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LE « DON QUICHOTTE

tants de doute plus cruels que ses pires mésaventures. Pauvre chevalier, si ridicule, si calamiteux, mais si bon, si vrai dans son erreur surhumaine, qu'après avoir ri des lubies qu'il poursuit et des horions qu'il embourse, on l'aime tendrement à travers les siècles. Arrêtez-vous sur les dernières pages, d'un sourire navré : « Véritablement, Alonso Quixano est guéri de sa folie, et il se meurt... L'avis du médecin fut qu'une mélancolie secrète le tuait. » Le malheureux homme remercie le ciel de lui avoir rendu la raison, et il en meurt, il meurt du regret de sa chimère, qui était plus belle que la raison.

{Jean cl 'A grève.

Il y a des riens, des couleurs, des bruits, qui demeurent longtemps dans l'œil ou dans l'oreille et finissent par descendre dans l'âme. Un soir d'été, dans un relais de Petite-Russie, on changeait mes chevaux. Je demandai à boire à la fille du maître de poste, une petite paysanne d'Ukraine qui portait le gracieux costume de sa province et jouait avec le vieux rouble d'argent retenu à son cou par un ruban ; elle alla chercher une carafe à demi pleine, et, dans le mouvement qu'elle fît pour verser l'eau, le ruban vint battre sur cette carafe, l'écu d'argent roula autour du col de cristal : ce fut un clair tintement, si doux et si sonore ! La fille, enchantée, se prit à rire, et essaya de répéter le bruit pour son plaisir ; en m'éloignant, j'entendais encore cette gamme perlée qui mourait longuement, comme un trille de rossignol, seule dans le sommeil du soir russe, sur le pays muet.

Plus d'une fois, en relisant des pages de Tourguénef, je me suis rappelé le timbre de ce cristal caressé par le bijou d'argent. C'est bien là le son que rendait cette âme harmonieuse quand une pensée la touchait. Merveilleux instrument trop tôt brisé I la terre russe nous l'a repris, lui qui était presque nôtre ; elle l'a retiré dans son silence pro-

fond ; les hivers qui viennent vont rouler sur lui leur lourd linceul de neige. Cette terre de Russie, rude, immense, avec sa glace qui scelle plus vite les tombes et sa neige qui les sépare du bruit des vivants, il semble qu'elle s'entende mieux que toute autre à abolir la mémoire des morts ; ce n'est pas à elle qu'il faudrait demander, comme dans l'épitaphe de la jeune Grecque, d'être plus légère aux cendres. Et pourtant Ivan Serguiévitch se fût désespéré à l'idée de dormir ailleurs : il l'aimait tant, sa mère Russie ! Le talent de l'écrivain, dans ses meilleures productions, n'était que l'émanation directe de cette terre, une communication spontanée de la poésie des choses ; il n'est pas une page de son œuvre où l'on ne sente, suivant l'expression de Griboïédof, « la fumée de la patrie ». Aussi sa génération l'écouta longtemps de préférence à tous ses rivaux. On se tromperait en cherchant uniquement dans ce que nous appelons le talent les causes de cette fidélité ; combien, parmi ces lecteurs primitifs et passionnés, s'inquiètent du talent, des artifices de forme, des délicatesses de pensée? Dans les lettres comme en politique, un peuple suit d'instinct les hommes qu'il sent lui appartenir, qui sont faits de sa chair et de son génie, pétris de ses qualités et de ses défauts. Ivan Serguiévitch personnifiait les qualités maîtresses du vrai peuple russe, la bonté naïve, la simplicité, la résignation. C'était, comme on dit vulgairement, une âme du bon Dieu ; ce cerveau puissant dominait un cœur d'enfant. Jamais je ne l'ai approché sans mieux comprendre le sens magnifique du mot évangélique sur les simples d'esprit, et comment cet état d'âme peut

s'allier à la science, aux dons exquis de l'artiste.

Au physique, ce haut vieillard tranquille, avec ses traits un peu rudes, sa tête sculpturale et son regard intérieur, rappelait certains paysans russes, l'ancêtre qui préside la table dans les familles patriarcales : ennobli seulement et transfiguré par le travail de la pensée, comme ces paysans d'autrefois qui se firent moines, devinrent des saints, et qu'on voit représentés sur les iconostases des églises avec l'auréole et la majesté de la prière. La première fois que je rencontrai ce bon géant, statue symbolique de son pays, j'eus grand'peine à définir mon impression ; il me semblait voir et entendre un moujik sur qui serait tombée l'étincelle du génie, qui aurait été enlevé sur les sommets de l'esprit sans rien laisser en chemin de sa candeur native. Il ne se fût certes pas offensé de la comparaison, lui qui aimait tant son peuple !

... Les Tourguénef vivaient en gentilshommes terriens dans leur bien du gouvernement d'Orel. Ce fut là que Ivan Serguiévitch naquit, en 1818, et qu'il grandit en toute liberté et solitude. Ce pays d'Orel, si souvent et si complaisamment décrit par le romancier, est un bon pays. C'est encore la Grande- Russie, mais on sent que le ciel du sud n'est pas loin; la nature du nord, jusque-là rude et extrême, y entre en contact avec le midi ; elle fait quelques efforts pour se modérer et sourire. La terre noire commence ; elle allonge à l'infini des plaines ses gras labours, changés l'été en mer de froment. Le chêne apparaît et donne un aspect plus robuste aux maigres lisières de bouleaux. A l'orient, du côté d'Eletz et des sources du Don, il y a des vallées charmantes, emplies la^nuit de

grands feux et de bruits de chevaux ; Orel est un des centres d'élevage, les petits paysans et leurs poulains vaguent tout l'été dans ces pâtis de marais. A l'occident, la Desna s'engage dans les vieilles forêts de Tchernigof ; la jolie rivière réfléchit les monastères de Briansk, et puis des pins et des trembles, tant que les siècles en ont pu mettre, pendant des lieues et des lieues, d'éternelles lieues russes. Sur le sol humide de ces forêts, le printemps jette une profusion d'herbes et de fleurs comme je n'en ai vu nulle part au monde. A peine la neige fondue au soleil des longues journées, cette riche terre entre en amour, en folie ; la sève s'y précipite comme le sang dans de jeunes artères ; la vie triomphante éclate sous bois en couleurs, en parfums, en murmures ; cette ivresse de la nature étourdit l'homme ; le chasseur ou le bûcheron égarés dans ces halliers semblent si chétifs, si tristes !...

De loin en loin, dans les plaines cultivées, des « nids de seigneurs », des habitations toujours semblables ; un corps de bâtiment en bois ou en briques, élevé sur perron, surmonté d'un attique en zinc, flanqué d'une tourelle à clocheton ou, plus modestement, d'une aile en retour ; quelquefois, quand le « seigneur » est riche et peut réparer, toute cette bâtisse est d'un blanc de chaux éclatant sous les toits verts ; le plus souvent, les hypothèques de la banque de district rongent le seigneur et sa maison, on s'en aperçoit aux lézardes, aux bâillements des bnques ou des revêtements de sapin, à la folle avoine qui poursuit l'ortie sur les marches du perron. Derrière la maison, une allée de tilleuls joint la grande route ; devant, un

verger de cytises et de saules descend en pente douce vers l'étang, l'immuable étang aux eaux mortes, dans le creux du ravin ; on croirait qu'aucun vent n'a jamais ridé cette eau sous les joncs. Calme et muette comme l'existence de la famille qui végète là, elle subit la couleur du nuage qui passe, rose le matin, grise le jour ; il semble que si la maison disparaissait, ce vieux miroir figé en garderait l'image par habitude, et aussi les souvenirs, les pensées des enfants qui ont grandi sur ses bords. C'est pour cela peut-être que l'homme russe s'attache si fort à cet humble berceau ; quand, plus tard, il court le monde, et bien qu'il ait l'âme naturellement errante, quelque chose le tire toujours vers ce monotone horizon.

L'enfance de Tourguénef s'écoula dans un de ces « nids de seigneurs », qui serviront de cadres à presque tous ses romans. Il eut, suivant la mode d'alors, des gouverneurs français et allemands, de pauvres hères recrutés au hasard, qui enseignaient ce qu'ils ne savaient pas, et qu'on gardait dans les familles nobles comme une domesticité d'apparat. La langue maternelle n'était pas en honneur ; ce fut avec un vieux valet de chambre que le petit garçon lut en cachette des vers russes pour la première fois. Heureusement pour lui, sa vraie éducation se fit sur la bruyère, avec ces chasseurs dont les récits sont devenus plus tard un chef-d'œuvre, sous la plume de l'écrivain. En courant les bois et les marais à la poursuite des gelinottes, le poète faisait sa provision d'images, il amassait à son insu les formes dont il devait un jour revêtir ses idées. Dans certaines imagina-

tions d'enfants, tandis que la pensée sommeille encore, les impressions se déposent goutte à goutte, comme la rosée durant la nuit ; vienne l'éveil à la lumière, le premier rayon du soleil fera luire ces diamants.

(Le Roman russe.)

Ivan Serguiévitch assurait qu'il n'aimait pas Balzac : c'est possible, leurs deux esprits différaient du tout au tout, et l'on n'aime pas toujours son maître ; mais je crois bien que le disciple de Gogol, l'adepte de « l'école naturelle », avait par surcroît pris quelques leçons chez notre grand inventeur. Le Russe se proposa d'écrire, lui aussi, la comédie humaine de son pays ; à cette vaste tâche, il apporta moins de patience, moins d'ensemble et de méthode que le romancier français, mais plus de coeur, plus de foi, et le don du style, l'éloquence pénétrante qui manqua à l'autre. S'il est vrai, en France, qu'aucun historien ne pourra retracer la vie de nos pères sans avoir lu et relu Balzac, cela est encore plus vrai en Russie de Tourguénef ; là-bas, l'histoire contemporaine était muette, et pour cause; quand les historiens de l'avenir voudront faire revivre la Russie de Nicolas et des premières années d'Alexandre II, ils s'arrêteront découragés devant le vide et le silence des documents positifs ; mais un témoin les aidera à évoquer les morts, l'auteur qui sut discerner les courants d'idées naissants à cette époque de transition, incarner dans des types abstraits les états d'esprit les plus fréquents chez

ses contemporains. Entre 1850 et 1860, la Russie a marché à tâtons, lasse et inquiète, comme un voyageur égaré aux dernières heures de nuit ; à l'horizon, de pâles lueurs d'aube, des bouts de route, des contours de sommets vaguement entrevus ; partout la confusion de ces heures douteuses, l'attente de l'aurore, la précipitation irréfléchie chez les uns, la fatigue et la peur chez les autres. Il fallait de bons yeux pour voir et dessiner, dans cette troupe en marche, les figures qui émergeaient de l'ombre, celles qui reculaient volontairement dans la nuit et que le jour ne trouverait plus. Tourguénef en saisit plusieurs.

... Il ne faut pas demander à notre romancier les intrigues compliquées, les aventures extraordinaires dont l'ancien roman français était si friand. Il ne montre pas la lanterne magique, il montre la vie ; les faits en eux-mêmes l'intéressent peu ; il ne les voit qu'à travers l'âme humaine et dans leur contre-coup sur l'individu moral. Son plaisir est d'étudier des caractères et des sentiments, aussi simples que possible, pris dans la réalité quotidienne ; mais, et c'est là son secret, il voit cette réalité avec une telle émotion personnelle que ses portraits ne sont jamais prosaïques, tout en restant absolument vrais. Il disait de Niéjdanof, dans Terres vierges : « C'est un romantique du réalisme. » On peut lui retourner le mot.

En vérité, je ne lui connais pas de rival pour la sûreté du goût, la tendresse, je ne sais quelle grâce tremblante également répandue sur chaque page, qui fait penser à la rosée du matin. Il eût pu s'appliquer cette phrase d'un personnage de

G. Eliot, dans Adam Bede : « Les mots m'arrivaient comme viennent les larmes, quand notre cœur est plein et que nous ne pouvons les empêcher. » Nul n'eut plus de sentiment et plus d'horreur du sentimentalisme : nul ne sut mieux indiquer d'un seul mot toute une situation, toute une crise du cœur. Cette retenue fait de lui un phénomène unique dans la littérature russe, toujours noyée ; il avait le droit de railler les écrivains de son pays, qui, « ayant à dire que le propre de la poule est de pondre des œufs, ont besoin de vingt pages pour développer cette grande vérité et ne parviennent pas à s'en tirer ». — On devine dans la moindre production d'Ivan Serguiévitch un travail de réduction acharné, le souci de l'art tel que l'entendaient les maîtres classiques.

... Ce n'est plus l'âpre humour de Gogol, le caractère franchement populaire de ses tableaux, ses chaudes fusées d'enthousiasme subitement rabattues par des rappels d'ironie ; chez Tourguénef, ni joyeusetés ni enthousiasme ; une note plus discrète, une émotion dérobée ; les paysages et les hommes sont vus sous la pâle lumière du soir, à travers une vapeur idéale, nettement retracés pourtant, et comme concentrés dans la prunelle de l'infatigable observateur. La langue, elle aussi, est plus riche, plus souple, plus moelleuse, telle qu'aucun écrivain ne l'avait encore portée à ce degré d'expression. Ce n'est pas la prose nette et limpide de Pouchkine, qui avait beaucoup lu Voltaire, et qui se souvenait. La phrase de Tourguénef coule, lente et voluptueuse, comme la nappe des grandes rivières russes sous bois, attardée, harmonieuse entre les roseaux, chargée de fleurs flottantes, de

nids entraînés, de parfums errants, avec des trouées lumineuses, de longs mirages de ciels et de pays, et soudain reperdue dans des fonds d'ombre ; cette phrase s'arrête pour tout recueillir, un bourdonnement d'abeille, un appel d'oiseau de nuit, un souffle qui passe, caresse et meurt. Les plus fugitifs accords du grand registre de la nature, elle les traduit avec les ressources infinies du clavier russe, les épithètes flexibles, les mots soudés entre eux à la fantaisie du poète, les onomatopées populaires.

M. Taine me permettra de citer ici une opinion qui emprunte un grand poids à l'autorité de son nom ; je lui ai souvent entendu dire qu'à son estime Tourguénef était un des artistes les plus parfaits que le monde ait possédés depuis ceux de la Grèce. La critique anglaise, qui regarde froidement et n'est pas suspecte d'exagération, lui accorde le premier rang ; je voudrais souscrire à cet arrêt, quand je relis l'enchanteur; mais je me reprends et j'hésite en pensant à ce prodigieux Tolstoï, qui enchaîne mon admiration et terrasse mon jugement. Aussi bien, il faut laisser le dernier mot à l'avenir dans ces questions de préséance.

(Le Roman russe.)

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