‹ Pages choisiesChapitre 45 sur 141 · LE PHILOSOPHE ET L'HISTORIEN · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE ET L'HISTORIEN

Un jour peut-être, vous lirez cet écrit. Si vous le lisez, ne pensez pas que ma vertu ait faibli, au moment d'entrer dans l'éternel silence ; ne croyez pas que la mort, avant de fermer mes lèvres, leur ait arraché malgré moi un souvenir qui voulait vivre, vivre à tout prix. Si vous le lisez, il vous faudra sans doute faire effort pour comprendre et vous rappeler. Mon nom repassera d'abord comme un bruit inconnu dans cet heureux tumulte où s'étourdit votre vie ; comme un chant d'un soir ancien, qu'on écouta distraitement une fois ; on l'entend après des années et l'on demande : de qui ce chant dont je ne me souviens pas?

Un matin où vous serez lasse après les danses, — on ne vous voit pensive qu'à ces rares instants, — remontez dans le passé, tout le long des visions enchantées qui ont empli votre jeunesse, et rap-

(1) Dans les pages qui suivent, l'auteur a voulu« scruter l'opération mystérieuse qui changea les âmes » lors de l'avènement du christianisme. Il s'est essayé à imaginer « l'illumination d'un de ces fiers Romains, d'un de ces Grecs ingénieux, sacrifiant tout le patrimoine intellectuel et moral des ancêtres, pour aller en chercher un nouveau dans l'assemblée ignominieuse des esclaves », à concevoir « quels troubles du cœur et de l'intelligence pouvaient jeter un de ces hommes dans la folie de la croix ».

pelez-vous. Rappelez-vous une nuit de juin, déjà lointaine, qui vous trouva aux bord du Caystre, sur la plage où le fleuve se jette dans la mer. Cléon, le riche marchand de Smyrne, y donnait à ses amis une fête magnifique.

Soudain les torches s'éteignirent. Là grande Diane — je l'appelais encore ainsi — avait paru dans le ciel, au-dessus du mont Prion, radieuse, souveraine ; elle éclaira par degrés la brume chaude de nos nuits d'Asie, flottante au flanc des collines ; ses fuseaux d'argent tombèrent sur le fleuve et sur la mer. Le bruit mourut, comme si notre gaieté s'avouait vaincue par la sérénité des choses, plus puissante que la joie des hommes. Le silence de l'espace était doux, plein de vie : ce silence créateur de la nuit d'été, qui laisse entendre le sourd travail des forces, Péclosion des germes. De la terre et des eaux marines montait une ardeur d'amour, dans l'air alangui par les senteurs des lauriers-roses du Caystre, des herbes amères de la montagne. Tout reposait, tout semblait arrêté, pâmé dans le bonheur d'être. On aurait cru même le pas du Temps, suspendu, si de lents mouvements dans le grand calme n'eussent rappelé l'impitoyable ; car tout mouvement le mesure et le rappelle. On songeait à lui quand passait le vol d'un oiseau nocturne, ou, sur l'horizon, une voile de pêcheur ; et c'était mieux ainsi : les extases surhumaines nous seraient moins chères si nous ue les sentions pas nous fuir.

Oh ! cette nuit ! La nature a beau être prodigue, elle ne peut en avoir fait beaucoup de pareilles. Vous vous en souvenez, n'est-ce pas : il est impossible que vous l'ayez oubliée ! Vous vous souvenez,

quand une étoile monta entre les colonnes du grand temple et brilla tout à coup sur le faîte, comme un flambeau fixé sur l'attique du monument? Et quand cette barque approcha, les rames levées d'où ruisselaient des gouttes de lumière? Et le souffle de vent qui vint du sud, un seul, une minute, si subit, si surnaturel, que nous frissonnâmes tous à son passage ; et là-bas, au bout de la mer, par delà les derniers rayons brisés sur les derniers flots, ces éclairs d'orage qui s'allumèrent, et les rêves rapides qui palpitaient avec eux, des rêves qu'on n'a vus que là... Mais que je suis naïf! Un mot vous fera mieux souvenir, vous, femme : c'était la nuit où vous portiez cette tunique blanche, en tissu de Sérique, sur laquelle vos cheveux blonds pendaient, liés par un seul fil de perles. Vous étiez appuyée au tronc d'un cyprès : l'on eût dit une des statues de la déesse adossées aux piliers du grand portique. Vous vous plaisiez à rester dans l'ombre du cyprès, devinant qu'alors la clarté nous semblait venir de vous, plus que de la Diane làhaut. Et vous avez souri de contentement, quand un rhéteur de Ghersonèse vous compara, dans son langage subtil, au miracle d'un champ de neige où onduleraient des blés d'or.

Vous écoutiez les hommages et les soupirs, vous aviez pour tous le même regard, ce regard rieur de vos yeux d'enfant, qui disait : « Je ne vous crois pas, mais je crois à la vie, à ma jeunesse, à ma beauté ! » Moi, pauvre étudiant d'Egypte, je me sentais tout petit et très heureux. Assis dans les roseaux, le visage dans mes mains, je vous regardais, et je pensais au livre où il est dit : « Un souffle divin crée sans cesse le monde. » Je compre-

nais le philosophe, à ce moment, et je me répétais qu'un souffle divin créait le monde, là, autour de moi, pour moi, sans cesse. Enfin, j'étais très heureux, et je ne vous aurais point parlé pour tous les trésors de Gléon.

Les pêcheurs avaient amarré leur barque dans le fleuve ; le Sicilien y entra, la détacha, et se laissa dériver au courant. Je le vois encore, debout, une ombre noire qui glissait sur ce rayon mouvant ; il élevait sa lyre dorée, elle brillait comme s'il l'eût retirée du flot lumineux. Il préluda et entonna l'hymne de Sapho, rythmé par le retour cadencé des vagues, mieux que par les cordes de la lyre. La barque gagna la mer, s'éloigna, la voix du chanteur nous arrivait faible, voilée, comme du fond des eaux. Pour entendre encore, vous vous étiez presque couchée au pied du cyprès, la tête sur votre bras arrondi ; un instant, vous avez paru sérieuse, visitée par quelque pensée ou quelque amour. Alors un tel flot de vie souleva mon être qu'il me vint une terreur bizarre : si tous les morts de la plaine d'Éphèse allaient surgir, ranimés par cette vie que je sentais déborder, prête à susciter des mondes? Ce flot passa; un abattement indicible lui succéda. Je ne voulais plus vous regarder ; puis, je vous regardai, et j'entendis dans tout le ciel ce mot : mourir. Bonheur, souffrance, angoisse à coup sûr, toute mon âme défaillait sous une étreinte trop forte. Les heures s'écoulèrent ; je me sentis renaître, quand le ciel blanchit à l'Orient entre les arêtes du mont Prion, quand les bruits du réel revinrent avec l'aube, les esclaves attelant les chars.

A ce moment passa un voyageur matinal, qui

allait d'Éphèse au port. C'était un vieillard chétif et sordide, un de ces Juifs qui courent nos villes d'Asie, prêchant les choses que vous savez. L'homme traversa notre groupe, foulant de ses sandales poudreuses les pourpres déroulées et les fleurs mortes de la fête. Son regard erra sur nos visages fatigués et s'arrêta sur moi ; il me toucha l'épaule, il dit : « Que fais-tu là? Lève-toi ! » Asservi par sa parole, je me levai, je le suivis. Deux fois, en m'éloignant le long de la grève, je me retournai : je voyais encore votre tunique blanche, toute pâle dans l'aube, sortir des roseaux et des lauriers ; j'entendais votre rire et les gais éclats des voix : « Pourquoi Silvanus suit-il le Juif? »

« Pourquoi Silvanus suit-il le Juif? » Je vais vous le dire, en reprenant d'un peu haut.

Je suis né en Egypte, je crois vous l'avoir dit jadis, d'un père Gaulois et d'une mère Phénicienne. J'ai grandi dans le tourbillon d'idées qui emplit Alexandrie. De bonne heure j'ai soulevé les voiles suspendus aux portes des rhéteurs ; je me suis assis dans toutes les écoles d'Afrique et, plus tard, sous les chaires romaines. J'ai entendu nos maîtres fameux, ceux qui se contentent de belles paroles, et ceux qui cherchent encore des pensées. Tous leurs systèmes ont défilé devant moi, coin me un vain bruit de sistres dans une bacchanale. On m'a enseigné Platon et Pythagore, Épicure et Zenon, les subtilités de la Gnose et les mystères de la vieille Isis ; j'ai recueilli les leçons cl'Épictète et le testament de Philon, j'ai pu comparer la sagesse grecque et la sagesse juive. J'ai vendu quinze ans de ma vie aux sophistes de toute doctrine, aux marchands de tout men-

songe. Quand l'enseignement de l'un s'écroulait dans mon esprit, j'allais à un autre, avec l'invincible espoir de rencontrer la vérité ; la nouvelle parole me charmait un instant ; un système harmonieux se dressait devant moi, édifice complet qui emprisonnait l'univers, la raison divine et la raison humaine. Bientôt, le monde extérieur ou ma conscience se permettaient un phénomène non prévu par le système : le bel édifice s'effondrait du coup. A travers ses pauvres ruines, je voyais encore une fois l'espace infini, peuplé de choses obscures, se dérouler éternellement. Je me consolais alors en me disant que je n'étais pas mûr, que la vérité m'attendait sans doute à ce sommet de la vie où l'intelligence, maîtresse d'elle-même, entre en pleine possession de la lumière. Heureuses les années où l'homme peut se dire encore qu'il n'est pas adulte pour la vérité, qu'elle sera la surprise réservée à un esprit dans toute sa force.

J'atteignis ce sommet d'où l'on n'a plus qu'à descendre, la maturité de l'âge ou de la raison ; la vérité ne vint pas, mon espoir en elle prit fin. Une dernière fois, j'avais ramassé dans ma mémoire les leçons des philosophes, les explications des savants, tout l'héritage de ceux qui ont pensé avant nous ; avec tout ce que pouvaient me donner les hommes, j'avais essayé de concevoir ce qu'ils sont, ce qu'est le monde qui les contient. Sottise et néant ! Mon grossier instrument s'était brisé sur les hommes et sur le monde, sur la machine incommensurable et fatale qui nous broie avec ses lois inconnues ; ma misérable vue n'avait pas même pu descendre au fond de mon âme, pour y démêler cette complexité de sentiments et d'idées où je me débattais.

Vous diriez peut-être qu'il me restait les dieux, et vous souririez en le disant. S'il est encore, parmi les marins du port ou les artisans des faubourgs, des âmes heureuses qui sommeillent en rêvant de Jupiter et de Diane, vous les enviez la première ; mais il n'est pas en notre pouvoir de partager leur quiétude. L'esprit une fois éveillé par le doute ne se reprend plus à ce beau rêve des dieux. Nos pères n'eurent point tort de les adorer ; ils ont vécu, ces dieux, puisqu'il nous reste d'eux des marbres immortels ; ils ne vivent plus, puisqu'ils ne peuvent plus nous consoler et nous faire croire.

... Dans mon long voyage à travers les erreurs humaines, j'ai cru un instant à la métempsycose ; je pensais alors, en cherchant le châtiment réservé aux grands criminels, que ce devait être de revivre une époque de transition. Est-il un pire supplice que celui de flotter dans le vide du temps, avec une moitié de son âme retenue au passé, une moitié entraînée vers l'avenir? C'est l'angoisse des nuits en mauvaise mer, quand le feu du port d'embarquement a disparu, quand on ne distingue pas encore le feu du port d'arrivée. Il eût été si doux de demeurer au foyer des ancêtres, sans inquiétude et sans trouble, aimant ce qu'ils aimaient, croyant ce qu'ils croyaient, content des vieux horizons et des anciens bonheurs ! Il serait si bon d'aborder au rivage pressenti, de s'enflammer pour la foi nouvelle, de s'endormir dans la certitude de nos fils, quand celle de nos pères nous a manqué ! Mais rien : une saison ingrate, entre la fleur des croyances qui a péri et le fruit de la science qui n'est par formé. Ce fut notre lot, à nous tous, voilà ce dont

notre siècle a souffert ; mon maître Philon nous comparait fort bien à cette génération d'Hébreux qui mourut au désert, avec le regret des beaux champs d'Egypte et l'espoir toujours déçu de la Terre promise.

Telle était la condition de mon âme quand j'arrivai au milieu de la vie, tourmenté par cette force qui pousse chacun de nous à faire œuvre d'humanité, qui s'irrite lorsque l'œuvre à faire n'apparaît pas. Par bonheur, mon vrai maître m'attendait à cette heure critique.

Le grand cirque d'Éphèse s'ouvrait, ce jour-là, à tout le peuple d'Asie. De la base au sommet du vaste amphithéâtre, égayé par la vie heureuse et bruyante des multitudes en fête, montait un flot tumultueux d'hommes, une tempête de cris et d'appels, dominée par les rauques bâillements des bêtes. Du ciel ardent, à travers le vélum de pourpre, la lumière rousse tombait sur l'arène, ensanglantant de ses jeux les degrés de marbre, les visages attentifs des spectateurs, les parures des femmes, les robes des fauves, panthères et lions, qui attendaient le belluaire en tournant d'un pas ennuyé sur les dalles. J'errais dans cette foule, guettant là comme partout le coup de plaisir et de souffrance qui secouait tout mon être à votre entrée dans un lieu. Les servantes de la déesse apparurent sur les gradins réservés ; vous étiez assise au premier rang, vos doigts jouaient avec vos colliers d'or. Gomme toujours, dès que mes regards vous eurent rencontrée, le peuple, les fauves, les choses environnantes s'évanouirent pour eux ; je n'aperçus plus que vous, je me détournai de l'arène, je suivis dans vos yeux, sur votre front,

les scènes poignantes du spectacle. Ainsi je vis se peindre sur vos traits, comme dans le bronze d'un miroir, l'émotion du signal, l'élan furieux des bêtes mordant les grilles du podium, se rejetant dans le cirque et s'y entre-déchirant ; puis la lutte des gladiateurs barbares, l'enlacement des corps nus et des glaives, la chute des blessés, le salut des vainqueurs ; enfin, aux clameurs de la foule demandant les condamnés, l'entrée des malheureux qui se débattirent et succombèrent sous les griffes des lions. A l'animation croissante de vos regards, aux battements précipités de votre sein, je vis se prolonger l'horreur de la boucherie, grossir le charnier humain dans l'arène, croître l'ivresse du peuple, grisé par la vapeur de sang qui montait dans l'air chaud. En vous se résumait l'angoisse, la volupté féroce, le frémissement et le triomphe de ces dix mille spectateurs, absents pour moi. Un torrent de pensée m'emporta, comme il arrive dans les subites tensions de l'âme. Je rêvais. Quand je revins au sentiment du réel, vous n'étiez plus là. Le peuple achevait de s'écouler par les vomitoires. Dans l'arène, un vieillard recueillait pieusement les lambeaux d'un corps de femme, restes de la dernière victime des lions : une pauvre créature qui avait expiré sans un cri, sans agrément pour les spectateurs, tant sa mort avait été prompte, muette, presque inaperçue du public déjà lassé. Je rejoignis le vieillard dans l'avenue de sortie ; intéressé par son action, je le suivis jusqu'à l'extrémité du faubourg, où il porta son fardeau. Il entra dans une sorte de taverne ; des hommes et des femmes l'attendaient dans ce bouge, gens de basse condition, la plupart Syriens comme

lui. La nuit étant venue, ils allumèrent des lampes et récitèrent des prières sur les membres informes de la suppliciée. Leur psalmodie était joyeuse ; à l'accent des voix, à l'expression des figures, je pouvais me croire dans la maison d'une fiancée, au milieu de ses compagnes qui la saluaient du chant d'hyménée.

Je cherchais à comprendre ce rite oriental. Ceux qui le célébraient m'aperçurent dans l'ombre de la porte et donnèrent quelques signes de crainte. Le vieillard vint à moi ; il me dit : « Tu es chez les disciples du Christ : nous rendons les derniers devoirs à notre bienheureuse sœur, mise à mort pour avoir contrevenu aux édits de César en refusant d'adorer les idoles. » Comme j'insistais pour être mieux instruit de leur doctrine, il m'engagea à le venir voir dans sa boutique de tisserand, hors la porte de Milet.

J'y allai le jour suivant. La curiosité d'abord, un intérêt croissant ensuite, m'y ramenèrent à maintes reprises. Le tisserand me lisait les actes et les paroles du Christ ; il commentait cette histoire avec des mots très simples, qui jaillissaient d'un cœur pénétré. Au début, je ne vis dans ces entretiens que l'occasion d'étudier une légende de plus. Le vieil apôtre devinait ma pensée ; presque illettré, il n'en suivait pas les circuits, à travers la multitude de notions contradictoires où elle se perdait ; mais je sentais chez lui une sorte de compassion supérieure, comme celle d'un père qui entendrait déraisonner son petit enfant dans une langue étrangère, et qui, sans saisir le sens des mots, saurait pourtant que l'enfant déraisonne. Je commençais de m'irriter contre cet ignorant, qui

jugeait tranquillement mon vaste savoir du haut d'une seule vérité. Je m'efforçais de l'embarrasser en lui proposant des objections subtiles, celles dont j'avais appris le maniement dans les disputes de l'école ; elles traversaient cette âme limpide sans la troubler. Il se bornait à répondre : « Je ne comprends pas ces jeux de l'esprit ; mais quels rapports ont-ils avec le Dieu qui nous enveloppe? Peux-tu expliquer comme notre Maître, en quelques mots certains, la vie, la mort, l'univers? As-tu le cœur content, la conscience pure, et une douce joie à la pensée de mourir? Sinon, toute ta science n'est que vanité. »

Quelques années plus tôt, j'aurais haussé les épaules, si mes thèses philosophiques se fussent heurtées à tant de simplicité. Mais ayant reconnu la contingence de tous les raisonnements, le néant de tous les systèmes, j'étais prêt à accorder une valeur sérieuse aux idées les plus choquantes pour ma raison, dès l'instant où je les voyais fournir un fondement solide à la vie. D'ailleurs la doctrine du Galiléen déroutait toutes mes habitudes de dialectique. Jusqu'alors, j'avais eu affaire à des argumentations pareilles aux miennes, qui forçaient mon esprit de plier pour un temps, en attendant l'heure où il rebondissait et découvrait le faible de son vainqueur. Je sentais cette fois que l'esprit s'escrimait dans le vide, bien au-dessous de ces affirmations hors de portée ; elles planaient sur les obscurs tumultes du cerveau, et descendaient chercher leur vérification au plus profond de la conscience. A toutes les grandes questions qui tiennent l'âme en suspens, le tisserand répondait avec une petite phrase, claire et indestructible

comme le diamant. Ainsi, quand je mettais le débat sur la morale, il l'arrêtait avec leur unique règle de conduite : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » Et j'étais contraint de m'avouer que l'imagination la plus ingénieuse n'inventerait pa- un seul cas où cette règle fût surprise en défaut.

Ainsi les leçons de l'artisan suscitaient en moi un homme nouveau. J'aimais chaque jour davantage l'initiateur : c'était faire la moitié du chemin pour le comprendre, pour aimer celui qu'il appelait son Maître. Quand je mesurais la révolution accomplie dans mon intelligence, il me semblait que j'avais vécu un siècle depuis la rencontre du cirque. Tout ce qui m'avait d'abord paru ténèbres était devenu clarté d'aurore ; tout ce qui me paraissait jadis clarté reculait dans une nuit lointaine. Mes anciennes idées, mises en déroute, ne se défendaient plus que sur quelques points isolés, mollement et à l'aventure, tournées qu'elles étaient par l'envahisseur. L'esprit se libérait : le cœur avait plus de lâcheté à rompre sa chaîne.

Je continuais de vous voir. Je retrouvais chez vous cette pensée usée que je dépouillais chez le tisserand. J'y retrouvais surtout les alternatives de joie aiguë et de morne accablement ; après que je les avais subies, la paix qui émanait de mon ami me semblait tantôt insipide, tantôt bienfaisante.

Ces irrésolutions et ces déchirements durèrent quelques semaines, jusqu'à la nuit de fête, sur la plage du Caystre, où mon souvenir s'est attardé d'abord. Je vous ai dit ce que je ressentis pendant cette nuit ; le vieux tisserand et les Galiléens furent oubliés à tout jamais, je le croyais du moins; le

jour ne devait plus se lever sur une pensée qui ne fût pas pour vous. Pourquoi je tombai, quand il se leva, de l'ivresse dans le désespoir, pourquoi je bénis l'apparition de mon sauveur et comment une puissance inexplicable m'attacha à ses pas, ne me le demandez point ; ce sont là des renverses de l'âme dont le secret nous échappe, ce n'est pas nous qui décidons notre destinée à de pareilles minutes. Je sais seulement que j'obéis comme un automate quand, à notre arrivée sur le port, mon guide me dit : « Viens ; je t'apporte la paix, je t'emmène dans la paix... »

{Heures d'histoire.)

Page 1