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LE FÉODAL CHEZ CHATEAUBRIAND

Il écrivait, dans la préface des Mémoires d'outretombe : « Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie ; qu'on s'épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de mon être. » Soin bien inutile, en effet : le scalpel du médecin n'avait plus rien à chercher. Dans ces douze volumes, achevant l'œuvre des livres qui les avaient précédés, l'homme dévoilait à chaque page « le mystère de son être ». Quand on les a longtemps pratiqués, quand on a confronté leurs aveux sincères et leurs réticences concertées avec tout le cours d'une vie aujourd'hui inondée de clarté, on connaît Chateaubriand jusque dans les Moelles; il est facile de dégager l'essentiel de ce œur et de ce cerveau.

Il s'est fait durant huit siècles : goutte à goutte, avec le sang batailleur, les révoltes et la fidélité grondeuse, le foi naïve et les âpres passions d'une longue lignée de seigneurs bretons. Avant tout, c'est un gentilhomme breton. Il se déguisera suivant les temps, et de la meilleure foi du monde, en libéral, en démocrate sur le tard ; doctrines qui ne tiennent pas plus à la chair qu'un habit de circonstance ; il sera toujours un féodal, son donjon intérieur restera imprenable. Il est le plus complet

et le plus magnifique produit du vieil orgueil nobiliaire ; il le transformera pour d'autres applications, mais sans en altérer le métal solide, tel que sa race le lui a forgé. Chez le dernier de cette race, le père de François- René, « mon géniteur », comme il l'appelle, l'orgueil du nom était devenu un sentiment exclusif, une monomanie. « Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. » Les Mémoires nous peignent avec une pointe d'ironie le seigneur de Combourg, passant ses journées à classer des parchemins devant son arbre généalogique ; et leur auteur ne s'avise pas qu'il fait la même chose, durant les quinze dernières années de sa vie, par le livre qu'il écrit, par les attitudes qu'il fixe patiemment, par ce labeur de tous les instants avec sa collaboratrice dévouée, labeur qui n'a qu'un objet : l'édification de sa gloire. — Vanité pour vanité, le travail du père était plus désintéressé ; il travaillait pour une race, pour les morts, pour les enfants à naître, pour une idée, en somme ; le fils ne se donnait la même peine que pour son individu. Chateaubriand ne dit pas de ses aïeux, comme Vigny :

Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.

Il est plus sincèrement indécis entre ses deux orgueils : celui du passé, dont il aime à faire fi, sachant bien que la parure sied mieux quand on la porte négligemment ; celui qu'il tire de lui-même, et qui s'enfle pour absorber l'autre. Son tort est de tourner en dérision une faiblesse qu'il partage au fond. Avec des vues plus soutenues, il aurait pu l'avouer et la défendre. Ces vieux seigneurs que nous avons encore connus, dans nos provinces, et

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