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EMILE MONTÉGUT

Décembre 1895.

Nous étions peut-être vingt — plutôt moins que plus — derrière l'humble char qui l'emmenait sur le pavé gras de Grenelle, par ce matin de décembre, à l'église Saint-Pierre du Gros-Caillou. Quelques fidèles collaborateurs de la Revue, quelques amis fidèles de jadis qui avaient lu soigneusement le journal de la veille et découvert ce nom dans le nécrologe. Plus d'un lecteur, sans doute, avait laissé échapper cette exclamation féroce du De profundis parisien : « Tiens, il n'était donc pas mort? — Oh! que si, presque : de cette première mort de l'oubli, après laquelle il reste pour l'autre si peu de chose à finir.

Convoi de l'oublié, d'un qui plonge silencieusement dans les sourds dessous, de la ville où il faut réussir jusqu'au bout. Ni soldats, ni discours, ni palmes sous les paletots, ni couronnes de sociétés sur le char. On n'entendait pas l'entretien habituel durant ces marches, la discussion discrète sur les chances des candidats probables aux places du défunt : il n'y avait ni succession ni places à prendre. C'était l'enterrement d'un petit rentier obscur, comme il y en a dans ce quartier popu-

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laire, ou d'un chef de division retraité, suivi par quelques vieux copains du bureau.

Ainsi devaient conjecturer les boutiquiers sur leur porte et les employés qui allaient à l'atelier, sans se retourner, sans s'informer de ce mort inconnu, sans lever les yeux du journal où ils cherchaient les nouvelles des personnages connus, intéressants, de ceux qui ne se laissent pas oublier... Et ces travailleurs ne se doutaient pas qu'ils coudoyaient un grand camarade, l'un des plus honnêtes et des plus mémorables travailleurs de ce temps.

... Je le revois avec son étrange tête piriforme, cette calotte allongée du crâne chauve qui semblait soulevée par le jaillissement continu des idées, avec son œil voilé de penseur malchanceux, disant à une table amie ou dans quelque angle du salon des paroles ingénieuses, originales, mais toujours modeste, effacé, incertain de tout, sauf de sa conviction intelligente. Puis il fit retraite dans son Limousin, on le perdit de vue. Il flânait sur les flancs de l'armée littéraire : elle va vite, ses éclaireurs égarés deviennent bientôt des traînards qu'elle ne ramasse pas.

A l'Académie, dans les élections où il n'y avait pas de choix très concertés, quelqu'un prononçait le nom de Montégut, comme pour se soulager d'un remords. Chacun s'inclinait avec respect. « Ah l Montégut !... sans doute, beaucoup de talent... un peu oublié... » Et l'on surprenait sur les physionomies la petite moue imperceptible de l'essayeur des monnaies, quand il soupèse et laisse tomber une pièce hors d'usage, dont l'effigie n'a plus cours ou qui a perdu le poids requis. Montégut recueil-

lait quelques voix ; il les sollicitait à peine, il les décourageait d'avance par la réserve digne et l'ihsouciance de sa sollicitation. Je ne me rappelle même pas s'il avait une boutonnière convenable ; peut-être ne songea-t-il jamais à demander la petite marque de l'estime où les ministres tiennent la littérature, faveur que ces fonctionnaires éclairés refusent rarement à un écrivain sage, grisonnant, respectueux des choses établies, et qui le demande gentiment. Je ne sache pas qu'il ait rançonné les éditeurs. Bref, il n'avait rien, rien qu'un fier talent, de quoi être honoré et ignoré.

Un bon juge le rapprochait de Sainte-Beuve ; je ne sais s'il n'égale pas, dans ses impressions de voyage et d'art à travers nos provinces, le charme et l'intelligence poétique de Fromentin.

Pendant cinquante ans, sa passion intellectuelle a voulu connaître et comprendre chacun des événements historiques, chacune des manifestations de l'esprit qui se produisaient dans les deux hémisphères. Entre temps, il trouvait le loisir de nous donner la meilleure traduction de Shakespeare, la seule qui ait fait passer dans notre langue quelque chose des grondements et des frissons de cet océan. Il prêtait encore plus qu'il ne donnait. Sait-on que Baudelaire s'est formé dans un commerce intime avec Montégut et que le poète devait, pour une bonne part, la substance de sa pensée à cet excitateur d'idées? Combien d'autres après Baudelaire! Si tous ceux qui ont puisé à cet intarissable réservoir rapportaient leur dette, la nappe nonchalamment épandue sur les terrains qu'elle fertilisa reformerait peut-être un fleuve, le fleuve dont le cours s'est perdu, dont le nom paraît voué à l'oubli.

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