LE BAS-EMPIRE
porte subsistent seuls. Au delà, les premières maisons gardent encore, sous leurs murailles massives festonnées de barbacanes, un air guerrier et provocant ; elles cèdent promptement la place à de minables constructions, masures en planches peintes. Les restes de l'ancienne clôture, la pauvreté et le délabrement des habitations, tout donne au quartier grec l'aspect d'un ghetto.
Au milieu de ces baraques, une église en bois reproduit fidèlement le type consacré des basiliques. Là ressuscite, durant la nuit de Pâques, une pâle vision de la Byzance des grands jours. Les portes de l'iconostase s'ouvrent devant le patriarche, escorté des dix archevêques synodaux ; revêtus d'ornements magnifiques, coiffés du kalimafkou, le long voile de deuil qui descend sur leurs barbes blanches, ces vieillards ont la majesté hiératique des saintes images qu'ils encensent. Le patriarche porte la tunique de brocart à fleurs d'or, rattachée par des grelots en souvenir de la robe d'Aaron, et le pallium où sont enchâssées de précieuses reliques. On place sur sa tête la tiare d'émail, avec les portraits des douze apôtres ; par une suprême et poignante dérision, cette tiare est sommée d'une aigle en diamants, l'aigle impériale, l'aigle de Constantin, étreignant le globe dans ses serres ; souvenir jaloux et signe inoffensif d'un empire confiné aujourd'hui entre les quatre murs de la pauvre basilique. Des diacres montent dans les ambons, dans les tribunes ; ils lisent simultanément l'Évangile dans tous les idiomes de l'Orient, comme au temps où toutes les familles du peuple chrétien se donnaient rendez-vous à Sainte-Sophie. Le patriarche bénit la foule, et l'on
cherche involontairement dans l'assistance les patrices, les comités, les curopalates. Mais le successeur de Chrysostome et de Photius ne trouve sous ses bénédictions que la plèbe de l'hippodrome, des bateliers ou des pêcheurs du port, humbles et piteuses gens affublés de haillons ; leurs têtes s'inclinent sous le fez, symbole de la sujétion musulmane ; des cawass déguenillés contiennent à grand'peine ces ouailles, qui se précipitent bruyamment vers l'autel pour baiser les mains de leur pasteur.
C'est la répétition diminuée, mais immuable dans ses rites, des scènes pompeuses décrites par l'historien de Byzance. L'empire de Nicéphore vient finir là, comme finissent, sous ces murs du Phanar, les vagues du large venues des trois mers, de Marmara, du Bosphore et de l'Euxin ; elles meurent dans ces fonds marécageux de la Corned'Or, sur les prairies des Eaux-Douces d'Europe ; elles sont en parfaite harmonie avec la psalmodie grecque, ces eaux stagnantes qui apportent sur la rive d'Eyoub le faible ressac et le bruit lointain d'une grande vie épuisée.