L'INSTRUCTION ET LA MESURE DE SON BIENFAIT
leur parleriez ainsi : « Je l'envoie à l'école comme au régiment, pour y apprendre l'exercice en vue d'une bataille d'autant plus acharnée que tu le sauras mieux et que vous serez plus nombreux à le savoir, d'une bataille qui a pour fin dernière de grandir la collectivité au prix de ton repos, de ton bien-être, et parfois de ta vie, à toi individu. » Vous abusez les hommes en leur présentant l'instruction comme une panacée à leurs maux. Mais je reconnais qu'en les abusant pour les élever, vous rentrez encore dans le plan naturel, dans la sublime duperie instigatrice de la vie terrestre. Voilà pourquoi j'applaudis à tout ce que vous me montrez ici, par des raisons qui ne sont point habituellement les vôtres, et avec cette réserve que vous aurez fait un travail de dément, si ayant labouré le champ vous n'y semez pas de bonnes graines, si vous en semez de vénéneuses.
Un jour de cet été, j'entrai dans le pavillon de la Ville de Paris, du côté où se trouvent les installations scolaires. On a exposé là le matériel d'une classe pour les tout petits enfants, ceux des écoles primaires élémentaires. Au-dessus des pupitres, sur une belle pancarte accrochée au mur, l'évangile de notre pays, la Déclaration des droits de l'homme, était tracé en grosses lettres. Ainsi l'a voulu Talleyrand ; dans le rapport à la Constituante sur l'organisation de l'enseignement, il met au premier rang de son projet l'étude de la Déclaration et, comme le remarque M. Ferneuil, « il semble faire de l'enfant un animal politique, venu au monde tout exprès pour connaître et servir la Constitution ». Voilà donc le seul viatique donné à ces petits pour le difficile voyage qui les attend dans la vie ;
voilà ce qui forme l'âme de notre peuple. Je m'assis sur un de leurs bancs, et je m'y oubliai de longues heures, cloué là par une vision obstinée ; mon pays et mon siècle m'apparaissaient, sortant tout entiers de la pancarte fatidique, construits en porte-àfaux sur cette feuille de papier.
Je relisais vingt fois chaque ligne, m'efïorçant en toute sincérité d'y trouver un établissement solide pour porter ce poids énorme, la vie sociale d'une grande nation, et chaque fois je revenais aux mêmes conclusions : tout ce que je lis sur ce mur est beau, est généreux, est désirable, mais c'est un rêve. A la rigueur, dans une cellule de cloître, pour une communauté de saints, cette règle serait recevable ; elle présuppose la sainteté et les vœux de grand renoncement. A des sociétés humaines, on peut la proposer comme un idéal de perfection ; mais il n'est au pouvoir de personne d'organiser les mouvements de ces sociétés d'après ces principes imaginaires. Pour être applicables, il leur manque trois choses : un support, un correctif, une sanction. Un support : l'homme tel que ces principes l'exigeraient, tel qu'il n'existe pas et n'a jamais existé. Un correctif : une seconde table de la loi qui prescrive au peuple ses devoirs en regard de ses droits ; ce correctif, il figurait jadis sur les murs de l'école : c'était le Décalogue ; replacez-le en face de la Déclaration, et sur ces deux tables vous pourrez peut-être édifier quelque chose. Une sanction enfin : qui jugera les litiges que cette charte est contrainte de prévoir, malgré son optimisme?
{Remarques sur V Exposition du Centenaire.)