LA CONQUÊTE DU DÉSERT ÉGYPTIEN PAR MARIETTE
Il y passa trois années, les années maîtresses de sa vie, dures, horribles, et qui plus tard remontaient bénies et lumineuses dans son souvenir. Ce fut la crise de lutte que traverse tout homme marqué pour une œuvre, l'heure où il dépense sa part des forces éternelles. Les trois mois d'angoisse de Christophe Colomb entre Palos et San Salvador, Mariette les connut pendant deux ans, tandis qu'il cherchait son monde dans le sable, autre océan dont les vagues, roulées par le khamsin, recouvraient sans trêve la piste entrevue. Tout conspirait contre lui, les éléments, le désert, les hommes, la maladie, l'ophtalmie, cette plaie d'Egypte, qui menaça à plusieurs reprises de clore les yeux du chercheur, usés sur les hiéroglyphes. La misère le paralysait. Et tout cela n'était rien, mais l'agonie de l'esprit, la perte incessante du fil conducteur, la voie égarée dans les allées de sphinx, le but entrevu et fuyant, le doute affreux sur son calcul, sur son idée, le cauchemar de mourir avant de toucher le port, que dire de ces tortures? Rien, sinon qu'il serait difficile d'exagérer la force morale de l'homme qui en est sorti vainqueur. C'était de
sa bouche qu'il fallait entendre le récit de l'épreuve et mieux encore celui du triomphe ; quand, dans la nuit du 12 novembre 1851, une porte ayant été dégagée du sable, les torches des Arabes illuminèrent soudain la profondeur des galeries et les sarcophages géants des chapelles, couvertes de pages d'histoire ; quand le solitaire de Saqqarah, tremblant, croyant à un rêve, à tâtons dans les froides ténèbres qui éteignaient les torches, marqua le premier un pas humain à côté de l'empreinte laissée sur le sable, il y a deux mille ans, par le dernier pèlerin sorti du Sérapéum. Il est vrai de dire que ce récit, Mariette l'achevait rarement sans peine : avant qu'il pût finir, sa voix devenait sourde, humide, quelque cho?e l'étranglait.
Après cette grande victoire, le désert s'avoua conquis et rendit de lui-même ses tombeaux. Le nécromant passait sur le plateau de Saqqarah, et, comme dans la vision d'Ézéchiel, un peuple mort, se relevait à son ordre, sortait des hypogées, proclamait son roi. Le prophète de la science eût pu dire, lui aussi : « J'ai prophétisé sur ces ossements arides ; ils se sont dressés sur leurs pieds, armée innombrable. »
(Souvenirs et visions.)