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PRÉFACE IX

l'espoir que tu te reposeras sous son ombrage quand tu auras atteint mon âge, et que tu penseras quelquefois à ton vieil oncle qui te regarde et t'aime comme son enfant. Il est bien naturel, à ton âge, d'avoir le désir de voir le monde, et d'y parcourir une carrière brillante, mais sois sûr qu'il vient un temps où l'homme sage, après avoir servi son Roi, aime et désire la retraite... » Si les ancêtres qui construisirent la maison et plantèrent les arbres n'ont pas exprimé, s'ils n'ont même pas discerné en eux ce sentiment magnifique, ils l'ont v écu, et le descendant qui signe de leur nom, au bas d'un acte de vente, la renonciation au bénéfice de leur œuvre, subit, quand il a le sens des choses de l'âme, — et qui eut ce sens-là plus qu'Eugène-Melchior? — une douleur sans analogue. Elle explique le « que nous ne ferons plus » de la dédicace à Henri de Pontmartin. Il y a de l'exil dans certains départs. Ce pénétrant Jules Lemaître avait distingué en Vogué ce caractère si particulier : « C'est un exilé, » en a-t-il écrit. Le mot allait plus loin que ne l'a vu peut-être le critique des Contemporains. Pour bien juger de la nature de cette sensibilité, si entièrement atavique, il faut se reporter à des documents comme ce discours du grand-oncle de Frotté, comme cette lettre du marquis de Mirabeau à l'admirable bailli, digne d'avoir un autre neveu que le coquin de génie que fut l'Orateur. « Quant à ce que tu me dis du dégoût pour Mirabeau, parce qu'il sera le logis d'un autre que du sang de ceux

qui l'ont bâti, 1° je n'en sais rien ; 2° je n'en saurai rien ; 3° je ne l'estime pas comme le gîte futur mais comme le gîte passé de nos grands-pères et arrière-grands-pères... » Telle est la forte vision de durée humaine que l'ancienneté du nom éveille chez un terrien qui a la conscience de ce que représente ce mot si émouvant, si grave : un héritage. S'il le perd, cet héritage, il en est exilé. Mais peut-il le perdre? Oui, dans le fait. Il n'aura plus le domaine des ancêtres, leurs jardins, leurs parcs, leurs terres. Il ne pourra plus, ce sont les termes mêmes dont se sert l'auteur de la Famille Vivaroise, « rester attaché au sol natal, fixé au foyer ancestral dans le domaine héréditaire soigneusement administré et régulièrement agrandi, avec la solidité et l'influence que donnent l'assiette territoriale et la clientèle traditionnelle. » Il pourra préserver l'héritage moral et pratiquer le conseil que donnait, en 1720, à ses enfants Cérice-François de Vogué, Parrière-grand-père du grand-père d'Eugène-Melchior, en commençant ses Mémoires: « Je fais peu de cas de la noblesse, lorsqu'elle n'est pas soutenue par la vertu ; j'aimerais bien mieux laisser des exemples à mes enfants que de vains titres qui ne serviraient qu'à les déshonorer s'ils n'y répondaient par leurs sentiments et par leur vertu.» Cette vertu de la noblesse se résume dans un seul mot bien émouvant lui aussi et bien beau : servir.

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Eugène-Melchior de Vogué ressentit plus que personne ce généreux, cet irrésistible besoin de servir, comme avaient fait ceux de sa race. Le secret de son génie et de son cœur tient tout entier dans ces formules de Bonald, qu'il aurait pu faire siennes : « Le mot de servir appliqué aux plus hautes fonctions, inconnu dans ce sens aux peuples anciens, est dans toutes les langues des peuples chrétiens, de l'Évangile qui dit : — Que celui qui veut être au-dessus des autres ne soit que leur serviteur, — et qui demande : — Qui est le plus grand de celui qui sert ou de celui qui est servi? — Et le peuple n'était-il pa? servi par ceux qui étaient voués exclusivement et héréditairement à sa défense par les lois et par les armes? V orgueil ne voit dans ce service que des distinctions et des supériorités. La raison, la conscience, la politique n'ij voient que des devoirs. » Plus que personne aussi Vogué connut la tragédie que ce besoin de servir représente pour un homme d'un vieux nom dans notre démocratie révolutionnaire. Il ne s'en est jamais plaint, mais sa physionomie seule racontait cette tragédie, par le tourment dont elle restait empreinte et l'espèce de ferveur tendue dont tant de ses pages sont encore souffrantes. Dans le monde moral comme dans le monde de l'action, nos blessures sont nos titres de gloire. Quand la

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mort a pris Vogué, il rêvait d'écrire un livre sur Chateaubriand. C'eût été une confession, la seule que sa fierté se fût permise, car les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets : l'héritier des seigneurs de Combourg a traversé les mêmes épreuves que celui des seigneurs de Gourdan, — moins fortes peut-être, le corps social français étant moins malade. En même temps qu'un Chateaubriand, qu'un Vogué, nobles âmes sorties d'une noble race, entendent résonner en eux, au plus profond de leur être, cette voix impérieuse qui leur dit : « Tu dois servir, » une autre voix s'élève qui répond : « Mais comment? » La première de ces voix est celle de ces morts qui parlent, — que de choses de lui Vogué a mises dans ce titre ! — La seconde est celle du Siècle, de cette société où la destinée les a fait naître. Cette société est reconstruite au rebours de tout ce qu'aimèrent, de tout ce que voulurent les lignées dont ils descendent. Leurs morts ont vécu, ils se sont dévoués au nom du Roi. Le Roi est proscrit. L'autorité paternelle, le mariage indestructible de la race et du sol, l'hérédité des privilèges — qui n'est qu'une forme de l'hérédité des charges, — rien ne subsiste de ce qui faisait la donnée, ou, si l'on veut, le champ d'action de la famille, et cependant la famille survit, représentée dans le jeune homme : ici, un voyageur de vingt ans qui trompe sa mélancolie en contemplant les paysages vierges du Nouveau Monde et des horizons sans passé, — là, un autre voyageur, « assis sur le stylobate des colonnes

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affaissées de Baalbeck et de Byblos (1) » et il leur demande ... quoi? « Le secret de l'histoire? » Il le croit, comme l'autre croit qu'il va reconnaître le détroit de Behring et doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique. L'un et l'autre, en réalité, égarent, à travers le décor de l'Amérique et de l'Asie, une pareille inquiétude, celle de la voie où employer utilement les puissantes facultés qu'ils tintent s'agiter en eux. Quand Chateaubriand trouve, dans une cabane de la Floride, un journal anglais avec cette phrase : « Flight oj the King, fuite du Roi, » ce cri jaillit de sa conscience de gentilhomme : « Retourne en France. » Et il ajoute : « Les Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revînt d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement. J'aurais pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais seul témoin du débat. Mais, de tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. » C'est pour obéir à un ordre pareil qu'Eugène-Melchior s'était engagé dès le début de la guerre de 70. Dans un essai consacré à un des romans d'Emile Zola, la Débâcle, il s'est décrit, au soir de Sedan, prisonnier perdu dans la foule des autres prisonniers, sur les pentes des coteaux qui vont de Bazeilles à Douzy, et regardant les bivouacs des vainqueurs étoiler da leurs feux la vallée de la Meuse. « Du champ des œuvres sanglantes, » continue-t-il, « où campaient ces cent mille

(1) Syrie, Palestine, Mont Athos.

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hommes, alors qu'on les croyait endormis, harassés de leur victoire, une voix puissante monta, une seule voix sortie de ces cent mille poitrines. Ils chantaient le Choral de Luther. La grave prière gagna tout l'horizon et emplit tout le ciel, aussi loin qu'il y avait des feux, des hommes allemands. » Et, sans se désigner autrement, — mais de qui parle-t-il, sinon de lui-même? — il ajoute : « Plus d'un qui était bien jeune alors et peu mûri à la réflexion, vit clairement, dans cette minute, quelle force nous avait domptés. Ce n'était pas la ceinture des bouches d'acier et le poids des régiments. C'était l'âme supérieure faite de toutes ces âmes, trempée dans la foi divine et nationale.. » Reconnaissez-vous, à ce frémissement, le traditionalistené, l'héritier d'un long passé qui porte en lui une âme collective, qui sent le prix de la longue addition des efforts? Et il le dit : « l'âme résignée et obstinée vers un seul but, depuis trois générations, depuis cinquante ans, depuis Iéna... » Pensant, cette douloureuse parole est encore de lui, « à ce qui avait été la France », le prisonnier oublie un instant son mal « pour subir l'émotion maudite ». Et comment ne la subirait-il pas en la maudissant ? Cette affreuse victoire, c'est la mise en œuvre des vérités sociales que pratiquait cette ancienne France dont les siens furent de bons ouvriers. Cette nation victorieuse, elle est construite d'après le type qui fut, dix siècles, le nôtre. Dans cette France d'autrefois, la place du gentilhomme qui défile ainsi sous la capote de simple soldat était

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toute marquée. Il n'a plus, dans celle d'aujourd'hui, que celle qu'il saura se faire. Laquelle? Par quel biais accommoder ses forces à une société hostile, mais dont il veut être, où il veut agir, car c'est la patrie, et, à aucun prix, il n'acceptera d'être un émigré?

Il semble bien que les circonstances plus que le choix aient dirigé Eugène-Melchior dans son second effort pour servir. Le premier avait été le départ volontaire pour l'armée, lors de la guerre. A-t-il pensé, un moment, à y rester et à faire carrière d'officier? Ce n'est guère probable. Les conditions d'avancement par le bas étaient trop contraires à ses facultés. Le chef de sa maison occupait alors l'ambassade de France en Turquie. C'était une occasion d'entrer dans la diplomatie par la grande porte, et d'y être utile dans le chemin traditionnel. Et puis, l'Orient tentait secrètement l'artiste qui s'ignorait encore. Il y a un impérieux et obscur appel de notre faculté maîtresse auquel nous obéissons avant même de la comprendre. Si Vogué avait eu, dès lors, la large indépendance qui ne lui vint qu'au soir de ses jours, j'imagine que cet appel eût pris une autre forme, peut-être. Parce qu'il était de génie cévenol jusque dans ses fibres les plus intimes, Eugène-Melchior eût pu être un magnifique écrivain de terroir. Pour cela il eût fallu résider. C'est un service encore que la présence. Un gentilhomme du dix-huitième siècle, protestant et persécuté comme tel, disait à son neveu (des notes de ce neveu nous gardent ce texte admi-

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rable) : « Cette terre vous reviendra, un jour, et vous verrez alors que, sans emploi dans l'État, on peut encore servir utilement sa famille et sa patrie. Je l'ai peut-être mieux servie, en souffrant ici, en silence, et en donnant les conseils et l'exemple de la soumission aux protestants qui sont restés dans ce pays... J'ai entretenu et amélioré ma fortune. Je mourrai sans reproche. » Mais quand on ne possède plus le domaine? Mais quand la fortune a disparu? C'est un autre épisode de la tragédie du noble que le res angusta domi avec un certain nom. Ce motif aussi acheva d'incliner Vogiié vers une carrière qui assurait à la fois l'emploi de ses talents et la dignité de sa vie. Il l'exerça un peu plus de dix ans.

Je n'étonnerai aucun de ceux qui l'ont approché si je dis qu'il fut un excellent agent. Il ne s'est jamais chargé d'une besogne qu'il n'y ait aussitôt appliqué toutes ses facultés. A Constantinople et à Saint-Pétersbourg, il apprit à fond la politique européenne. Les pages qu'il écrivit sur Nigra, sur Ignatief, sur l'empereur Guillaume Ier, portent à chaque ligne la marque d'une compétence et d'une lucidité supérieures qui ne s'exerçaient pas seulement d'une manière rétrospective. Quand M. d'/Ehrenthal, il y a six ans, arriva au pouvoir, Vogué fut le premier parmi nous à prédire que le ministre autrichien, son ancien collègue à Saint- Pétersbourg, ferait figure de grand homme d'État. Devenu administrateur de Suez, sa connaissance précise des choses d'Egypte lui permit d'être un

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des plus utiles serviteurs de la Compagnie. Il avait été un efficace préparateur de l'alliance entre la France et la Russie, ayant pressenti, avant tous, cette nouvelle distribution des forces et des influences et sa portée. Autant de preuves qu'il n'avait pas traversé la carrière en amateur. Il pouvait, en se rappelant sa jeunesse de diplomate, se rendre cette justice. Il n'y persévéra guère pourtant. Dès, l'époque où je le connus, il méditait de démissionner. Il ne se décida pas à cette résolution sans effort. Mais l'écrivain était né en lui. Au cours de ses voyages de mission, en Syrie et en Palestine, il avait pris des notes, « au hasard de l'heure, sous la tente, sur une table d'auberge, sur un pont de bateau, sur le pommeau de la selle et le bât du chameau ». Mis bout à bout et publiés dans la Revue des Deux Mondes, ces feuillets de route révélèrent aux connaisseurs un maître accompli. Eugène-Melchior avait, dès cette époque, et poussées à un degré véritablement étonnant chez un homme de son âge, les qualités d'artiste visionnaire et réfléchi qu'il conserva intactes jusqu'à son dernier jour : l'élégance nerveuse et fière du style, une exactitude ferme et sobre dans les descriptions, un don prestigieux d'ouvrir tout à coup d'immenses perspectives et de dégager la haute signification du fait quotidien, de l'incident banal pour tout autre. Le volume intitulé : Syrie, Palestine, Mont Athos, dans lequel ces articles sont réunis, durera comme le monument de cette précoce maturité. Vogué lui a donné ce sous-titre : Voyage aux pays du passé,

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et, dans la lettre-préface à Henri de Pontmartin que j'ai déjà citée, il ajoute à cette formule ce commentaire significatif : « La pratique attentive de l'Orient contemporain a confirmé ma foi dans cette idée : pour l'ensemble de la famille humaine, les phases de l'histoire ne sont pas successives, mais bien plutôt synchroniques. En cherchant judicieusement autour de lui, dans ce vaste monde, l'historien peut toujours trouver, chez les races attardées, les types vivants des sociétés disparues. C'est avec ces éléments que la Science recomposera, un par un, les anneaux qui forment la chaîne de l'histoire et la déroulera sûrement jusqu'à ces origines humaines dont la connaissance peut seule apaiser la grande angoisse de ce siècle. » Telle était la conception que se faisait de la littérature ce jeune homme de vingt-cinq ans. Quand il dit : « l'angoisse de ce siècle, » lisez : « l'angoisse de la France. » De quel accent il parle, dans cette même préface, de « ce pays troublé, affolé de regrets, de craintes et d'espérances ! » Comme on sent frémir en lui le désir de lui apporter un peu de vérité et de lumière ! Le service était là, dans une besogne dont une élite seule est capable, — il se sentait de cette élite, — et non pas dans les chancelleries où beaucoup d'autres pouvaient le remplacer aux postes subordonnés qu'il devrait occuper longtemps encore. Il alla où l'appelait la voix.

Je me souviens. Au cours de cette soirée chez Mme Adam où je le connus, il me parla longuement d'un essai sur Alexandre Dumas fils que je

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venais de publier dans la Nouvelle Revue. Cet article contenait des pages sur l'amour qui inquiétaient Vogué. Il avait cru voir, dans ce morceau de simple analyse, un nihilisme moral dont il me fit aussitôt des reproches avec une si évidente sincérité de conviction, en les accompagnant d'ailleurs de tels éloges littéraires, que mon amourpropre ne pouvait guère s'en offenser. Je l'entends encore me dire le rôle qu'il entrevoyait pour la littérature dans la France d'après la guerre, et me citer les noms de Tolstoï et de Dostoïewsky. Je les connaissais l'un et l'autre par Tourguénief que je voyais quelquefois chez Taine. C'est une de mes belles impressions de jeunesse que la généreuse impartialité du vieux romancier russe rendant ainsi une haute et large justice à de plus jeunes rivaux. Seulement, Tourguénief, préoccupé surtout d'esthétique, ne nous avait révélé d'eux que leur original génie de conteurs. Il avait la religion du roman. Il voyait dans cette forme d'art tout l'avenir de la littérature moderne, et les détails de facture l'intéressaient à la passion. C'est dire combien il admirait, chez Tolstoï, le don prodigieux de la présence, — chez Dostoïewsky, celui de créer, autour "de ses personnages, une atmosphère psychologique. Vogué n'avait pas, à cette époque, ces soucis professionnels. Je ne les lui ai vus qu'à la fin, quand il se mit lui-même à composer des romans. Encore ne s'y est -il donné qu'un peu à contre-cœur. Je n'ai guère connu, en France, que Taine et Maupassant, Barbey d'Aurevilly quelquefois, qui aient

considéré la technique du roman avec la même curiosité attentive que l'auteur des Reliques vivantes, et qui aient aperçu dans un récit la valeur essentielle de la composition. Le dialogue, le portrait, la description, le choix du sujet, la crédibilité, la transcription du temps, la perspective des épisodes, celle des personnages, autant de problèmes que nous agitions indéfiniment dans la chambre meublée de la rue Rousselet où vieillissait pauvrement Barbey, dans le logement encore bien modeste de la rue Dulong, aux Batignolles, où Maupassant commençait Bel- Ami, dans l'appartement bourgeois où Taine écrivait les premiers volumes des Origines de la France contemporaine. C'était au fond de la cour, dans une vieille maison du boulevard Saint-Germain, aujourd'hui détruite. Le cabinet de travail du philosophe donnait sur la façade grise de Saint-Thomas-d'Aquin. Que de fantômes ! C'en est un aussi, hélas ! que le Vogué de 1883, tout remué d'enthousiasme et comparant l'ampleur morale des romanciers russes, dont il allait être l'annonciateur, à ce qu'il appelait, trop justement, les maigreurs de notre naturalisme d'alors. Il incriminait chez nos conteurs, et pas seulement chez eux, mais chez nos auteurs dramatiques, nos critiques, nos poètes, nos chroniqueurs, un appauvrissement de la vie intérieure et un rétrécissement de l'horizon intellectuel. Il estimait que notre littérature s'étiolait faute de se retremper aux sources profondes, dans la sensibilité nationale, d'une part, dans la haute culture, de l'autre.

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Un Gogol, un Tolstoï, un Dostoïewsky avaient su communier avec l'âme populaire de la Russie, un Tourguénief s'assimiler l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Angleterre. Celui-ci comme ceux-là avaient apporté, à la sève sentimentale et morale de leur pays, un enrichissement, parce qu'ils n'avaient pas été de purs lettrés, des mandarins du suprême bouton, mais des hommes vivants écrivant pour des hommes vivants. Je crois bien employer les expressions mêmes qui venaient aux lèvres de Vogué dans cet entretien. Quand il causait, les idées lui arrivaient si précises, si abondantes qu'il prenait à peine le temps d'achever ses phrases. Il y avait comme du halètement dans sa voix, et cela faisait une espèce d'éloquence, prenante ou irritante, suivant que l'on acceptait ou non ses idées. Mais personne n'a jamais causé avec lui qu'il ait laissé indifférent.

Il m'apprit, au terme de cette conversation, qu'il allait sans doute rentrer à Paris. Je prévis alors quelle sorte d'œuvre il allait tenter et aussi à quelles difficultés il se heurterait. Si étrange que la chose puisse paraître au premier abord, la littérature d'après 1870 commença par continuer celle d'avant le désastre, exactement comme si la funeste année n'avait pas marqué, pour notre race, la plus redoutable des étapes. Il y eut certes des exceptions. Pour la majorité des écrivains, ou bien la défaite sembla, une fois la première surprise passée, ne pas compter, ou bien elle devint une matière à observation tout comme une autre. Les

nouvelles réunies dans le volume : les Soirées de Médan, toutes remarquables, et dont une au moins, Boule-de-Suif, est un chef-d'œuvre, révèlent cet état d'esprit. Elles procèdent, comme les divers romans de cette époque, des théories professées par les maîtres qui florissaient sous le second Empire : Taine, — le Taine d'avant les Origines, — les frères de Goncourt, Flaubert. Entre le Parnasse de 1876 et celui de 1866, aucune différence d'inspiration. C'est toujours le même néo-romantisme dont Gautier, Baudelaire et Leconte de Lisle avaient été les plus brillants initiateurs. Le sentiment de la profonde blessure nationale ne s'éveilla que peu à peu. Le temps seul nous révéla que la défaite n'avait pas été un épisode, mais qu'elle continuerait, que nous serions battus et tous les jours indéfiniment, jusqu'à l'heure où nous aurions restauré le patrimoine français dans son intégrité. J'oserai dire qu'aujourd'hui, après quarante ans, la vérité nationale est plus évidente aux nouveaux venus et qui n'étaient pas nés à l'époque de Sedan qu'à ceux qui vécurent ces cruelles heures. Elles avaient passé si vite qu'elles leur apparurent d'abord comme un accident, formidable sans doute, mais la vie, à Paris par exemple, avait si vite repris son cours, et si pareille dans son décor ! Pourquoi eût-elle été différente dans son expression intellectuelle? C'est bien aussi le péril que Vogué avait diagnostiqué de l'étranger. Comment le conjurer, ce péril? Est-il possible de détourner, dans un autre sens,

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