APRÈS M. RENAN
Nous n'entendrons plus tinter les cloches de la ville d'Is. Une voix unique va manquer au concert de notre monde, qu'elle avait tour à tour instruit, charmé, inquiété, révolté, amusé. On l'a justement comparée au trille d'Ariel, de l'esprit libéré des poids du réel, formé sur une autre planète pour une humanité différente de la nôtre, et qui frôlait du dehors les idées, les sentiments habituels des enfants d'Adam, en les transformant pour son usage. Un second exemplaire de l'hircocerf, comme il se nommait lui-même, ne sortira sans doute jamais des combinaisons de l'être. Je regardais, dans le cloître de Tréguier, deux vols d'oiseaux s'ébattre sur la tour d'Hastings ; des corneilles, habitantes de la vieille cathédrale, sédentaires sur ses arceaux, voletaient indéfiniment alentour, noires, timides, l'aile lourde et bornée ; au-dessus d'elles, l'orage avait ramené quelques mouettes ; blanches, légères, passantes d'aventure sans nids et sans attaches, ces coureuses d'horizons repartaient pour la mer, emportées aux vents du large qui fouettaient leur éternelle inquiétude,
(1) Ces lignes ont paru quelques jours après la mort de Renan.