‹ Pages choisiesChapitre 44 sur 141 · FRANCE ET VATICAN · texte numérisé non relu

FRANCE ET VATICAN

Ce que nous appelons maintenant « la carrière » n'existait pas à cette époque, au moins en France (1) : tout au plus y avait-il quelque chose d'approchant clans la république de Venise et dans le service du roi d'Espagne. Chez nous, un grand seigneur se rendait à une cour pour un objet défini, avec une mission individuelle et temporaire ; il attachait à sa suite des gentilshommes pour l'apparat, des serviteurs intimes, des clercs le plus souvent, pour la rédaction des écritures et les conversations d'affaires avec les secrétaires du souverain près de qui l'on négociait. Entre temps ou à côté de ces ambassades, des agents bénévoles s'entremettaient, soit qu'ils possédassent la confiance du roi, soit qu'ils eussent simplement une confiance intrépide dans leurs propres talents et l'amour d'un art où le succès n'allait pas sans profits. A Rome surtout, au centre où venaient aboutir et s'enchevêtrer toutes les négociations de la chrétienté, sur ce terrain ecclésiastique miné par les sapes et contre-sapes tortueuses, les agents officieux étaient légion ; chaque puissance en avait quelques-uns à sa solde, clients sûrs ou réputés tels,

(1) Au temps de la Ligue.

sujets authentiques de leur prince, ou familiers italiens du pape gagnés aux intérêts du prince étranger. Les affaires spirituelles et temporelles étaient indifféremment traitées par l'ambassadeur, quand il y en avait un, par le cardinal protecteur spécialement chargé des intérêts de la nation, par quelque prélat moins en vue qui avait ses petites entrées au Vatican et une correspondance active avec sa cour.

En un pareil milieu, « où il y a, disait d'Ossat, plus de finesse qu'en tout le reste du monde », rien ne peut remplacer l'expérience d'un résident inamovible, vieilli dans les stalles de Saint-Pierre ou du Latran, portant la robe de ceux qu'il doit persuader ; ombre discrète parmi ces ombres silencieuses, l'oreille toujours ouverte à leurs demiconfidences, la bouche toujours prête pour la parole qu'il faut dire, qu'une voix connue insinuera mieux, qui effarouchera moins si elle ne tombe pas du carrosse d'un représentant attitré. Pour la France en particulier, ce fut une tradition constante d'entretenir à Rome des prélats romains restés bons et actifs Français : ils éclairaient les malentendus, ils adoucissaient les frottements inévitables du spirituel et du temporel, ils faisaient entendre à qui de droit nos réclamations, devenues sur leurs lèvres expertes d'humbles suppliques, mais des suppliques derrière lesquelles on devinait la volonté résolue d'un grand plaideur. Notre pays ne s'est jamais bien trouvé d'interrompre cette tradition.

{Histoire et poésie.)

M. de Talleyrand s'est laissé dire chez les morts que les affaires de France étaient dans l'embarras et que l'on pensait à lui. Après cinquante-trois ans de retraite, il revient, il s'offre. Mais fut-il jamais chez les morts? La suprême habileté de cet homme, c'est de n'avoir jamais souffert que l'oubli l'approchât un instant, dans le pays des oublis rapides. Depuis un demi-siècle, la maigre main sort de terre, elle écarte patiemment le lierre et la ronce. Le prince n'a pas cessé un jour d'occuper les esprits, il rentre aujourd'hui, comme on revient d'une absence. Il a fait sa toilette, méthodiquement, ainsi qu'il faisait le matin où les alliés entrèrent dans Paris ; il a mis sa poudre, composé son attitude, préparé ses mots ; il s'est pourvu d'une solide doctrine pour défendre les principes du gouvernement existant. Demain, toute la ville se précipitera dans le salon qu'il rouvre, comme elle courait jadis rue Saint-Florentin. Après-demain, vous verrez qu'on le fera, qu'il se fera ministre. Il nous étonnera tous, il ne s'étonnera de rien ni de personne, il reconnaîtra gracieusement ses collègues.

(1) Extrait d'un article paru lors de la publication des Mémoires de Talleyrand par le duc de Broglie.

Je n'ai pas à raconter les aventures de ces fameux Mémoires; chacun en est instruit. On comprendra en les lisant pourquoi M. de Bacourt a reculé l'échéance trentenaire ; ce réquisitoire posthume ne pouvait guère paraître sous le règne d'un Napoléon. Les Mémoires y ont gagné de tomber entre les mains d'un dernier dépositaire, le mieux qualifié pour les faire valoir ; ils bénéficient de son autorité dans les questions historiques, et surtout de la garantie de sa parole. Ne croyez pas que ce soit un hasard : c'est encore une habileté de Talleyrand. L'homme d'État qui eut toutes les réussites, tous les bonheurs, n'est pas allé chercher un répondant parmi ses pareils ; inquiet sur un seul point, craignant l'accueil un peu froid des âmes hautes, il a su se procurer un parrain qui forçât leur respect.

Une obligeante communication m'a permis de lire les Mémoires à la veille de leur apparition : je dirai brièvement ce qu'on y trouvera et ce qu'on n'y trouvera pas. Ceci n'est qu'un premier levé de la carte, une reconnaissance à travers ces volumes décousus, énigmatiques et décevants. Ils font passer sous les yeux des pages d'un charme indicible, de graves dissertations historiques, des morceaux franchement ennuyeux. On attendait la suite d'une vie si agitée, la révélation des secrets d'État, une pluie de malices sur les contemporains. Rien de pareil ; à peine quelques éclaircies sur des instants de cette vie, puis des vues générales sur trois ou quatre épisodes diplomatiques, des documents, des Mémoires, au sens que ce mot comporte dans les chancelleries. Soudain, l'attention lassée se réveille ; c'est une réflexion d'un tour inimitable ; c'est, entre deux lignes, une flèche empoisonnée,

décochée négligemment ; c'est trente lignes qui gravent une scène inoubliable, prise au hasard dans une période où tout le reste nous est celé.

Un premier chapitre éblouissant : l'enfance, l'éducation, les débuts dans le monde de l'abbé de Périgord. J'allais ajouter : sa vocation ; comme il protesterait contre le mot ! Ce chapitre rappelle les pages semblables des Mémoires d'outre-tombe. C'est la même trempe sévère donnée à deux âmes différentes. Avec de tout autres qualités, le récit de Talleyrand ne le cède en rien à celui de Chateaubriand pour la beauté, pour l'émotion. Oui, pour l'émotion contenue, mais profonde, quand il raconte son enfance isolée. Il n'a pas encore mis le masque du lutteur. Dans la suite, il ne le déposera qu'un instant, en 1814, quand il retrouvera Mme de Brionne, sa première protectrice. « Oh ! il faut que la politique attende ! En arrivant à Presbourg, je courus me jeter à ses pieds... Les larmes m'étouff aient. L'impression que je ressentais était si vive que je dus la quitter pendant quelques instants ; je me sentais défaillir, j'allai prendre l'air sur les bords du Danube. » Vous ne voyez pas Talleyrand défaillant et sanglotant : mais de quel cœur voyez-vous les recoins et les dessous? Talleyrand eut un cœur, pour très peu de gens ; ses proches ont gardé le souvenir attendri de sa bonté. Revenons à l'enfant.

Sa nourrice le laissa tomber ; cette chute décida de sa vie. Boiteux, l'état militaire se fermait devant lui; il ne restait que l'Église. Sa famille se désintéressa du petit infirme, qui ne promettait plus rien pour l'accroissement de la maison. Il grandit seul, sans une caresse. On le conduisit

chez Mme de Chalais, en Périgord ; ce séjour nous a valu des tableaux achevés de l'ancienne vie provinciale. De là, le coche le ramena au collège d'Harcourt, où il fit de médiocres études; durant ce temps, « il n'eut pas, une semaine de sa vie, la douceur de se trouver sous le toit paternel ». Du collège, il passa chez son oncle, le coadjuteur de Reims, où l'on espérait qu'il prendrait goût à l'état ecclésiastique. Puis ce furent des années de révolte silencieuse, à l'ombre froide de Saint- Sulpice, et enfin la prêtrise, reçue par une âme en défense contre ses devoirs.

Toute cette première partie est écrite dans une langue merveilleuse, la langue des honnêtes gens d'autrefois, affinée par un causeur qui unit l'esprit de Voltaire à l'impertinence de l'homme de qualité. Rien qui sente la recherche, et ce que nous appelons la littérature, avec son insupportable odeur de métier ; des grâces qu'un seul terme définit, l'aisance. Les mots tombent de haut, avec négligence, ils sont légers, ils courent. Talleyrand nous dit, en parlant de la conversation de sa mère : « Elle ne voulait que plaire et perdre ce qu'elle disait. » C'est le secret de son style, de cette prodigalité indifférente qui ne s'embarrasse pas de choisir, sûre de ne donner jamais que de l'or au bon titre. Je ne sais rien de supérieur, pour la décence dans le genre osé, à l'indication de sa première aventure, au séminaire de Saint- Sulpice, avec la petite comédienne de la rue Férou. « Ses parents l'avaient fait entrer malgré elle à la comédie ; j'étais malgré moi au séminaire ; cet empire, exercé par l'intérêt sur elle et par l'ambition sur moi, établit entre nous une con-

fiance sans réserve. » — Mettez cette anecdote sous jine plume d'aujourd'hui, elle choquera le moins délicat. Lui, il laisse tout entendre, il ne dit rien, nous n'avons rien vu ; le surplis n'est même pas chiffonné.

Pourtant ne vous trompez pas à ce laisser aller du jeune homme ; dès les premiers récits qu'il nous donne sur son berceau, il marque son trait distinctif, son souci permanent. Gomme il faisait en causant son établissement dans le monde, il le fait en écrivant dans la postérité. Les siens vivaient en province plus qu'à Versailles. « Les descendants des anciens grands vassaux de la couronne ont eu moins d'occasions de se faire connaître que les descendants de quelques barons particuliers du duché de France, portés naturellement à des places plus élevées auprès du monarque. » Nous voici édifiés sur le rang de sa maison. Ainsi pour tout ce qui le touche, dans la suite ; à mesure qu'il avance dans les affaires et les honneurs, il se grandit nonchalamment, en abaissant les autres. S'il n'est pas toujours le premier, il est dans une place à part, au-dessus ; du moins il ne se montre à nous que lorsqu'il la tient. On a parlé de sa souplesse ; le mot ne lui convient pas, il monte sans plier. Il a une faculté de rebondissement qui le reporte naturellement en haut, tout en haut, après les renverses et les orages, comme l'huile revient sur l'eau. Il ne se voit et on ne le voit que sur les sommets ; s'il n'y fut pas toujours, il s'y replace par chaque ligne qu'il écrit. C'est à peine insinué, mais si patiemment, par un calcul de toutes les pages !

(Regards historiques et littéraires.)

Le hasard m'a fait vivre dans son intimité à une époque où tout autre que lui m'eût paru, dans la grâce et la vigueur de sa belle jeunesse persistante, un aîné à peine distant de ma propre jeunesse. Mais la guerre avait déjà dressé ce grand mur qui séparait deux mondes, deux siècles ; déjà, il y a trente ans, je voyais le jeune ambassadeur d'Italie à Pétersbourg comme le voient aujourd'hui nos enfants : témoin prestigieux de choses abolies, lourd du poids d'un nom que mon enfance avait entendu sonner, qu'elle associait aux grands événements d'un cycle révolu.

Il s'efforçait pourtant de faire oublier cet âge fictif que lui donnait l'histoire ; il jouissait délicieusement de son savoureux automne russe. La société de Pétersbourg, toujours prompte à l'adoption delà dernière mode française, faisait grand accueil à l'Italien qui avait conquis ce Paris d'où il arrivait avec une renommée de génie politique et de galanterie. Causeur intéressant, il n'éblouissait point par des fusées de verve ; mais l'attention était vite subjuguée par cette parole mesurée, pleine de faits, grave jusque dans l'enjouement, très persuasive avec son accent de chaleur contenue. Les femmes demeuraient suspendues à ses

lèvres. Leur plaire fut toujours une des principales affaires de cet homme passionné sous un masque froid. Il se livrait au vent de faveur qui le portait, il mettait sa coquetterie, encore vivace alors, à captiver tous les esprits et quelques cœurs.

Quand la saison d'été dispersait son auditoire des salons pétersbourgeois, il venait d'habitude se reposer quelques semaines en Ukraine, au foyer familial où nous nous faisions une joie de le retenir. C'est là qu'il me fut permis de le bien connaître. Chasseur intrépide, il aimait la sauvagerie giboyeuse de nos marais petits-russiens. Chaque matin la liniéika — la longue charrette basse, faite d'une planche posée sur deux essieux étroits, à ras de terre — nous emportait à travers champs, aux criques du Psiol, aux ajoncs de Baraveinko. Que de journées j'ai passées à l'écouter, tandis qu'il commentait, en guettant le halbran et la double bécassine, quelques pages des Mémoires où il consignait ses souvenirs 1 De quelle lumière il éclairait, entre autres épisodes tragiques, la crise de 1866, ces conseils où l'Empereur et ses ministres, désireux de porter sur le Rhin le poids militaire qui inclinerait à leur gré l'un ou l'autre plateau de la balance, durent s'avouer l'impossibilité de faire une démonstration efficace avec une armée démembrée, appauvrie par les prélèvements de la guerre du Mexique !

Il s'en affligeait ; il prévoyait, il appelait de ses vœux les « temps meilleurs » qui ont vivement réjoui ses dernières années.

Un aimant le ramenait de loin en loin dans ce Paris où il se sentait aussitôt envahi par la mélancolie. Il y errait parmi les ruines de son monde

évanoui, autour du fantôme des Tuileries détruites ; il se voyait déplorablement étranger dans son ancien chez lui. Il y revint encore, pour quelques jours, il y a trois ans ; navré de n'y plus retrouver son ami, son collaborateur Gaston Paris. Passionné pour la poésie, Nigra ne l'était pas moins pour les études de linguistique : il les poursuivait, non point en amateur, mais avec une érudition informée et solide. Il vint une dernière fois au dîner Bixio ; son regard — ce regard souvent absent, tourné vers le passé, et parfois si direct, si pénétrant — semblait chercher un mort derrière chaque convive : on devinait l'entretien intérieur de notre ami avec une tablée d'ombres.

A l'automne de l'avant-dernière année, j'allai le voir à Venise. Aussitôt son ambassade de Vienne résignée, il se retira dans la ville où les hommes et les choses meurent doucement. Il y avait acquis et aménagé avec goût un vieux palazzino, à l'angle du Grand Canal et de San Simeone Grande. Je le trouvai dans cette modeste retraite, déjà très cassé, achevant de rédiger ses Mémoires devant le portrait dont il était justement fier. C'est une des meilleures toiles peintes par Ricard : symphonie noire comme le nom du modèle ; le feu vif des yeux met seul une lumière sur le visage fortement ombré, dans les ténèbres de la chevelure et du vêtement. Image d'un Vénitien d'autrefois, qu'on eût dite décrochée de quelque salle voisine, au Palais ducal ou à l'Académie des beaux-arts. Tandis que les gondoles glissaient silencieusement sous la petite terrasse de Nigra, je pensais à cette autre gondole, sur l'étang de Fontainebleau, où une voix suppliante murmurait les chansons des

lagunes à l'oreille d'une belle souveraine, quand le fascinateur implorait et se faisait promettre la liberté de Venise captive. Et c'était loin, si loin, ce souvenir qui mourait, avec tout le reste, dans la paix tombale de Venise enfin libérée, mais toujours triste...

{Les Routes.)

LE GÉNÉRAL IGNATIEV

Quand j'arrivai à Constantinople, au printemps de 1871, il était le maître de l'heure ; maître en réalité dans beaucoup d'occasions, et toujours en apparence, pour l'opinion crédule qui lui attribuait tous les succès qu'il revendiquait. Le représentant de la Russie faisait figure d'un Stratford de Redcliffe, cet Anglais légendaire que les Turcs appelèrent longtemps Buyuk eltchi, le grand ambassadeur. L'adversaire naturel du Russe, sir Henry- Eliot, était un homme de tempérament calme, peu curieux des coups de théâtre. De même le vieux Prokesch-Osten, le dernier internonce d'Autriche, désorienté depuis que Metternich ne le poussait plus. Le jeune ministre de la nouvelle Allemagne, M. de Radowitz, se renfermait dans une réserve systématique ; studieux, volontairement effacés, nos collègues prussiens dressaient patiemment la carte du champ d'exploitation où leurs nationaux devaient moissonner plus tard, mais dont Bismarck disait alors qu'il ne valait pas les os d'un grenadier poméranien. Les envoyés de la France vaincue, écrasée, ne pouvaient que renouer avec prudence et bonne grâce les glorieuses traditions qu'une force nationale ne soutenait plus.

Seul, Ignatiev paradait, piaffait, prodigieux

LE GENERAL IGNATIEV 103

d'activité, de loquacité, toujours en mouvement et en montre. Il semblait que ce diable d'homme possédât le don d'ubiquité. On venait de le quitter dans son cabinet de Buyukdéré , on le retrouvait à Stamboul, harcelant les ministres. Le grand vizir était-il brusquement disgracié, remplacé par un autre? Ignatiev se présentait à la Porte à point nommé, il en sortait le premier avec la nouvelle : comment douter que le changement fût dû à ses menées ? Y avait-il dans l'air une crise, une intrigue de palais? Dès le matin, on ne voyait que le pavillon russe, passant et repassant sur le Bosphore : à l'avant du stationnaire, à l'arrière de la mouche à vapeur ou du caïque, la haute silhouette du général s'offrait complaisamment aux regards, escortée par son cawas monténégrin, un colosse orné de moustaches si formidables qu'il pouvait les nouer derrière sa nuque.

L'ambassadeur lui-même, exemplaire caractéristique du type kalmouk, imposait et plaisait au populaire par la laideur puissante de son amusant faciès mongolique : physionomie mobile, où chaque trait parlait sans répit, les yeux agiles autant que la bouche, distendue par un rictus jovial qui l'élargissait jusqu'aux saillies des pommettes. Je ne puis oublier la joie de Mariette un jour qu'Ignatiev venait de visiter le musée de Boulaq ; Pégyptologue avait à cœur de prouver que les envahisseurs hycsos étaient de race touranienne, opinion combattue par ses confrères : « Regardez mes rois hycsos, me disait-il en montrant ses sphinx camus, ne sont-ils pas les portraits fidèles du Mongol qui sort d'ici, du général Ignatiev? »

Ce croquemitaine était d'ailleurs affable, com-

municatif, exempt de morgue, tout à tous, et secondé par une femme charmante. Sa fougue d'action et de parole déconcertait l'immobilité taciturne des Turcs, usait leur force d'inertie, finissait par les hypnotiser. Tour à tour menaçant ou protecteur, suivant les traditions de la politique russe, il réglait durement ses comptes avec eux lorsque d'autres convoitises européennes faisaient trêve, il s'instituait leur défenseur quand l'orage venait d'Occident ; mais à la façon d'un médecin qui casserait tout dans la chambre du malade qu'il soigne.

(Les Routes.)

LE BARON D'jERENTHAL (1)

Son nom est peu familier au public français. Aucun accident bruyant ne l'a tiré de la pénombre diplomatique. Les notes biographiques insérées dans nos journaux se bornent à énumérer les grands emplois qu'il a remplis en avançant dans sa carrière. Les hasards de cette carrière m'ont rapproché de lui à l'époque où il y faisait ses premières armes. Avec tous ses collègues d'alors, j'ai pris de l'homme une opinion qui éclairera peut-être, si je ne m'abuse, le sommet où il vient de monter.

C'était à Pétersbourg, il y a plus d'un quart de siècle. Les diplomates de son âge brillaient dans les salons, ceux d'Autriche-Hongrie y luttaient pour la primauté d'élégance dont c'est toujours une question de savoir s'il la faut accorder à Londres ou à Vienne. Honni soit qui mal les juge 1 Le contact mondain est l'un des premiers devoirs du débutant. Les rédacteurs de rapports parlementaires lui en font sottement un grief : ces censeurs montrent ainsi leur lourde ignorance des moyens qui insinuent une influence nationale et forment une expérience individuelle dans les cours aristo-

(1) Ce portrait, daté du 7 novembre 1906, a paru au lendemain de l'avènement du baron d'^Erenthal à la direction de la diplomatie autrichienne.

cratiques du Nord. Mais ce contact nécessaire a ses entraînements, il laisse peu de loisirs et d'attention pour le travail de bureau. Ceux qui cumulent les deux devoirs sont l'exception. M. d'^Erenthal la personnifiait.

Le jeune secrétaire autrichien était la vraie force de son ambassade. Il possédait à fond la langue russe, singularité rare en ce temps-là ; muni de cet instrument, il avait institué une enquête minutieuse sur toutes les manifestations de la vie politique et sociale en Russie. Son labeur acharné lui faisait, autant que la sûreté reconnue de son jugement, une situation à part dans l'estime de tous. Avait-on besoin d'un document introuvable, d'une information certaine sur les personnes ou les choses du pays, on allait consulter d'^Erenthal ; il communiquait son savoir avec une libéralité cordiale. Que de fois nous sortîmes de chez lui éclairés par ses vues judicieuses, frappés par la maturité précoce de son esprit !

Quand le vieux général de Langenau, glorieux invalide à la jambe de bois, dut résigner son ambassade, un coup de fortune la fit échoir au comte Kalnocky, simple chargé d'affaires à Copenhague. Kalnocky était un aimable homme, le plus élégant cavalier de l'armée hongroise, disait-on. Novice sur le terrain russe et moins laborieux que son secrétaire, il prit le sage parti de s'en remettre complètement au zèle et à l'expérience de celui-ci. On le vit bien, lorsqu'il emmena son indispensable conseiller à Vienne, où il allait recueillir la succession de Haymerlé. Là encore, le chef s'appuya utilement sur le subordonné, qui lui donnait des garanties de tout repos.

LE BARON D'^ERENTHAL 107

Promu à son tour ambassadeur, le baron d'iErenthal revint parfaire à Pétersbourg sa longue initiation aux choses russes. — Il est certainement aujourd'hui l'homme d'Europe qui sait le mieux la Russie, le fort et le faible du grand sphinx : science précieuse pour un directeur de la politique autrichienne. Non moins précieuses lui seront, dans les conjonctures délicates où il assume cette direction, les qualités que nous constations déjà chez le jeune homme : application au travail, sagacité de la raison, fermeté du caractère. Les succès de l'âge mûr ne sont que la réalisation d'une grande pensée de la jeunesse, disait le moraliste : encore faut-il que la jeunesse ait eu de grandes pensées. Je serais bien surpris si le nouveau ministre se contentait d'être, suivant la formule fameuse, « un brillant second » ; s'il ne marquait pas sa place aux tout premiers plans de la politique européenne.

(Les Routes.)

Page 1