‹ Pages choisiesChapitre 5 sur 141 · PRÉFACE XXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXIII

le courant d'une littérature? Vogué le crut, comme le croyait, à cette même date, Ferdinand Brunetière. Rien d'étonnant si cette communauté de foi les unit d'une amitié dont la dédicace des Morts qui parlent perpétue le témoignage.

Le Roman russe, paru en 1886, marque la première campagne — cette métaphore s'impose de nouveau ici — du Vogué délivré de toute attache officielle et venu à Paris pour y accomplir la mission qu'il s'était donnée, ou, mieux, qu'il avait reconnue être la sienne. Sauf une incursion dans la politique active, il ne devait plus être jusqu'à la fin qu'un homme de lettres, dans le sens le plus haut de ce noble terme, usurpé par tant d'indignes. Quand il s'applique à un Vogué comme à un Brunetière, il reprend sa véritable valeur. Il représente une des grandes formes de l'action civique. J'aime à réunir ces deux amis, qui furent aussi les miens, dans une égale vénération pour ce que je ne crains pas d'appeler leurs vertus de métier. Ce trait encore leur fut commun : ils devaient faire leur oeuvre en faisant leur vie. Le secrétaire d'ambassade n'avait plus assez de fortune pour que son travail littéraire fût un luxe de sa pensée. Il eut le courage de l'organiser avec une patience et une régularité de bon ouvrier, — encore un terme si noble dès qu'il est traduit dans sa vérité profonde ! — Il accepta, des années durant, de donner, à la Revue des Deux Mondes, un article tous les mois. Il écrivait également une Lettre de Russie pour le Journal des Débats. La mort l'a pris,

xxiv PAGES CHOISIES

engagé avec le Figaro dans une collaboration régulière, et jamais, au cours de ce labeur qu'il eût été en droit de considérer comme un esclavage, sa plume n'a tracé une phrase qu'il n'ait méditée et rédigée comme eût fait le grand seigneur du château de Gourdan composant ses livres à son aise. La pièce qui lui servait de cabinet de travail n'avait rien, dans ces années-là, de commun, par ses dimensions exiguës, avec la vieille bibliothèque de là-bas dont il parlait à Pontmartin avec un regret tendre. Quelques tapis rapportés d'Orient en étaient la parure, et aussi d'anciens portraits, la plupart de gens de guerre qui regardaient leur descendant les continuer à sa manière. Le hasard voulait que les fenêtres de ce modeste logis donnassent sur les jardins attenant à un hôtel qui avait été celui de Villars. Un des ancêtres d'Eugène- Melchior avait épousé la sœur du maréchal, et il en avait hérité. Les portraits avaient été enlevés de l'hôtel quand on l'avait vendu. Ce détail donnait pour moi une poésie singulière à ce coin de Paris où Vogué a passé tant de nuits, penché sur son papier ou ses épreuves, comme Balzac. Il ne s'interrompait d'écrire que pour allumer une de ces cigarettes de tabac russe dont l'arôme lui rappelait les libres chevauchées de l'Orient, ou bien les visites à ces îles qu'il voulut revoir, lors de son dernier voyage à Saint-Pétersbourg. Quelques minutes de rêve et de nostalgie sans doute, et le bon ouvrier reprenait sa tâche. Ainsi furent composés, après le Roman russe, ces volumes qui s'appellent :

PRÉFACE xxv

Spectacles contemporains, Regards historiques et littéraires, Heures d'histoire, Souvenirs et visions, Cœurs russes, Devant le siècle, V Exposition du Centenaire. Relisez-en les sommaires ; vous serez étonnés de l'extraordinaire variété des sujets. Relisez-en quelques pages au hasard. C'est l'unité de la pensée que vous admirerez. Choses d'Allemagne et choses d'Italie, histoire bvzantine et histoire coloniale contemporaine, questions rétrospectives et questions actuelles, Talleyrand et Chateaubriand, le maréchal Ney et Hippolyte Taine, Hyde de Neuville et Renan, Ravenne et la revue de la flotte anglaise, lors du jubilé de la reine Victoria, l'empereur Alexandre II et le pape Léon XIII, — tels sont quelques-uns des thèmes traités par l'écrivain, et un même esprit circule à travers ces pages, extrayant, de ces matières si diverses, un même enseignement, provoquant, suscitant la réflexion nationale. L'abondance des renseignements déconcerte. Le foisonnement des idées étonne. Que de lectures, derrière de tels essais ! Quelle tension acharnée de l'être intérieur ! Dumas fils disait à Vogué : « Vous faites un article avec la substance d'un volume. » Et c'était vrai, et c'était tragique. Nous redoutions parfois la fatale échéance, nous, les témoins de la vie de Vogué, qui le voyions multiplier ces tours de force d'invention, se renouveler à l'âge où l'on doit se reposer, se créer romancier de toutes pièces, comme il s'était créé essayiste. Jean a" A grève, les Morts qui parlent, le Maître de la mer sont de 1898, de 1899 et de

xxvi PAGES CHOISIES

1900, — et Vogué devait nous quitter au mois de mars 1910 !

Cette mort est venue, brutale et inattendue, arracher la plume à la main du grand écrivain. Il avait commencé un nouveau roman : Claire. Il méditait, je l'ai dit, une longue étude sur Chateaubriand. Il semble qu'il ait eu le pressentiment que les jours lui étaient comptés. Il m'écrivait, le 9 mars 1910, moins de deux semaines avant sa fin : « Je passe mes journées dans la retraite, avec mon deuil. Elles sont remplies par des tâches secondaires : lot ordinaire des vieux arbres qui ont poussé un fouillis de branches désordonnées où s'accrochent un tas de choses et de gens qui les tirent vers la terre, qui empêchent le fût de croître en hauteur vers la lumière... » Il n'ajoutait pas que, ces choses et ces gens, il les subissait par charité intellectuelle. Vogué avait la passion du talent des autres. Dès qu'un livre lui était signalé comme contenant une promesse, il le lisait de la première page à la dernière. Il écrivait à l'auteur. Il le recevait. Il causait avec lui indéfiniment. S'agissait-il d'une candidature à l'Académie qu'il considérait comme nécessaire au maintien du prestige de la Compagnie, — ainsi celle de l'éloquent cardinal de Montpellier, — il préparait la présentation des titres avec un scrupule infini de documentation et

PRÉFACE xxvn

de rédaction. Tous ceux de ses confrères qui ont assisté à la séance où il témoigna ainsi pour Mgr de Cabrières, se rappellent quel portrait il nous parla. Sa correspondance était immense et toujours efficace, je veux dire que ses lettres comme sa conversation s'associaient au travail de ses amis pour les réchauffer, pour les susciter. Aucune prédication, aucun pédantisme, mais une virile communication d'esprit à esprit. J'ignore si cette correspondance sera jamais réunie et publiée. Si elle l'est, elle prendra place à côté de celle de Taine, et elle achèvera de caractériser la figure morale d'un des meilleurs Français que le pays ait eus pour le servir, dans ce dernier tiers de siècle. Je viens involontairement d'employer de nouveau la même expression. Que mon excuse soit la phrase de Pascal qu'Eugène- Melchior m'a citée souvent : « Quand, dans un discours, se trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser. C'en est la marque. »

Quel a donc été le service rendu par Eugène- Melchior de Vogué? Aujourd'hui que son œuvre se tient devant nous, je ne dirai pas complète, mais terminée, nous pouvons répondre à cette question. Dans la préface qu'il a mise en tête du Roman russe, il montrait la jeunesse d'alors « travaillée d'inquiétude, et cherchant, dans le monde des idées, un point d'appui nouveau ». Nous apercevons, à la distance de ces vingt-cinq ans (1886-1911), qu'une réaction commençait contre

xxvin PAGES CHOISIES

l'intellectualisme excessif de la génération précédente. Les puissances do sentiment, auxquelles ce même Pascal faisait déjà, contre le rationalisme de son temps, un appel désespéré, avaient été trop méconnues par une époque dont le maître le plus écouté définissait l'homme, « un théorème qui marche ». « Il faut mettre notre foi dans le sentiment », est-il dit dans les Pensées. Et encore : « Tout notre raisonnement se réduit au sentiment. » Sommes-nous donc vraiment acculés à cette alternative qu'il nous faille concevoir la vie ou mécaniquement ou mystiquement, sacrifier ou la Science ou la Foi, la déduction logique ou la croyance? Quand on essaye de synthétiser le mouvement accompli, durant ces vingt-cinq ans, par la pensée française, on reconnaît que tout son effort, obscur souvent, parfois égaré, douloureux toujours, a consisté dans la recherche passionnée d'une via média entre ces deux extrêmes. L'intellectualisme, quand il est absolu, produit inévitablement le pessimisme. Au terme de la Science, il montre à l'esprit l'inconnaissable, et sa vue uniquement déterministe du monde accable la volonté sous la nécessité. Elles sont bien les caractéristiques de la génération à laquelle s'adresse la préface du Roman russe. Vogué a dénoncé avec beaucoup de sens, comme l'aboutissement de cette erreur, ce Don Quichotte de la bêtise, Bouvard et Pécuchet. « Ecce homof Bouvard, voilà l'homme tel que l'ont fait le progrès, la Science, les immortels principes, sans une grâce supérieure qui le dirige ; un idiot ins-

PREFACE xxix

truit q-ni tourne dans le monde des idées comme un écureuil dans sa cage. » Soit, mais la Science n'en est pas moins la Science, et les lois qu'elle a dégagées n'en sont pas moins des lois. Bouvard peut penser médiocre, penser impuissant ; il ne pense pas faux, s'il pense d'après la Science. Celle-ci n'a pas fait, elle ne peut pas faire faillite, tant que l'homme lui demande seulement ce qu'elle a promis : fixer les conditions suffisantes et nécessaires de certains phénomènes. Elle n'est outillée ni pour fournir une explication totale de l'univers, ni pour donner le pourquoi de la vie humaine. Elle n'épuise pas le Réel, et d'ailleurs elle n'en a jamais eu l'intention. Même ce mot de Science, au singulier, n'est pas scientifique. Il y a des sciences, chacune avec son objet, toutes dominées par un principe commun : la soumission au Réel. C'est donc le Réel qui est leur épreuve et leur mesure. C'est lui qui détermine la méthode à suivre. L'erreur de l'intellectualisme réside précisément dans l'application à des phénomènes d'un certain ordre, de méthodes qui convenaient pour d'autres. Employer, comme l'ont fait les philosophes du dix-huitième siècle et de la Révolution, pour les phénomènes sociaux, la méthode de déduction, excellente en mathématiques, c'est manquer à l'esprit scientifique. C'est y manquer que d'étudier, comme un Strauss, l'histoire des phénomènes religieux avec les méthodes valables pour l'histoire des mœurs ou des législations. C'est, au contraire, penser scientifiquement que d'admettre un domaine et

xxx PAGES CHOISIES

une méthode propres au fait religieux, au fait moral, au fait social et politique. Il y a une expérience religieuse, une expérience morale, une expérience politique, puisqu'il y a des religions vivantes, des moralités vivantes, des sociétés vivantes, et que la vie n'apparaît, ne s'épanouit, ne dure que si elle se conforme à des lois. Pour découvrir ces lois, ce ne sont pas des constructions logiques qu'il faut dresser, ce sont des observations qu'il faut recueillir, ce sont des mystères qu'il faut constater et comprendre comme tels. Il ne s'agit pas de rejeter la physique et la chimie, les mathématiques et la biologie, pour ne plus en appeler qu'à l'instinct. Il s'agit d'admettre que les problèmes religieux, moraux et sociaux ne sont des problèmes ni de physique, ni de chimie, ni de mathématiques, ni de biologie. Voilà l'idée, si simple, croirait-on, et si neuve, qui ouvre la via média. Elle a créé ce mouvement du traditionalisme par positivisme dont l'influence régénératrice suscite aujourd'hui les plus fortes manifestations françaises, en littérature aussi bien qu'en sociologie, dans l'apologétique religieuse et dans la politique. La réconciliation de la Science et de la Foi, celle des énergies prolétariennes et de l'ordre national sont en puissance dans cette doctrine.

De tels développements de psychologie collective ne s'accomplissent pas sous une seule influence. Parfois même ceux qui les ont déterminés avec le plus d'efficacité n'en prévoyaient pas exactement la direction. Taine s'est-il jamais douté que son

PRÉFACE xxxi

grand livre d'histoire s'ajouterait à ceux de Bonald, de Joseph de Maistre, de Le Play et deviendrait un des bréviaires de la jeune école monarchiste et catholique? Eugène-Melchior de Vogué, lui, était bien un traditionaliste par le plus intime de son être, mais il avait cet autre trait en commun avec Chateaubriand : il croyait disparues pour toujours les conditions où s'était élaborée sa tradition à lui. Comme Chateaubriand, il faisait volontiers crédit à la nouveauté. Il y avait entre eux cette différence : chez l'auteur de René, cette attitude n'était trop souvent qu'un ménagement de sa double gloire. Il voulait qu'on dît de lui : « Il a été par honneur le serviteur fidèle d'une cause vaincue, mais il l'a été, désabusé, parce que son génie comprenait toutes les aspirations du monde moderne. » Chez Vogué, au contraire, cette complaisance à des formes de société contraires à ses hérédités provenait de plus généreux scrupule. Il semble qu'il ait toujours appréhendé cette paralysie de l'action par le préjugé, l'une des misères des castes dépossédées. J'explique ainsi son recul devant certaines conclusions et son indulgence pour certaines chimères. Le secret amour avec lequel il a peint, dans les Morts qui parlent, la figure du marquis de Kermaheuc, révèle de quel côté allait tout son'cœur. Il a redouté, s'il y cédait, de se sentir, comme le vieux gentilhomme qu'il nous montre à Versailles, « fini dans les choses finies ». Peut-être vaut -il mieux qu'il ait eu cette appréhension, de même qu'il vaut mieux que

xxxii PAGES CHOISIES

Taine se soit cru simplement un entomologiste considérant la France comme un insecte. Étant d'une bonne foi absolue dans ce qu'ils croyaient être la limitation de leur tâche, leur prise a été plus forte sur des esprits qui se seraient cabrés, s'ils avaient deviné où ces maîtres les menaient. Que l'auteur du Roman russe eût attaqué l'intellectualisme au nom de la tradition, il n'eût pas conquis les innombrables esprits qu'atteignait sa propagande de sympathie, d'humanité, d'enrichissement moral, par la recherche « des dessous, de l'entour de la vie », — c'est une de ses formules, — son sens du mystère et des sources cachées. Il y a dans l'évangile de saint Jean, celui qu'on lit à la fin de toutes les messes, un texte qui devient bien remarquable, si l'on déplace un peu la ponctuation : « Quod factum est in ipso vita erat. Tout ce qui a été créé était déjà une vie en Dieu. » Vogué avait au plus haut degré et il communiquait à ses lecteurs la vision d'un élément vital, arrière-fond et support de tout phénomène, et qu'il faut sentir pour comprendre ce phénomène. Qu'il s'agisse d'une œuvre d'imagination comme celle de Gogol ou de Tolstoï, d'une cité comme Rome, Paris ou Jérusalem, d'une personnalité historique comme celle de l'empereur Guillaume, philosophique comme Taine, militaire comme Galliffet, d'une inauguration de chemin de fer comme à Samarcande, en 1888, ou d'une revue navale comme à Spithead, en 1897, il le dégage, cet élément vital. Il donne à l'accident local de quelques heures sa

PRÉFACE xxxm

valeur éternelle et universelle. Il a été un de ceux qui ont réappris à une génération épuisée, desséchée d'analyse, le prix de l'intuition. Cet enseignement seul le classerait au premier rang des Maîtres de l'heure, pour emprunter une expression juste à l'un de ses meilleurs portraitistes, M. Victor Giraud.

Il ne nous a pas légué seulement une influence. Prosateur aussi réfléchi qu'il était brillant, il a renouvelé deux formes d'art, ou, si le terme paraît exagéré, il a marqué fortement, de sa personnalité, les deux genres auxquels il s'est appliqué : l'Essai et le Roman. L'Essai, d'abord. Car l'Essai est bien un genre. Il est, au grand livre d'histoire ou de critique, ce que la nouvelle est au roman, et à l'article de journal, ce que la nouvelle est au conte. Le définir n'est pas très aisé. C'est un morceau de moyenne longueur qui constitue un tout, le résumé des impressions et des idées d'un esprit sur un objet qu'il ne connaît pas assez pour l'épuiser, dont il a une perception assez nette pour qu'il vaille la peine de les dire. Un tel travail suppose une forte culture, — tant vaut l'essayiste, tant vaut l'essai, — un choix heureux du sujet ; — si la matière traitée n'est pas importante, à quoi bon ces trente ou quarante pages? — un point de vue surtout et de la portée. Il y faut l'art de la composition courte, le plus difficile ; le talent de discerner l'essentiel dans les questions et dans les personnes ; enfin un style qui supplée par sa vertu d'intensité aux sacrifices qu'impose une dimension

xxxiv PAGES CHOISIES

trop serrée. Aussi le nombre des essayistes qui ont réussi ce difficile tour de force est-il assez restreint, et ils ne l'ont pas réussi toujours. Taine, Renan, Montégut, Planche, à l'occasion d'Adolphe, Sainte- Beuve avant les Lundis, Brunetière, tels sont, pour ne parler que des morts, quelques-uns des maîtres du genre. J'allais oublier J.- J. Weiss, ce génie si mal dirigé et si remarquable. Aucun d'eux n'a surpassé Vogué par la richesse et la variété de la culture ; peu l'ont égalé par l'ordonnance de l'ensemble, l'art de la gradation et la qualité d'une langue si svelte, si nerveuse dans la force, d'un goût si sûr dans l'éclat. Je viens de prendre et de rouvrir, au hasard, un de ses recueils : Heures d'histoire. Je suis tombé sur un morceau intitulé Images romaines. Je l'indiquerai non pas comme son chefd'œuvre, mais comme un exemplaire très réussi de son procédé : un début simple, presque familier, qui précise, avec une parfaite netteté, le point de vue auquel va se mettre l'auteur, une définition nette de l'objet qu'il se propose d'examiner, une vérité générale énoncée tout de suite et qui marque quelle sorte de démonstration il va tenter. Puis le développement commence, disert et souple, pour aboutir à deux ou trois pages qui font sommet : une description d'un tombeau à Sainte-Marie-du-Transtévère, dans la première partie ; dans la seconde, une évocation de la colonne Trajane. Ce tombeau est celui du cardinal Armellini. Il y est représenté endormi sur un livre qui emprisonne un de ses doigts. « Quelle

p k i;: F A C E XXXV

fatigue d'avoir tant lu !... » dit Vogué. Et c'est tout notre siècle dont il voit le symbole dans ce savant lassé jusqu'à l'agonie, et qui a voulu avoir pour épitaphe : « Certè homo bulla est. Certes, l'homme n'est qu'une bulle d'air. » Un baptême a lieu près de ce tombeau. « ... La frêle loque rouge gémissait de toute sa force naissante. Je n'entendis pas le nom que le prêtre lui donnait. Qu'importe? Je le savais, ce nom. Lorsque Dante approche de la funeste ville de Dite, un malheureux se cramponne à sa barque ; au voyageur qui lui demande son nom, il répond : Vedi che soi un che piango; tu vois que je suis un qui pleure... » Et il continue : « Plus tard, quand cet enfant sera blessé, et ce sera souvent, il reviendra ici, car, pour ceux de sa sorte, il n'y a pas d'autre asile où porter ses larmes... Vous pouvez attacher un instituteur primaire à la personne de chaque citoyen. Vous ne remplacerez pas cela. Vous serez récompensés de vos soins, c'est probable, et les fruits le montrent assez, par le mot de Caliban à son maître : Vous m'avez appris à parler et le profit que j'en retire, c'est de savoir maudire. » Voyez comme la pensée s'est faite consubstantielle à la description, comme l'image et l'idée se trouvent amalgamées, la plus simple réalité et le plus haut symbolisme. C'est tout le bienfait de Rome que Vogué vient de rendre perceptible dans ces vingt lignes, comme plus loin, toute l'histoire, dans vingt autres lignes sur la colonne Trajane. J'en citerai seulement la fin. Aucun commentaire ne

xxxvi PAGES CHOISIES

démontrerait mieux son incomparable talent d'essayiste. « Lentement, sûrement, allant où il ignore, comme ceux qui gravissent les lacets d'une montagne sans jamais prévoir le tournant prochain, le peuple-roi monte en déroulant son triomphe, il pousse devant lui son César, ses légions, ses captifs, les foules rassemblées et fondues de la Bretagne à l'Adiabène, de la Scythie à la Cyrénaïque ; toutes les forces, les gloires, les peines de cet ancien monde rampent le long des flancs du fût de marbre, elles vont s'offrir et se perdre aux pieds de l'apôtre, du pauvre tendeur de filets exhaussé sur cette grandeur ; il la foule du talon en même temps qu'il l'absorbe, pour nourrir son auréole, pour mieux justifier sa prise des deux clés, celle du passé, celle de l'avenir. Symbole de Rome, et symbole de la démocratie, le plus expressif, le plus noble qu'elle puisse souhaiter : l'univers vaincu portant aux nues le plus humble de ses enfants... »

On le voit : il y avait un poète dans Vogué, à côté de l'historien, du critique, du philosophe et du diplomate. Or, si ductile que soit l'Essai, si capable qu'il soit de se plier aux allées et venues les plus capricieuses de l'esprit, cette forme a ses limites. A maintes reprises, dans les essais de Vogué, on sent qu'il les touche, qu'il s'y heurte, qu'il s'y meurtrit, qu'il a besoin d'une réalisation plus concrète, d'un mouvement plus vivant encore. Gœthe disait avoir hérité de sa mère : « Lust zum fabulieren, — la passion d'imaginer des fables. »

PREFACE xxxvn

Cette passion, Eugène-Melchior en fut toujours tourmenté. A plusieurs reprises, il avait été près d'y céder, témoin les Histoires orientales, témoin surtout ce curieux fragment : le Testament de Silvanus. Placé dans le même recueil que le célèbre morceau sur les Cigognes et traitant au fond le même thème, il nous fait assister à la transformation de l'essai en nouvelle, à son animation, si l'on peut dire, et il accroît notre regret que Vogué se soit si longtemps défié de ses aptitudes de conteur. Moins illustre, il eût peut-être osé plus tôt cette tentative toujours redoutable : débuter en pleine gloire dans un genre absolument nouveau. C'est une partie à jouer devant laquelle les plus courageux reculent. Il s'y décida pourtant, et cela dans sa quaranteseptième année. Jean d1 A grève, coup sur coup, les Morts qui parlent, le Maître de la mer vinrent prouver, une fois de plus, et la merveilleuse vitalité de son génie et l'extraordinaire largeur de ce genre du roman qui va à' Adolphe à Madame Bovary, de Volupté aux Parents pauvres, de Dominique à Colomba. Toutes les intelligences peuvent s'exprimer par lui et toutes les sensibilités.

Jean d" A grève était plutôt un poème en prose. Le romancier, dans Vogué, prit conscience de sa pleine originalité avec les Morts qui parlent et surtout le Maître de la mer. Ce dernier livre est, je crois bien, unique dans la littérature contemporaine. Vogué seul, avec sa vaste expérience de voyageur et de diplomate, sa connaissance de la politique intérieure et extérieure, sa culture inter-

xxxviii PAGES CHOISIES

nationale et pourtant si française, pouvait concevoir et mener à bien ce roman mondial. On m'excusera de cette formule. Elle seule convient à ce drame où s'agitent, derrière les personnages, les idées et les intérêts qui gouvernent, à l'heure présente, les rapports de peuple à peuple, de civilisation à civilisation. Il faut remonter à Disraeli, pour rencontrer une peinture analogue, et cette évocation d'une société européenne qui n'a rien de commun avec le cosmopolitisme banal des Palace-Hotel et des villes de plaisir. C'est le roman des hommes d'État que Vogué a conçu et dont il a créé un modèle. Le progrès de la facture est bien remarquable dans ce dernier livre. L'artiste achève son apprentissage. Ses héros bougent et vivent, respirent et parlent. L'action est ménagée, nouée, dénouée. Toutes les qualités de l'essayiste sont là, mais vêtues de chair. Pareille force de coup d'œil, pareille abondance de renseignements, pareille portée d'esprit. Le don de création s'y ajoute. Pourquoi si tard? Même des ouvriers les plus laborieux et qui ont le plus énergiquement accompli leur tâche, et pendant un long espace de vie humaine : grande mortalis œvi spatium, disait un Ancien, on peut répéter, avec un Ancien encore :

... pendent opéra interrupta...

S'il avait vécu, Eugène-Melchior de Vogué aurait certainement ajouté à son œuvre de romancier. Il l'aurait amplifiée et développée. Nous avions

PRÉFACE xxxix

le droit d'espérer que le temps lui serait donné. Il restait si jeune d'aspect et si jeune d'esprit, si ouvert et si vibrant, si actif et si neuf aux impressions. Il commençait seulement d'être touché par l'âge, et nous l'imaginions, nous ses amis, continuant longtemps d'être un bienfait vivant par son seul exemple. Ne représentait-il point parmi nous cette réussite trop rare de la nature sociale : un grand lettré issu d'une grande famille, et prolongeant, dans l'ordre de la pensée, l'action de sa lignée dans l'ordre des faits? Le duc Albert de Broglie avait été cela aussi, à la distance d'une génération. Si différents par la tournure d'esprit, par les circonstances de leur destinée, par l'âge, ces deux hommes se ressemblaient en ce point : ils étaient l'un et l'autre le moment intellectuel d'une race de guerre. Ils le savaient et ils acceptaient cet emploi de leurs facultés comme une consigne héréditaire, simplement, fermement. Je ne leur ai jamais connu le sentiment frelaté qu'Alfred de Vigny a traduit dans des vers souvent cités, mais d'inspiration si médiocre. Vous vous les rappelez :

J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.

Et encore :

Dans le caveau des morts plongeant mes pas nocturnes, J'ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi... C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre, Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi...

Deux orgueils également déplaisants, celui de la naissance et celui du talent, me gâtent ce poème de VEsprit pur, où se rencontrent pourtant des touches dignes de son auteur. Mais quelle aberration de célébrer l'ancienneté de ses ancêtres pour se préférer à eux ! Quelle pauvreté dans cette conception de la gloire littéraire considérée comme l'apothéose de l'Esprit ! A ce manque de goût se reconnaît ce qui fut la tare de l'admirable poète de Moïse, de Samson, de la Mort du Loup et de la Maison du berger. Il y avait chez lui de la fatuité. Pour un Albert de Broglie, pour un Eugène-Melchior de Vogué, la littérature fut un service — j'y reviens — après un autre. « Tout homme, a dit Blanc de Saint-Bonnet, est l'addition de sa race... » Il ajoutait : « Les pères ont des enfants qui ressemblent au fond de leur pensée... » Je ne sais pas si le romancier des Morts qui parlent a connu ces deux profonds aphorismes du philosophe lyonnais, mais il les a pratiqués. Et pour achever de caractériser son œuvre, c'est encore à YHistoire d'une famille Viçaroise que j'emprunterai une devise. « On dit proverbialement en Vivarais, » écrivait, en 1807, une dame de Vogué : « Probe comme un Vogué. » L'auteur de cette Histoire, commentant cette phrase, s'adresse, ainsi, à ses enfants : « Vous resterez attachés à cette terre qui nous a faits ce que nous sommes, où s'est élaborée la fortune ancestrale, où s'est constitué, à côté du patrimoine territorial qui a disparu, le patrimoine moral dont nous vivons...

Page 1