EMILE MONTÉGUT
Pourquoi donc cette faillite de la renommée, cette absence de rémunérations apparentes, après de si grands services? Pourquoi étions-nous si peu nombreux derrière ce cercueil si morose et si nu?
Pourquoi le lierre s'agrippe-t-il à certains murs et pas à d'autres? Qui le dira?
(Devant le siècle.)
On a comparé le roman militaire de M. Zola à ceux de Stendhal et de Tolstoï. Cela ne pouvait manquer ; et c'était comparer des objets incommensurables. Pour Stendhal, uniquement curieux d'analyses ingénieuses, la bataille n'est qu'un prétexte à développer le caractère de son héros ; ce dilettante s'amuse trop spirituellement à Waterloo pour que nous puissions prendre au tragique ses fines lithographies. Chez Tolstoï, la guerre est observée en elle-même, froidement, par un penseur qui la domine sans entraînement ni épouvante ; et le drame même d'Austerlitz recule au second plan, pour laisser le premier à l'âme du prince André, sous ce grand ciel obscur où le blessé cherche le secret des destinées.
Pour quiconque ne se paye pas de mots et de théories d'emprunt, la vraie nature du talent de M. Zola crève les yeux. Sauf dans les rares moments où il se surveille, afin de justifier quelque aphorisme de ses manifestes littéraires, son tempérament l'emporte. Il reste ce qu'il était à ses débuts, le dernier en date et non le moindre de nos grands poètes romantiques ; un constructeur épique et visionnaire, parfois mieux informé de la réalité que ses aînés, mais tout aussi esclave de
son imagination ; l'émule et le très proche parent de Victor Hugo romancier. Qui ne voit la similitude des instincts et des procédés chez les deux cyclopes? Pour faire un roman, tous deux soufflent un énorme symbole, qui enfermera un des aspects de la vie humaine ; ici, la cathédrale de Notre- Dame de Paris, le vaisseau des Travailleurs de la mer; là, le cabaret de V Assommoir, la mine de Germinal, la locomotive de la Bête humaine, l'armée de la Débâcle, et tant d'autres.
Ce monstre vit d'une vie intense, aux dépens des créatures humaines qu'on loge dans ses flancs, et qui ne sont en quelque sorte que ses appendices. Rien de commun entre ces êtres, créés pour servir la fantaisie du poète, et l'homme que d'autres romanciers choisissent dans la foule, pour le placer en observation et étudier la libre expansion de son caractère. Les personnages de Victor Hugo et de M. Zola sont des signes algébriques, très fidèles en somme à la tradition classique, où l'Avare, l'Envieux, le Jaloux étaient uniquement chargés de traduire une passion. Nos poètes inventent et numérotent une certaine quantité de ces signes, autant qu'il leur en faut pour représenter les différents types dont se compose, à leur idée, tel milieu social à tel moment donné. Il en faudra tant pour représenter les divers aspects pittoresques du moyen âge, dans Notre-Dame; tant, pour la juxtaposition des principales catégories de misérables dans la société moderne ; tant, pour se partager les penchants et les vices qui s'épanouissent dans la riche famille des Rougon-Macquart. Cette fois, M. Zola a dû se procurer tous les bonshommes typiques qui composaient pour
lui une armée du second Empire : le général ignare, l'engagé volontaire, la brute goulue, la brute dévote, et ainsi de suite. Employés dociles de la machine imaginée par le poète, il leur est défendu de végéter capricieusement, comme de libres plantes humaines ; une volonté tyrannique les ramène dans le cadre et les restreint jusqu'au bout à leur emploi. Qualis ab incepto...
Ces bonshommes sont taillés sommairement, pour faire quelques mouvements déterminés, toujours les mêmes. Comme les figurines de zinc, dans notre art perfectionné des ombres chinoises : prise isolément, au repos, chacune d'elles est grossière et peu vivante ; l'artiste les a combinées pour produire ensemble de prodigieux effets de masses et de perspective. Si Victor Hugo romancier est plus brillant et plus saisissant par le coloris, la richesse du détail, l'éclat des antithèses, M. Zola lui est supérieur comme accumulateur et remueur de masses ; il n'a pas à craindre de rival dans cet art.
Art inférieur, dites-vous. Affinés par une culture délicate, épris de psychologie, d'idées et de sentiments nuancés, nous voulons voir jusqu'au fond dans le jeu complexe des âmes ; nous ne souffrons plus qu'on limite l'infinie variété de la vie ; nous préférons à toutes choses les surprises que réserve l'être humain, quand on l'examine sans parti pris. Art inférieur, peut-être, pour nos salons, nos écoles normales, nos académies, pour nos classes raisonneuses et subtiles. Mais il ne m'est pas prouvé que cette infériorité soit absolue. Ces bonshommes, qui nous paraissent trop simples, trop extérieurs, sont seuls vivants pour la foule ;
elle juge les nôtres obscurs. Ces formes d'art sont les seules populaires, avec de vastes prises sur les imaginations ingénues. Et si l'on y regarde de près, ces procédés n'ont pas varié depuis l'antique épopée, depuis Y Iliade. Faisons les dégoûtés ; il n'en est pas moins certain que Rochas et Sapin, voire même Chouteau et Lapoulle, sont plus proches d'Achille et de Patrocle, de Roland et de Turpin, que M. de Camors ou René Vincy. Je ne dis pas que ces tourlourous vaillent les héros d'Homère et de Théroulde. Mais à ne considérer que leur structure et leur mise en mouvement, ils sont nés de la même conception épique. Vous retrouverez la similitude jusque dans ces répétitions signalétiques, le leitmotiv, comme on dit aujourd'hui, qui annoncent la rentrée en scène de chaque personnage : le colonel de Vineuil, « impassible sur son grand cheval », Rochas, « le troupier français parcourant le monde, entre sa belle et une bouteille de bon vin », Silvine, « la fille aux beaux yeux de soumission »... Achille et Patrocle circulent de même avec des étiquettes invariables, révélatrices de leurs habitudes physiques et des passions simples qu'ils personnifient. Nous sourions, quand on recourt aujourd'hui à ces moyens homériques ; ils restent cependant infaillibles pour clouer une figure dans l'imagination du peuple, M. Zola le sait, il les emploie tous, et il n'a pas tort. Il en retire d'abord le plaisir fructueux d'être populaire ; et l'expérience des siècles nous enseigne que les œuvres populaires montent lentement, font plus tard les délices de l'élite, et demeurent incontestées. Oh ! pas toutes. Celles-là seulement qui embrassent la vérité de
tous les temps et répondent aux exigences éternelles du cœur humain. Il nous reste à rechercher si cette condition est suffisamment remplie, dans l'épopée romantique d'un philosophe naturaliste, pour que l'auteur puisse se flatter de fournir des pensums à nos arrière-neveux. Dans les éditions expurgées, s'entend.
La vie, au régiment, comme partout, est plus changeante, plus complexe, moins uniformément ravalée que ne la peint M. Zola. Pourtant, s'il y tient, abandonnons-lui notre triste armée de Sedan. Mais il prétend embrasser toute la guerre ; ses conclusions portent sur toute la longue agonie de la France. Comment en explique-t-il la durée? Si la bête de boucherie était aussi malade, aussi vidée de force qu'il le dit, elle aurait dû tomber sous le premier coup de masse, comme tombèrent en pareil cas d'autres nations, qui se croyaient plus saines que nous. Dans son estimation de notre vitalité, selon lui si profondément atteinte par l'Empire, l'histoi'ien-romancier semble ne pas tenir compte de ces efforts multiples, incoercibles, qui soutinrent pendant six mois une résistance unique dans les annales des guerres récentes. Efforts réguliers, irréguliers, groupant les vertus traditionnelles et les convulsions du sentiment révolutionnaire, peu importe la source et le mobile, pour reformer un faisceau toujours renaissant. La Débâcle ne reflète pas, il me semble, la physionomie vraie de cette résistance, follement conduite, sans doute, maudite alors par les gens à courte vue, mais infiniment sage dans son principe et à jamais bénie, car tout ce que nous sommes aujourd'hui dans le monde, nous le devons à cette heure, à
l'opinion que nous avons prise de nous-mêmes et donnée aux autres. Rien de ce qui s'est accompli dans ces derniers temps n'aurait pu se faire, sans cette preuve initiale de force ; on mesure la vigueur probable du convalescent à celle qu'a su déployer le blessé. Notre peuple a l'instinct de cette relation entre sa sécurité actuelle et son effort d'alors. Le peuple fait le plus souvent des choses profondément justes par des raisons apparentes qui sont fausses. S'il garde dans son cœur le nom de Gambetta, s'il élève des statues au dictateur de Tours et inscrit ce nom sur les rues de toutes les villes, ce n'est pas, comme il le croit peut-être, pour rendre hommage à des billevesées politiques ou aux maladroites boutades du tribun contre le cléricalisme ; l'objet de sa tendresse inconsciente et justifiée, c'est l'homme qui comprit la grande nécessité, qui incarna l'âme de la France, qui fut et demeure le vrai, le principal fondateur de notre puissance présente. Or, ce nom et cette page décisive de notre histoire ne figurent que pour mémoire, incidemment, dans le bilan dressé par M. Zola.
... M. Zola a-t-il eu sous les yeux le Général de Sortis, par M. l'abbé Baunard? C'est bien de l'audace de lui recommander l'ouvrage d'un curé, comme dirait Chouteau. De la petite littérature, assurément? C'est un document; ils sont bons à prendre de toutes mains. Bourget me disait, en m'engageant à lire cette biographie : « C'est le plus fier livre de notre temps. » Je ne suis pas éloigné de penser comme lui. Sonis est un compagnon de saint Louis ; sur la dalle où il devait dormir dans son armure, il s'est réveillé pour prendre le com-
mandement d'une des armées de Gambetta. Je voudrais pouvoir citer en entier le récit de la bataille de Loigny. Il fallait ramener à tout prix une troupe démoralisée. Le général s'élance avec trois cents zouaves pontificaux : il en tombe cent quatre-vingt-dix-huit ; lui-même a la jambe brisée en vingt-cinq morceaux. Laissé sur le champ de bataille, il y passe la nuit sous la neige, son autre pied est gelé. « J'eus en ce moment la consolation d'entendre rouler derrière moi toute mon artillerie ; et je suis heureux de pouvoir constater que le 17e corps n'a pas perdu une seule bouche à feu pendant le temps où j'ai eu l'honneur de le commander... L'armée prussienne ne tarda pas à passer sur nos corps, en ordre parfait. J'avoue que je ne pus me défendre, même en ce moment, d'admirer la discipline et la tenue de ces troupes. » Telles sont ses pensées, avec des effusions de piété, tandis qu'on achève les blessés à coups de crosse, autour de lui, et que l'un d'eux, un jeune zouave, vient mourir en appuyant la tête sur son épaule. Le général était à jeun depuis vingt-quatre heures. Un bon Prussien lui versa en défilant quelques gouttes d'eau-de-vie sur les lèvres ; cet homme plaça la tête du blessé sur la selle, remonta la couverture, et lui serra la main avec ce mot : Camarade ! Sonis, ne sachant comment le remercier, se contenta de lui montrer le ciel. On ne le releva que le lendemain à dix heures, pour le porter au presbytère de Loigny, où il fut amputé ; toujours tranquille, maître de lui, ne songeant qu'au sort de ses troupes, et offrant ses douleurs pour la France. Dans ce même village de Loigny, le commandant d'un bataillon du 37e qui défendait
le cimetière, M. de Fauchier, tombe grièvement blessé : « Faites cesser le feu ! lui crie le général von Isowitz. — Monsieur, ce n'est pas mon affaire d'arrêter le feu de mes soldats, c'est la vôtre ! » répond l'officier français. N'est-ce pas aussi beau que tous les mots classiques de Fontenoy et d'ailleurs?
Oh ! je vous entends : il ne s'agit pas de beauté, mais de vérité. Cela aussi est de la vérité, telle que la donnent de froids rapports officiels, des documents. Ce sont d'autres aspects de la vérité, qui en a beaucoup. Elle n'est complète que si vous les montrez tous. Oserai-je ajouter que ces dernières vérités sont les plus utiles à montrer? Ce mot scandalisera les intransigeants du réalisme. Pourtant, ils admettent encore qu'un homme doit être utile. Un livre, n'est-ce pas un être vivant? Pourquoi ne serait-il pas astreint aux mêmes obligations que l'homme? Je pense, je l'avoue, aux exemplaires graisseux de la Débâcle qui vont courir les casernes, les chambrées. Nul n'ignore qu'il y y a deux façons de lire, sans aucun rapport entre elles. Pour nous, dilettantes, la lecture n'est que l'enquête sur une réussite d'art : « Ce détail est exact, bien mis au point ; cet autre est bien inventé. Très réussi. » Pour les simples, tout ce qui est imprimé tient du catéchisme et de l'almanach ; c'est un impératif catégorique : « Puisque des soldats, des officiers, agissent et parlent ainsi, et que ce monsieur si savant enregistre la chose, c'est donc qu'en pareille circonstance il faudra agir et parler comme eux. » Je vois aussi les nombreux exemplaires qui vont se répandre sur le mondera l'étranger. Si l'on y lisait ce qui nous
fâche tant : que l'Allemagne est une grande nation, avec de grandes vertus qui ont surmonté les nôtres un moment, — personne ne s'étonnerait, car l'étranger sait cela et rend justice à l'Allemagne. Mais le monde s'étonnera de découvrir une France si petite, si putréfiée ; même dans le temps de l'éclipsé, il attendait d'elle ce rayon voilé qui nous fait aimer des uns, respecter des autres. — Montrez au monde nos Lapoulle, si vous voulez : qui n'a pas les siens? Mais montrez-lui aussi nos Sonis (1).
{Heures d'histoire.)
(4) « Je les ai montrés », répond M. Zola, dans les interviews où il a bien voulu discuter mes objections : « On ne m'a donc pas lu? Voyez Vineuil, Honoré, Weiss, et tant d'autres! » Je sais fort bien que l'écrivain a sincèrement essayé cette contrepartie; mais une seule chose existe pour le lecteur, l'impression dominante qui se dégage d'un livre; si l'impression est ici celle que je dis, les efforts de M. Zola ne peuvent rien pour la changer, parce qu'elle provient des préférences inconscientes de sa vision. Les personnages qui réhabiliteraient l'ensemble vivent moins que ceux qui le dégradent; donc ces derniers restent au premier plan de notre mémoire : tout est là.