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UN LIVRE SAVANT DE JADIS

Je relis, de Faujas de Saint-Fond, un beau Discours sur les volcans brûlans, qu'il dédia galamment au cardinal de Bernis, originaire de Saint-Marcel d'Ardèche. Ce grand ouvrage traite avec beaucoup d'agrément des feux souterrains et des pierres qui en sont sorties. J'avoue mon faible pour ces livres de science du dernier siècle ; ils n'ont pas la sécheresse et le pédantisme des nôtres ; éclairés déjà par les lumières rationnelles de M. de Buffon, ils interrogent la nature avec une application soutenue, mais sans trop présumer de ce qu'on peut lui arracher. Les termes sont faciles, à la portée de tous. On n'y sent pas la morgue de l'enseignement ex cathedra; ils donnent l'idée d'honnêtes gens, curieux de la philosophie des choses, qui voyagent pour s'y avancer et s'entretiennent le soir de leurs observations. Beaucoup d'obscurités sont éclaircies dans l'appendice par les lettres du chevalier et de l'abbé, qui eurent occasion de voir des pierres rares dans les cabinets formés par nos ambassadeurs à l'étranger. C'est une science pleine d'urbanité discrète dans l'hypothèse, pas beaucoup plus conjecturale que la nôtre, diront nos neveux ; et un vieux parfum d'alchimie y flotte encore sur de jolis mots.

(Notes sur le bas Vivarais.)

Jusqu'à une époque récente, l'autorité du dogme révolutionnaire avait peu souffert des attaques doctrinales dirigées contre lui. Depuis Bonald et de Maistre, quelques voix isolées lui opposaient la conception théologique de l'homme ; guidée par des regrets politiques, inféodée à tout un passé enseveli pour jamais, l'école traditionnelle ne prêchait que des convertis ; la masse du pays restait sourde à ces voix qui criaient du fond d'une tombe des vérités éternelles, éternellement désagréables à notre orgueil. La protestation théologique n'a pas cessé de suivre les principes triomphants ; mais elle les suivait en diligence, tandis qu'ils disposaient des chemins de fer. D'ailleurs la conscience religieuse avait le choix entre cette protestation rigide et les transactions du catholicisme libéral, qui se réclamait de 1789. Quant au spiritualime éclectique, philosophie officielle de la bourgeoisie française, il fut un serviteur respectueux du dogme national ; fils du dix-huitième siècle, lui aussi, il déplorait souvent les écarts de son frère, mais il n'en faisait pas moins bon ménage avec cet aîné. En dehors de la petite école traditionnelle, négligée par les grands courants contemporains, toutes les oppositions se bornaient à dis-

cuter quelques conséquences des principes, en s'inclinant devant eux ; on rejetait certains fruits trop difficiles à digérer, on se serrait de plus belle contre l'arbre qui les portait.

Cette quiétude prit fin avec l'entrée en scène d'une philosophie moins complaisante que l'éclectisme, plus radicale dans ses démolitions. Des esprits qui avaient fait leurs preuves dans la liberté de pensée se permirent de scruter la nouvelle religion laïque ; comme ceux-là n'étaient pas suspects de routine, comme ils ne parlaient point au nom d'une autre orthodoxie, on les écouta : un schisme naquit avec eux. L'un des premiers, il y a trente ans, M. Renan écrivait ce qui suit, dans la préface dès Essais de morale et de critique :

« J'avais encore sur la Révolution et sur la forme de société qui en est sortie les préjugés ordinaires en France, et que de rudes leçons devaient seules ébranler. Je croyais la Révolution synonyme de libéralisme, et, comme ce mot représente assez bien pour moi la formule du plus haut développement de l'humanité, le fait qui, selon une trompeuse philosophie de l'histoire, en signale l'avènement m'apparaissait comme sacré. Je ne voyais pas encore le virus caché dans le système social créé par l'esprit français ; je n'avais point aperçu comment, avec sa violence, son code fondé sur une conception toute matérialiste de la propriété, son dédain des droits personnels, sa façon de ne tenir compte que de l'individu et de ne voir dans l'individu qu'un être viager et sans liens moraux, la Révolution renfermait un germe de ruine qui devait fort promptement amener le règne de la médiocrité et de la

faiblesse, l'extinction de toute grande initiative, un bien-être apparent, mais dont les conditions se détruisent elles-mêmes... Ce qui importe pardessus tout, c'est que l'attachement fanatique aux souvenirs d'une époque ne soit point un embarras dans l'œuvre essentielle de notre temps, la fondation de la liberté par la régénération de la conscience individuelle. Si 89 est un obstacle pour cela, renonçons à 89. »

Ce cri trouva de l'écho, il courut sur les sommets de l'intelligence. Mais les opinions individuelles, de si haut qu'elles tombent, peuvent être mises sur le compte du dilettantisme, elles n'entament pas facilement un préjugé populaire ; il n'est déraciné que par un autre préjugé. Or ce dernier se créait lentement. A ce moment de l'histoire des idées, les sciences expérimentales étaient en grand crédit ; elles avaient accaparé les meilleures forces intellectuelles, en France et dans les autres foyers du travail européen ; elles donnaient le branle à toutes les catégories de la pensée. Des théories scientifiques, renfermées jusqu'alors dans le cabinet de leurs inventeurs ou dans un petit cercle d'adeptes, se communiquèrent au monde civilisé et se fixèrent vers cette époque dans quelques formules courantes. Il se créa un symbole philosophique commun à tous ceux qui remuaient des idées ; on peut en résumer les principaux articles en quelques lignes. J'expose, je ne discute pas. — L'univers, cristallisation incessante d'une volonté obscure, est le théâtre et le résultat perpétuellement changeant d'un jeu de forces. La même définition s'applique à l'homme, cellule de ce vaste organisme. L'homme n'est pas libre ; soumis à

l'empire du déterminisme universel, il poursuit inconsciemment le développement de sa nature intime ; cette nature le mène à ses fins par une suite de duperies ingénieuses. L'individu ne saurait être considéré isolément ; distrait de la série, il n'a pas plus de valeur et de signification que l'anneau séparé de la chaîne ; produit de la race, du milieu et du moment, il n'est explicable que par l'hérédité et la collectivité. Son effort personnel, ajouté à l'effort héréditaire, tend à créer sans cesse l'inégalité par la sélection. La sélection s'opère par la lutte implacable de tous contre tous, par le triomphe du plus fort, — ou, si l'on fait intervenir une notion morale, du meilleur, les deux mots ayant le même sens en morale naturelle, — sur le plus faible, sur le pire. La force est de la vertu accumulée, virtus, adaptation d'un être à sa fin particulière. Il n'y a donc pas lieu de dire que la force prime le droit, ce qui est un non-sens, mais que la force crée le droit. La loi de sélection est contrariée par une loi antagoniste, l'atavisme, ou tendance du type primitif à reparaître ; dans l'homme, le retour de l'animalité primitive est une menace constante pour la société. En histoire comme en biologie, les états antérieurs reviennent sous des formes nouvelles, la concurrence illimitée est la condition du progrès, l'apparition d'un organe justifie son emploi, le droit des espèces et des individus est proportionnel à leur puissance vitale.

Il serait superflu d'insister sur les conséquences sociales de ces doctrines ; elles pivotent autour de trois points fondamentaux, le déterminisme, la sélection par l'hérédité, le droit de la force. — Liberté,

égalité, fraternité. Sommes-nous assez loin de la philosophie qui inspira la Déclaration des droits? Gomment cette philosophie a-t-elle abouti à une négation formelle de ses prémisses ? Par une marche très logique sous les contradictions apparentes. La raison pure, lâchée dans l'univers avec des pouvoirs illimités, ne devait plus s'arrêter dans son œuvre critique. Elle a ruiné l'un après l'autre tous les établissements du passé ; elle a tout détruit, ne respectant que l'idole en qui elle s'adorait ellemême. Un jour est venu où cette création du rationalisme est restée seule intacte, dans le désert de croyances fait autour d'elle ; l'instrument critique, incoercible de sa nature une fois qu'on l'a mis en mouvement, ne trouvait plus devant lui d'autre sujet d'analyse. La raison a retourné son scalpel contre l'idole ; qu'on me passe l'image familière, elle lui a ouvert le ventre, et elle a vu qu'il n'y avait rien dedans. Les phénomènes démontrés par l'expérience sont aujourd'hui la seule source de certitude qui ait le don de persuader la raison ; c'est sa marotte actuelle. Ces phénomènes protestaient à l'unanimité contre la conception de l'homme et des choses humaines sur laquelle nous avions bâti notre maison géométrique. Ainsi est née la crise des principes de 1789 ; ils sont pris entre deux feux, entre la protestation théologique, qui les suivait de loin, et la protestation scientifique, qui s'est dressée subitement en face d'eux.

Les savants, très peu enclins de nos jours à généraliser leurs doctrines, ne prétendent pas en tirer une philosophie sociale ; beaucoup d'entre eux reculent devant les conséquences extrêmes

énoncées plus haut : ceux même qui les acceptent se refuseraient à les transporter de l'histoire naturelle dans l'histoire humaine. Il suffit à notre propos qu'ils ne puissent pas nier la légitimité de ces conséquences, ni le penchant de l'esprit public à en faire la règle universelle des jugements.

... Nous voyons à distance comment l'ancien régime reçut un coup mortel, le jour où l'on représenta le Mariage de Figaro; on écrira peut-être dans cent ans que l'institution révolutionnaire fut aussi grièvement touchée, le jour où pour la première fois on a professé en France la doctrine de Darwin.

A la veille des États généraux, un observateur superficiel pouvait se méprendre sur l'ébranlement profond de la société française ; l'ancien régime subsistait, intact en apparence ; la royauté commandait au nom du droit antique, elle était obéie par ses organes ; le peuple idolâtrait son souverain, les témoignages contemporains sont formels à cet égard. Cependant la majesté de l'étiquette ne cachait plus que le néant ; dans tous les esprits pensants, conducteurs de la société, la philosophie avait détruit les racines de l'arbre encore debout. On allait rendre à Versailles des hommages de bienséance, comme sous Louis XIV, mais on rentrait à Paris en s'entretenant des changements inévitables ; chacun pressentait une révolution qui ferait passer dans la pratique sociale les théories maîtresses des intelligences.

De même aujourd'hui. Les principes qui triomphèrent alors ont à leur tour la possession d'état ; ils sont gravés sur tous nos murs, ils président à la confection des lois ; on les célèbre dans les céré-

monies ; ils protègent des intérêts ; mais leur vertu est épuisée ; leur décadence fait l'entretien public des écrivains, l'entretien secret des politiques ; d'autres principes, produits d'une philosophie nouvelle, les ont remplacés dans les intelligences directrices. Chacun se demande ce qui sortira de l'évolution attendue ; les uns la croient imminente, d'autres la voient moins prochaine ; mais il n'est pas douteux que la force plastique fera son office une fois de plus, qu'elle façonnera des institutions en harmonie avec les idées régnantes.

Si rien ne devait amender ces idées, nous ne gagnerions pas au change. Qu'on relise les articles du symbole scientifique ; ils semblent inventés pour servir de préambule au code du despotisme et de la violence ; ils peuvent justifier toutes les férocités de l'égoïsme, tous les caprices de la force heureuse. Transportée du domaine de la science sur le terrain des faits sociaux, l'expérience concluante s'appelle le succès, et cette équivalence tend en effet à s'établir dans les esprits. Notre philosophie de la nature, dernier effort d'une civilisation raffinée, le Grand Turc l'appliquait sans la connaître, quand il y avait encore un Grand Turc. Le rêve métaphysique du siècle passé proposait aux hommes un idéal irréalisable ; il leur a procuré quelque allégement, au prix de l'anarchie, de l'instabilité, d'un excès d'individualisme incompatible avec la garantie sociale et la grandeur nationale. Le réalisme physique de notre siècle ramène les hommes à la stricte imitation de la nature ; il rétablirait un ordre sommaire, au prix de la servitude, du fatalisme, d'un retour à la vie animale du troupeau.

Pour conjurer ces conséquences, il faudrait que la nouvelle théorie des rapports humains fût complétée par le correctif qui a manqué à l'ancienne ; il faudrait qu'un principe moral, représentant la réaction de la conscience contre la dureté des lois naturelles, vînt adoucir ce qu'il y aurait d'intolérable dans une législation inspirée par les seuls enseignements de la physiologie. Ce principe moral, faute duquel la Déclaration des droits pend dans le vide avec tout ce qui est sorti d'elle, ce principe qui peut seul donner un fondement solide à la notion du devoir, on le chercherait en vain dans tout le monde des idées rationnelles ; l'humanité ne l'a jamais ressaisi que dans le fort où il réside, dans le sentiment religieux.

... Les enseignements orthodoxes ne persuadent guère la jeunesse ; ils commencent par condamner en bloc tout le système de vérités provisoires sur lequel elle vit. Le résultat serait autre, peut-être, si ces enseignements revendiquaient les parties les plus fermes des doctrines en faveur, s'ils montraient comment ces doctrines rentrent, avec une transposition de vocabulaire, dans l'explication théologique de l'univers : le déterminisme, dans les notions de grâce et de prédestination ; l'hérédité avec toutes ses conséquences biologiques, dans le péché originel, dans la réversibilité des mérites et des fautes ; la sélection, dans le rachat par les œuvres ; les duperies de la nature, dans les tentations de la matière ; la volonté collective de l'univers, dans le concept de la Providence. Ce n'es* pas le lieu d'appuyer sur ces indications ; c'est assez qu'elles suggèrent quelques titres de chapitres pour un livre qui doit être déjà ébauché

dans un cerveau de notre temps ; la phase intellectuelle où nous sommes l'appelle ; ce livre ne fera que développer la page fameuse où Joseph de Maistre traçait d'avance les grandes lignes du système darwinien, avec le seul secours de la révélation théologique.

{Remarques sur V Exposition du Centenaire.)

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