‹ Pages choisiesChapitre 64 sur 141 · DOSTOÏEVSKY AU BAGNE · texte numérisé non relu

DOSTOÏEVSKY AU BAGNE

Le convoi s'achemina vers la Sibérie. A Tobolsk, après une dernière nuit passée en commun, ils se dirent adieu ; on les ferra, on leur rasa la tête, on les dirigea sur des destinations différentes. Ce fut là, dans la prison d'étapes, qu'ils reçurent la visite des femmes des décembristes. On sait quel admirable exemple avaient donné ces vaillantes ; appartenant aux plus hautes classes sociales, à la vie heureuse, elles avaient tout quitté, suivi en Sibérie leurs maris exilés ; depuis vingt-cinq ans, elles erraient à la porte des bagnes. En apprenant que la patrie envoyait une nouvelle génération de proscrits, ces femmes vinrent à la prison ; institutrices de souffrance et de courage, elles enseignèrent au malheur nouveau la leçon maternelle de l'ancien malheur ; elles apprirent à ces jeunes gens — les plus âgés n'avaient pas trente ans — ce qui les attendait et comment il fallait supporter la disgrâce ; elles firent mieux, elles offrirent à chacun d'eux tout ce qu'elles pouvaient donner, tout ce qu'ils pouvaient posséder : an Evangile. Dostoïevsky accepta, et pendant les quatre années le livre ne quitta pas son chevet ; il le lut chaque nuit, sous la lanterne du dortoir, il apprit à d'autres à y lire ; après le dur travail du jour, tandis que

ses compagnons de fers demandaient au sommeil la réparation de leurs forces physiques, il implorait de son livre un bienfait plus nécessaire encore pour l'homme de pensée : la réfection des forces morales, le soutien du cœur à hauteur de l'épreuve.

Qu'on se le figure, cet homme de pensée, avec ses nerfs délicats, son orgueil dévorant, son imagination naturellement effrayée et rapide à grossir chaque contrariété, — qu'on se le figure, déchu dans cette compagnie de scélérats vulgaires, voué à des supplices monotones, traîné chaque matin aux travaux de force, et, à la moindre négligence, au moindre mouvement d'humeur de ses gardiens, menacé de passer entre les verges des soldats. Il était inscrit dans la « seconde catégorie », celle des pires malfaiteurs et des criminels politiques. Ces condamnés étaient détenus dans une citadelle, sous la surveillance militaire : on les employait à tourner la meule dans les fours à albâtre, à dépecer les vieilles barques, l'hiver, sur la glace du fleuve, à d'autres travaux rudes et inutiles. Il a très bien décrit, plus tard, le surcroît de fatigue qui accable l'homme quand on le contraint à travailler pour travailler, avec le sentiment que sa besogne est une simple gymnastique. Il a dit aussi, et je le crois, que la punition la plus sévère, c'est de n'être jamais seul un instant, pendant des années. Mais la torture suprême pour cet écrivain en pleine sève, envahi par les idées et les formes, c'était l'impossibilité d'écrire, d'alléger sa peine en la jetant dans une œuvre littéraire ; son talent rentré l'étouffait.

Il^survécut pourtant, épuré et fortifié. Nous n'avons pas besoin d'imaginer l'histoire de ce

Page 1