire du monde. Tous les peuples en mouvement se sont posés un instant sur ce rocher, comme les oiseaux émigrants sur l'écueil marin d'où ils choisissent leur route. La Grimée fut pour les navigateurs de l'ancien Orient ce qu'étaient les Antilles pour les explorateurs des Indes occidentales, le perron d'un monde inconnu. Ils s'établissaient sur cette côte charmante, remontaient peu à peu dans les vallées de l'intérieur, sur les plateaux du sommet, et découvraient de là l'obscure Russie. Durant de longs siècles, tandis que la région fabuleuse des Scythes reste enveloppée dans une brume impénétrable, la Tauride est le seul point lumineux qui émerge au clair soleil et témoigne de la réalité du continent qu'elle annonce. C'est là qu'Hérodote et ses contemporains bornent leurs connaissances positives, qu'ils viennent recueillir des notions douteuses sur l'au delà du septentrion. Plus tard, Marco Polo aura un comptoir à Soldaïa, d'où il communiquera avec toute l'Asie ; Rubruquis abordera en Crimée pour s'y renseigner sur la Tartarie ; il trouvera dans la montagne des tribus de Goths qui comprendront encore son langage flamand.

On aurait peine à citer une race qui n'ait pas traversé ce caravansérail en y laissant quelques vesi iges. Le sol porte des couches d'histoire superposées comme les stratifications de celte muraille de rocher... Les multitudes humaines ont passé là comme les eaux des neiges fondues dans ces ravins, sans y laisser de traces. Quelques légers renflements du sol, les kourganes disséminés dans la steppe, témoignent seuls des peuples qu'elle a dévorés.

Quand les antiquaires sont en fonds, ils éventrent un de ces tertres ; on en retire habituellement le squelette athlétique d'un chef barbare, enterré là dans les formes que rapporte Hérodote, avec tous les objets nécessaires dans cette vie et dont on le prémunissait à tout hasard pour l'autre : un cheval, des flèches, des femmes et une marmite. Les savants disputent alors copieusement sur la race et la famille de leur vieux mort ; je crois qu'ils prennent beaucoup de peine. Ces lieux uniformes et immuables façonnent des hommes à leur image ; toutes ces tribus pastorales, sorties de la même source, ne devaient guère différer entre elles. Si l'on pouvait ranimer les premiers bergers qui portèrent ici le touloupe et les sandales d'écorce, je gage qu'on les distinguerait difficilement de ceux qui mènent aujourd'hui les mêmes troupeaux dans les mêmes herbages... Hommes et chevaux ont le type, le costume, les attitudes des hommes et des chevaux scythes représentés sur le précieux vase de Nicopol, orgueil du musée de l'Ermitage ; un orfèvre habile qui cisèlerait aujourd'hui ce vase ne reproduirait pas autrement les modèles placés sous ses yeux.

... De la Grèce, qui posséda longtemps ce rivage, il reste des joyaux enfouis et des syllabes harmonieuses dans l'air ; les noms de ces bourgades qui défilent devant nous, Parthénit, Siméis, Orianda, Choréis... Ce doux écho, demeuré d'une lyre détruite, me remet en mémoire les beaux vers d'Apouchtine sur un poète mort :

La corde s'est brisée et le son vibre encore...

{Souvenirs et visions.)

— Eh bien ! dit mon hôte, vous avez été voir danser nos paysans. Étaient-ils très en train?

— Comment vous dire? Votre peuple est incompréhensible. Dans toutes les manifestations de son génie, je remarque, d'une part, un grand fonds d'insouciance et de bonne humeur ; d'autre part un accent de tristesse navrante ; et je peux d'autant moins concilier ces deux traits de caractère, qu'ils se produisent au rebours de ce qu'attend la logique : ce peuple s'acquitte avec enjouement des devoirs pénibles, sa mélancolie se trahit dans ses plaisirs et ses chansons.

— Ah! vous voulez concilier!... Votre logique s'étonne !... Que vous êtes bien un fils de Descartes et de Rousseau, tout cuirassé de petits systèmes infaillibles, tout ébahi quand la vie les crève, quand l'univers les déborde !... Vous arrivez avec votre mètre de Lilliput, qui doit tout mesurer; vous entrez dans un océan inconnu, des vagues déchaînées par tous les hasards d'orage roulent sur vous des fonds du ciel, et vous voulez auner l'océan qui fuit, et vous êtes surpris qu'il emporte, comme des fétus, votre règle et votre raison ! — Tenez, mon cher monsieur, la différence entre vous et moi, c'est que vous vous étonnez quand vous ne com-

prenez pas quelque chose dans l'univers : moi, je m'étonne et je me défie quand je crois y comprendre quelque chose ; je tiens avec Shakespeare qu'il y a, entre la terre et le ciel, beaucoup plus de noir que la philosophie n'en peut éclaircir.

« Vous voulez expliquer le génie de notre peuple. Vous êtes-vous demandé d'où il procède? Vos savants décident communément que le caractère d'un peuple est déterminé par les origines de race, par la nature du pays habité, par les vicissitudes historiques subies. M'est avis que ces messieurs négligent quelques milliers d'autres causes. Mais peu importe : je veux bien coucher mon géant sur ce lit de Procuste et je l'examine avec votre lanterne.

« La race? Les sources mystérieuses de l'Inde et de la haute Asie, coulant durant des siècles dans les ténèbres, ont formé ce fleuve trouble ; un beau jour, qui est d'hier, il a surgi à la lumière ; nul ne sait d'où viennent ces eaux muettes. Tout ce que Dieu a remué d'inquiets depuis le temps de Babel, entre la Mer de glace et le Pacifique, entre le Caucase et l'Altaï, tout cela est venu se heurter, se fondre et se taire dans nos déserts ignorés. Regardez-moi ces deux partenaires assis devant vous; à en juger par les traits de leur visage, l'un descend tout droit du plateau de Pamir, l'autre du plateau de Mongolie. La race ! qui a jamais parlé de la nôtre? La Bible dit : Gog et Magog. Hérodote connaît les Scythes, « la plus « récente de toutes les nations ; plus loin, les « Hyperboréens : personne n'en peut rien dire avec « certitude : des lieux au nord des régions habi- « tées, invisibles et inabordables... » Voilà tout ce

que l'ancien monde sait de nous. Le nouveau nous ignore pendant près de mille ans ; le jour où il s'avise de rechercher Gog et Magog, le Scythe et l'Hyperboréen, quatre-vingts millions d'inconnus se lèvent et répondent : « Je m'appelle Ivan Iva- « novitch, je n'en sais pas plus long. » Vous voilà bien avancé, n'est-ce pas?

« Le pays? — Allez à ma fenêtre : regardez ces mornes étendues ; puis parcourez les vingt degrés de latitude que nous détenons sur le globe, visitez cent autres maisons, regardez à toutes leurs fenêtres : toujours les mêmes tableaux, sans un trait particulier qui les différencie. Ce n'est que solitude, silence, accablement. Du pays bas, plat et blanc. Six mois de mort. Des températures qui devraient tuer jusqu'aux germes de la vie. Soudain, un matin d'été, car nous n'avons pas de printemps, la vie éclate sans transition : et quelle vie ! Hier il n'y avait pas de bourgeons, aujourd'hui il y a des feuilles ; la fleur se hâte, le fruit la suit, un soleil des tropiques brûle cette terre figée, les eaux débordées se précipitent au travers des forêts, c'est joyeux et magnifique, mais toujours immodéré, écrasant. Surtout n'essayez pas d'assujettir notre nature à votre petit compas, bon pour vos terres soumises d'Occident. La terre russe a des rébellions et des ardeurs de vierge, elle se rit de vos efforts. Chez vous, l'homme commande ; ici, il obéit à la nature. L'an dernier, un de vos ingénieurs est venu pour endiguer le fleuve, il a travaillé toute une saison ; cet été, le fleuve russe ennuyé a porté son lit à un kilomètre plus loin., et, de la vallée voisine, il nargue le pauvre homme. Il fallait voir l'embarras de votre savant avec le

iaromètre, l'anémomètre, qui ne donnaient plus ici que des indications menteuses ; je crois bien ! ses instruments de précision étaient affolés par nos vents, qui tournent d'une mer à l'autre sans rencontrer un mont. On a pu dire de la Russie du nord, de ce sol mal séparé des eaux, que c'était un reste du chaos oublié par Dieu. — Et maintenant, devinez l'action d'un pays pareil sur l'homme jeté en proie à ses caprices !

« Vous parlerai-je de l'histoire? Je ne veux pas professer un cours : vous savez comme moi que nul peuple n'a été secoué par plus de mains et par des mains plus dures, que nul n'a subi autant de servitudes domestiques et étrangères, autant d'invasions qui ont déteint sur lui ; vous savez qu'il erre depuis longtemps, comme une grande épave, entre l'Europe et l'Asie. — Tenez, j'aime mieux vous dire ma théorie scientifique : elle en vaut bien une autre. A mon sens, le Russe est le produit de la soupe qu'il mange. Vous la connaissez, la soupe nationale, vous vous la rappelez avec horreur ; on y trouve de tout, du poisson, des légumes, des herbes, de la bière, de la crème aigre, de la glace, de la moutarde, que sais-je encore? des choses excellentes et des choses exécrables ; on ne devine jamais ce qu'un coup de sonde va ramener de là. Ainsi de l'âme russe ; c'est une chaudière où fermentent des ingrédients confus : tristesse, folie, héroïsme, faiblesse, mysticisme et sens pratique ; vous en retirez de tout au petit bonheur, et vous en retirez toujours ce que vous attendiez le moins. Si vous saviez jusqu'où cette âme peut descendre ! Si vous saviez jusqu'où elle peut monter ! et de quels bonds désordonnés.

« Vous venez de voir les paysans de mon village, une centaine de familles engourdies depuis des siècles sur ce lit de neige, sous ce rideau de sapins. Vous vous êtes dit avec pitié que ce pauvre tas d'hommes n'est guère qu'un prolongement vivant de la forêt, comme elle obscur, impénétrable, sourd aux grands bruits de pensée qui réjouissent et transforment le monde. Cela vous a paru sans intérêt, ces êtres primitifs réduits au minimum d'idées, de besoins et d'activité dont puissent se contenter des créatures humaines. Eh bien ! essayez de remuer ces âmes endormies ; qu'un sentiment, une colère, un coup imprévu les réveille, vous verrez surgir de ce néant des martyrs, des héros, des fous, de quoi remplir une épopée. »

(Histoires d'hiver.)

Page 1