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DEVANT LA STATUE DE LA GERMANIA

Je rentrais en France, il y a de cela quelques semaines, par la route de Mayence et de Metz, cette route qui s'attarde si longtemps en Allemagne. J'achetais aux gares des journaux, ces feuilles qu'on déplie avec tant d'impatience quand on revient de loin, parce qu'elles apportent d'avance le bruit familier de la maison.

A Bingen, un arrêt du train interrompit ma lecture. Je levai les yeux : une apparition était dans le ciel, le moment la faisait poignante. Au-dess.us du Rhin, qui roulait tranquillement ses flots gris au pied des montagnes, au-dessus des coteaux du Johannisberg, où l'or pâle des vignobles montait rejoindre les noirs sapins du Niederwald, au-dessus des brumes qui s'élevaient du fleuve par ce matin d'octobre, la statue de la Germania, dominant l'horizon du Palatinat, dressait son diadème dans la nue. Colossale, établie là-haut dans sa force, comme une puissance maîtresse de l'éternité, on la sentait peser sur toute cette terre, inébranlable sur son socle de rochers, invulnérable dans sa robe de fer, pétrie avec des canons broyés. C'était bien l'Allemagne symbolique, telle que ce peuple l'avait

rêvée, la pensée unique de quarante millions d'hommes, fondue dans le bronze et cimentée sur le granit. J'admirais sa beauté. Je ne lui ai pas jeté l'anathème.

Soyons justes, plus justes même que ne l'est parfois le premier serviteur de la pensée allemande, quand il attribue sa fortune à la force qui prime le droit. Si cette femme victorieuse tient là-haut le sceptre du monde, c'est qu'elle a derrière elle un siècle de patience, d'abnégation, de vertus civiques. Gela crée le droit à la grandeur. Et les chefs de ce peuple n'avaient pas tort, il y a dixsept ans, quand ils invoquaient l'aide de Dieu : c'est-à-dire la justice définitive, voilée à nos regards pendant de longues périodes, mais qui finit toujours par tourner la fortune du côté où des efforts soutenus l'ont méritée. Il faudrait plaindre le Français qui ne comprendrait pas cette vérité, et celui qui, la comprenant, hésiterait à la dire bien haut.

Tandis que la Germania s'évanouissait dans le brouillard, je cherchais quelle statue symbolique nous pourrions dresser en face d'elle, et le sol où nous devrions l'asseoir. L'heure était mal choisie pour cette recherche. En rentrant au pays, je n'y trouvais à la surface que boue remuée et sables mouvants : la dérive d'une politique tour à tour violente et apeurée, et là où l'on se console d'elle, dans les livres, une enchère de scandale ou de futilité (1). Il faut croire que je ne fus pas heureux dans le choix des premiers que je lus ; c'étaient les mieux achalandés du moment, ceux que nous

(1) Ces lignes se datent Je janvier 1888.

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