DEVANT LA STATUE DE LA « GERMANIA
envoyons de préférence aux gares frontières. Enfin, celui de M. Lavisse (1) vint m'éclairer : il me rappela qu'on ne doit pas juger la France là où les étrangers la jugent d'habitude, dans un certain Paris de gros bruits et de petits hommes. Il en est une autre, cachée un peu partout, mais qui a sa métropole au vrai cœur de notre Paris et de notre pays, sur cette montagne Sainte-Geneviève, le Sinaï où furent élaborées quelques-unes des plus belles lois de l'esprit humain. C'est là qu'il faut aller chercher du réconfort et de l'orgueil, entre les retraites modestes où travaillent nos maîtres et les grandes écoles où la jeunesse vient les entendre, où bouillonne le sang de rachat de la France.
Là, cette jeunesse peut voir sa statue, son symbole, dans le musée voisin ; on sait comment le sculpteur y a représenté notre Jeanne : affaissée sur les genoux, la tête au ciel, écoutant les voix. D'autres ont mis leur génie dans le colosse de bronze du Niederwald ; nous reconnaissons le nôtre dans cette frêle enfant de marbre. Ce génie ne se ploiera peut-être pas aux lentes préparations, aux vertus patientes ; il est nerveux et soudain, fait de sursauts et d'illuminations ; il s'abat vite, comme cette fille prosternée dans son chagrin ; comme elle, il se relève d'un bond, quand une voix le suscite. Et il y a toujours des voix. La communication du secours divin ne cesse jamais. Elle s'accommode aux besoins changeants des siècles, aux tours nouveaux de l'esprit. Les temps ne sont plus des commandements miraculeux, qui transportaient la foi naïve d'une bergère. Celui qui
(1) Essais sur l'Allemagne impériale.
appelle, appelle autrement. Tout moyen lui est bon, et le plus naturel en apparence est souvent le plus mystérieux. A certains moments, le poète, l'écrivain, le professeur sont aussi des voix, parfois inconscientes de la mission qu'elles ont reçue. Comme Jeanne, la jeunesse écoute ces voix, attendant celle qui trouvera le chemin de son âme. Tout l'avenir est là.
(Regards historiques et littéraires.)
Je crois que nous restons toujours enfants par un côté, que nous apprenons lentement et mal sur les textes, vite et mieux par les images, quand elles sont belles et bien faites. Une ville ancienne est l'image la plus exacte de la vie humaine qu'elle a contenue, le traité d'histoire le plus digne de foi. L'homme ment dans ses paroles, il ment dans ses écrits, il ment dans ses actions ; il n'est parfaitement sincère, à son insu, qu'en bâtissant sa demeure pour ses vrais besoins. C'est le moule où l'animal s'incruste avec tous ses reliefs. Et le temps, qui retravaille l'œuvre de l'homme, corrige vite ce qui a pu s'y introduire d'inexact et de superflu ; le temps ne laisse dans cette œuvre que l'essentiel.
Par une disposition admirable, l'essentiel devient le beau, sans doute parce qu'il est le vrai. Une ville actuelle, une ville qui s'élève, paraît laide et vulgaire tant qu'elle est dans sa période d'utilité. Dès qu'elle cesse d'être utile, dès qu'elle meurt, la beauté naît et croît sur l'abandonnée, comme la giroflée des ruines ; ainsi la beauté monte sur le visage d'un mort, banal quand il était affairé de la vie. Dans une ville de l'antiquité ou du moyen âge, d'Italie, d'Allemagne ou d'Orient, dans les quar-
tiers anciens d'une cité moderne, le voyageur le plus dépourvu de sens esthétique s'écriera involontairement : « C'est beau ! » Et si étranger qu'il soit au passé du pays, il dira sans hésiter : « Le peuple qui habitait là vivait de telle manière, il avait tel caractère et tel état social. » C'est, d'ailleurs, la loi commune, le stage nécessaire à toute chose pour dégager sa vérité et sa beauté : ville, tableau, poème ; fleurs qui n'acquièrent leur éclat et leur parfum qu'après le long séjour dans l'herbier.
Rome est un tombeau qui enfante perpétuellement. Elle a du tombeau la paix, non le silence. La loquacité de notre Paris, avec sa fièvre de vie exubérante, n'est qu'un murmure en comparaison du langage fort et soutenu de cette revenante. Ici,les idées se lèvent de partout, comme les vols de corneilles qui tourbillonnent au-dessus de ces ruines ; elles nichent dans les monuments antiques, se posent sur les larges têtes des pins parasols, descendent à l'horizon des crêtes de la Sabine ; idées pieuses, qui montent des autels, idées funèbres, qui s'abattent sur les cyprès et sur l'océan des dalles tumulaires, idées d'art, envolées des tableaux et des statues, idées historiques, blotties dans chaque trou de mur ; le soir, à la paix tombante, elles sortent en foule, elles emplissent le ciel, jusqu'à l'heure où elles se rassemblent toutes sur ce dôme de Saint-Pierre, qui émerge seul, aux dernières clartés, de la ville ensevelie dans l'ombre.
L'autre soir, de la maison solitaire des monts Albains où je rassemble ces notes, je regardais un jour mourir sur ce linceul déroulé qu'est la Campagne romaine, fausse mer, fuyante vers la vraie mer, qui fuit au delà. Rome blanchissait confusément dans un petit canton de cette étendue ; on eût dit d'un amas de cendres brûlées par des bergers, signalées seulement par quelques dernières spirales de fumée. Quand le globe rouge du soleil, déclinant derrière Ostie, se perdit dans la pâleur des eaux lointaines, de maigres cloches sonnèrent sur ma tête au hameau de Palazzuola ; d'autres leur répondirent, de tous les villages accrochés aux rampes de la montagne, dans la vasque du lac d'Albano. Elles redisaient obstinément, depuis bientôt dix-neuf cents ans : l'Ange du Seigneur annonça à Marie. Et des gens s'arrêtaient sur les routes, pour bénir une fois de plus l'événement. Quel événement? Le plus fugitif des faits quotidiens, le plus sujet aux chances d'oubli, survenu dans les conditions les plus ordinaires : une femme d'artisan, de ces sordides tribus juives qu'on a soumises en Syrie, mettant un être de plus au monde dans un bourg ignoré de ces provinces ; ce qui arrive à chaque minute dans le vaste univers et passe inaperçu de l'histoire, l'histoire ayant de plus grands soucis que ce pullulement des pauvres gens d'en bas. Cependant, après l'épreuve de tant de siècles, tous ceux qui devaient raisonnablement peser sur le sort du monde gisent là-bas dans ces cendres, à peine remémorés des
érudits ; d'autres puissances leur ont succédé, qui ont fait lit commun avec les Augustes dans l'oubli de ce tombeau. La chose insignifiante que je dis est devenue et reste le pivot de l'histoire, on la sonne à chaque soleil qui paraît et disparaît, dans tous les lieux qui furent l'Empire romain, et bien au delà ; elle a interrompu le compte de nos années terrestres, on les date à nouveau de l'enfantement de cette femme : a partu virginis, disent ici les épitaphes sur les dalles.
J'étais entré à Sainte-Marie au Transtevère, la première église publique ouverte dans Rome, au temps des persécutions. A l'extrémité de la travée de droite, un monument m'arrêta longtemps. Le cardinal Armellini s'est fait sculpter de son vivant sur un lit de repos. C'est une famille de lettrés, des gens savants ; son père, qu'il voulut voir couché près de lui, dit l'inscription, est représenté en pendant avec le bonnet de docteur. Armellini s'est endormi sur un livre ; ce livre s'est refermé, emprisonnant un des doigts, qui marque la page inachevée. Je ne puis dire ce qu'il y a de lassitude sur ces traits, dans la détente de ces membres, dans ces muscles lâches du col, qui retiennent à peine la tête roulante sur l'épaule. Quelle fatigue d'avoir tant lu ! Quel repos d'échapper enfin au livre, qui pèse encore sur les mains défaillantes ! Sous la statue, une épitaphe magnifique. Je passe l'énumération des titres et dignités, des bienfaits dont Armellini est redevable à Jules II et à Léon X. Il les rappelle, et il ajoute :
«... Comblé des biens de fortune et des titres de ses dignités, ayant considéré dans son esprit la fuyante imbécillité de la vie mortelle et les vicissitudes incertaines des choses, craignant que le Seigneur ne survînt à l'improviste, vivant et veillant, il s'est préparé cette demeure. » — Et au bas, après les dates obituaires, cette ligne en rejet et en gros caractères, comme un post-scriptum de la pensée obstinée du défunt : « Certainement, l'homme n'est qu'une bulle d'air (1). »
Tandis que je relevais cette inscription, elle me fut dérobée par un groupe d'hommes et de femmes qui s'agenouillèrent contre le monument. Un prêtre venait d'entrer dans la chapelle voisine et récitait une litanie. Ses auditeurs en haillons appartenaient tous, sans exception, au plus pauvre monde du Transtevère : ces mêmes éternels affligés qui halaient sur la barque de Pierre, quand il aborda près de ce lieu, au port du Tibre. Prosternés sur le pavé, ils reprenaient en chœur les répons avec des voix ferventes, des voix de misère qui semblaient implorer secours du fond des entrailles. Entre leurs corps cassés, j'apercevais la figure lasse du riche, de l'heureux, du savant qui avait dit, en fermant son livre et ses yeux : Certainement, l'homme n'est qu'une bulle d'air. Un faible vagissement détonna sur les voix graves. C'était un nouveau-né qu'on apportait au baptême. De la
(1) Je cite le texte latin, le français en rend trop mal la force :... Fortunis et dignitatura titulis auctus, fluxam vitae mortaliuni imbecillitatem et rerum incertas vices anime- intuitus, ne non parato dominus superveniret, vivens et vigilans domum ? ibi liane muni vit...
Certè horao bulla est.
plus misérable engeance, lui aussi ; la femme qui le portait était seule avec un homme, l'unique cierge qu'ils allumèrent était très petit. Des fidèles se levèrent pour aller l'assister. La frêle chose rouge gémissait de toute sa force naissante. Je n'entendis pas le nom que le prêtre lui donnait. Qu'importe? Je le savais, ce nom. Lorsque Dante approche de la triste ville de Dite, un malheureux se cramponne à sa barque ; au voyageur qui lui demande son nom, il répond seulement : Vedi che son un che piango, tu vois que je suis un qui pleure... Et le poète n'en demande pas davantage. C'était aussi le nom du futur petit homme, qui savait déjà le mot d'ordre avec lequel on entre dans la bataille de la vie. Plus tard, quand il y sera blessé, et ce sera souvent, il reviendra ici ; car pour ceux de sa sorte, il n'y a pas d'autre asile où porter ses larmes.
S'il fallait exprimer Rome d'un seul mot, je dirais que tout y fait la chaîne ; chaîne forgée des métaux les plus divers et sans soudure apparente ; chaîne résistante et élastique ; chaîne jamais fermée, qui s'allonge sans cesse de tous les maillons qu'elle engendre ou reçoit, les plus inattendus, les plus étranges. Ici l'on comprend combien l'historien ou le politique offensent l'art et la nature des choses, quand ils veulent choisir dans la série des faits, accepter celui-ci, rejeter celui-là. L'image la plus parfaite de Rome et da sa chaîne, c'est le plus significatif de ses monuments, cette colonne Trajane pour laquelle il fau-
drait inventer le mot de symbolisme, si ce mot n'eût pas été appelé par tout ce qui mérite d'attirer nos regards dans l'univers. Quand il ne resterait de notre Occident, dévasté par quelque cataclysme, que cet unique débris, on pourrait reconstituer les lignes essentielles de notre histoire avec cette spirale de marbre, jaillissant des ruines d'un temple païen, terminée et dominée par la statue de bronze de saint Pierre, le nimbe au front, les clés aux mains. Lentement, sûrement, allant où il ignore, comme ceux qui gravissent les lacets d'une montagne sans jamais prévoir le tournant prochain, le peuple-roi monte en déroulant son triomphe, il pousse devant lui son César, ses légions, ses captifs, les foules rassemblées et fondues de la Bretagne à l'Adiabène, de la Scythie à la Cyrénaïque ; toutes les forces, les gloires, les peines de cet ancien monde rampent le long des flancs du fût de marbre, elles vont s'offrir et se perdre aux pieds de l'apôtre, du pauvre tendeur de filets exhaussé sur cette grandeur ; il la foule du talon en même temps qu'il l'absorbe, pour nourrir son auréole, pour mieux justifier sa prise des deux clés, celle du 'passé, celle de l'avenir.
(Heures d'histoire,)