‹ Pages choisiesChapitre 63 sur 141 · DOSTOIEVSKY · texte numérisé non relu

DOSTOIEVSKY

peintres préjuge le goût que l'on ressentira pour l'un de ces romanciers. Je ne voudrais pas forcer la comparaison, mais elle est encore le seul moyen de mettre vite l'esprit à l'aise dans l'inconnu : Tourguénef a la grâce et la poésie de Corot ; Tolstoï, la grandeur simple de Rousseau ; Dostoïevsky, l'âpreté tragique de Millet.

On traduit enfin ses romans en France, et, ce qui m'étonne davantage, on semble les lire avec plaisir. Cela me met à l'aise pour parler de lui. On ne m'aurait pas cru, si j'avais essayé de montrer cette étrange figure avant qu'on pût en vérifier la ressemblance dans les livres où elle se reflète ; mais on aurait peine à comprendre ces livres si l'on ne savait la vie de celui qui les a créés, j'allais dire qui les a soufferts : peu importe, le premier mot renferme toujours le second.

En entrant dans l'œuvre et dans l'existence de cet homme, je convie le lecteur à une promenade toujours triste, souvent effrayante, parfois funèbre. Que ceux-là y renoncent qui répugnent à visiter les hospices, les salles de justice, les prisons, qui ont peur de traverser la nuit les cimetières.

On me pardonnera de recourir à des souvenirs personnels pour faire revivre l'homme et donner une idée de son influence. Le hasard m'a fait rencontrer souvent Féodor Michaïlovitch durant les trois dernières années de sa vie. Il en était de sa figure comme des scènes capitales de ses romans : on ne pouvait plus l'oublier quand on l'avait vue une fois. Oh ! que c'était bien l'homme d'une telle œuvre et l'homme d'une telle vie ! Petit, grêle, tout de nerfs, usé et voûté par soixante mauvaises

années ; flétri pourtant plutôt que vieilli, l'air d'un malade sans âge, avec sa longue barbe et ses cheveux encore blonds ; et, malgré tout, respirant cette « vivacité de chat » dont il parlait un jour. Le visage était celui d'un paysan russe, d'un vrai moujik de Moscou ; le nez écrasé, de petits yeux clignotant sous l'arcade, brillant d'un feu tantôt sombre, tantôt doux ; le front large, bossue de plis et de protubérances, les tempes renfoncées comme au marteau ; et tous ces traits tirés, convulsés, affaissés sur une bouche douloureuse. Jamais je n'ai vu sur un visage humain pareille expression de souffrance amassée ; toutes les transes de l'âme et de la chair y avaient imprimé leur sceau ; on y lisait, mieux que dans le livre, les souvenirs de la maison des morts, les longues habitudes d'effroi, de méfiance et de martyre. Les paupières, les lèvres, toutes les fibres de cette face tremblaient de tics nerveux. Quand il s'animait de colère sur une idée, on eût juré qu'on avait déjà vu cette tête sur les bancs d'une cour criminelle, ou parmi les vagabonds qui mendient aux portes des prisons. A d'autres moments, elle avait la mansuétude triste des vieux saints sur les images slavonnes.

(Le Roman russe.)

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