‹ Pages choisiesChapitre 60 sur 141 · LE « DON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

LE « DON QUICHOTTE

Vous me demandez quels livres je lis et vous engage à lire ; je relis une fois de plus le Don Quichotte. Goûtez à ce bon vin amer dans ce gobelet de folie. Regardez-le bien en dessous, le colossal poème de l'isolé qui traverse le monde avec son idéal, et vit heureux dans la misère, dans l'humiliation, dans la souffrance, aussi longtemps qu'il croit à cet idéal. Le voilà, le frère que je cherchais vainement : toujours meurtri par la vie commune qu'il se refuse à accepter, toujours prêt à combattre au nom de sa chimère des réalités plus fortes que lui, toujours affamé, parce qu'il veut diner de justice et souper de générosité ; enviable pourtant, comme le sont peut-être les fous, et tous ceux qui préfèrent un rêve impossible à des satisfactions plus pratiques ; persuadé qu'il souffre pour sa Dulcinée, et que les coups sont caresses quand on les reçoit dans ce doux service. Les coups ne seraient rien : mais le maigre idéaliste traîne derrière lui un petit gros, plein de bon sens sur son âne ; les propos du jovial réaliste inquiètent l'enthousiaste chevalier des idées ; à la voix du clairvoyant compagnon, il doute par instants de sa mission, de sa vision, des certitudes qui soutiennent son cœur ; il doute de sa maîtresse ! Ins-

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