ICI REPOSE HÉLÈNE
« Soyez tranquille, on ne la laissera pas manquer des fleurs qu'elle aimait. Vous aurez bien du cha-
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grin, mon capitaine, même dans votre plaisir de faire la guerre aux Chinois, avec l'amiral : j'ai servi sous ses ordres ; c'est un bon chef, il ne fait pas tuer le monde pour rien. En 1860, quand nous étions sur la Victorieuse, à l'entrée du Peï-Ho... Excuse, vous n'avez pas affaire à mes histoires ; mais vous aurez tout de même bien du chagrin. J'ai fait trois fois le tour du monde, je n'en avais pas vu de plus douce. Qu'y faire? Nous sommes tous ici pour la mort ; c'est la vie, n'est-ce pas, mon capitaine? Que Dieu vous garde et donne sa paix à celle qu'il a prise. Je suis, mon capitaine, avec tout le respect que je vous dois, « Votre obéissant gabier.
« Savéu. »
(Jean (T A grève.)
Les premières journées de printemps étaient aigres et transies, cette année-là. Tandis que Jacques et la tante vaquaient aux affaires de la propriété, — aux affaires plus urgentes et plus nombreuses des électeurs, — Marie s'efforçait de garder le convalescent devant la grande cheminée où elle entassait les bûches. Tante Sophie, qui avait inculqué à sa nièce ses habitudes d'économie sévère, lui marqua un matin son étonnement.
— Ah çà ! qu'est-ce qui te prend? Tu veux donc vider le bûcher en avril?
Marie s'excusa. — Il fait si mauvais ! N'oublions pas qu'il arrive d'un climat très chaud et qu'un refroidissement lui serait funeste. Avec un peu de rose aux joues et quelques hésitations, elle ajouta plus bas : « Et puis, voyez-vous, tante, j'ai mon idée. J'ai idée que si on les éclaire bien, s'il les voit briller aux grandes flammes, les bêtes le feront parler.
— Quelles bêtes? demanda la tante.
Marie montra les deux sphinx de cuivre poli, style expédition d'Egypte, qui affrontaient leurs nez camus des deux côtés de la cheminée. Le grandpère Andarran les avait brocantés à Paris et promus à la dignité de chenets, dans son salon de la
Bourdette ; ils en faisaient le plus bel ornement, à l'estime du vieux soldat qui avait suivi sa demibrigade aux Pyramides.
— Ne vous moquez pas de moi, tante : mais j'ai observé que nos idées, nos rêvasseries, depuis notre petite enfance, s'emmagasinaient dans le dos des sphinx, de préférence à tout autre objet ; et qu'elles en ressortaient, le soir, aux longues veillées, lorsqu'ils sont caressés par les flammes, et qu'on regarde, en ne pensant à rien, les flammes, les sphinx. Lui aussi, il a grandi devant ces bêtes, il retrouve dans leur dos toutes ses pensées d'enfant ; elles remontent des chenets, les siennes, les miennes qui l'ont tant appelé, lorsque j'étais seule, et qu'elles se posaient là, sur ce miroir où il avait tant laissé de son regard. Elles le forceront à parler, devant les sphinx, j'en suis sûre ; un jour qu'ils rayonneront, bien brûlants, bien songeurs aux choses d'autrefois, avec leur air grave, un air comme le sien.
Elle attendait toujours. Lui, il voyait sur les bêtes du rêve ce qu'y voyait son grand-père, le mirage du pays lointain, des actions ressouvenues ou espérées. La veille du jour fixé pour le départ des deux frères, comme elle dépliait son ouvrage d'aiguille devant le foyer, à côté du silencieux chercheur d'empires, Marie prit son grand courage et dit :
— Pierre, n'y a-t-il jamais de femmes d'officiers qui accompagnent leurs maris, dans vos explorations?
Il sourit à la question. — Dame, ce serait un peu encombrant. Elles attendent qu'on ait fait des chemins de fer dans le Soudan.
— Pas une seule, jamais?
— Je crois que des Anglaises s'y sont risquées. Elles ont le diable au corps. Mais je ne vois pas bien une petite Française s'allant promener chez les Mandingues. Serait-elle assez malheureuse, si loin de France !
Marie releva la tête, comme devant une provocation :
— Avec celui qu'on aime, on fait partout de la France, on fait partout du bonheur.
Elle eut honte d'en avoir trop dit, abaissa ses paupières. Trahis par l'émotion, lourds de reproche, de défi, de prière, ils s'étaient longuement posés sur Pierre, ces yeux où une larme refoulée troublait le bleu de la fleur de lin.
Il ne répondit pas. Il continuait de regarder les sphinx ; autrement, semblait-il, d'un regard ramené. Tante Sophie entrait à ce moment. Elle observa sa nièce, elle eut pitié ; pour savoir combien il était gros de chagrin, le cœur de la petite, et comme il devait battre douloureusement, la vieille fille n'eut qu'à redescendre dans l'ancienne souffrance de son propre cœur, qui avait battu de même, pour rien. Elle alluma les bougeoirs.
— Les enfants, il faut aller se coucher. On se lèvera tôt, demain, pour les préparatifs du départ. Venez dire bonsoir à la tante.
Et comme les jeunes gens lui tendaient leurs fronts, tante Sophie prit brusquement les mains de Marie, les mit dans celles de Pierre.
— Allons, ne lui fais pas de peine, donne-lui un peu de joie. Elle n'en a pas eu sa part. Je la connais, cette enfant, je te dis qu'elle vaut tous les royaumes que tu as pris ou que tu prendras.
L'officier réfléchit une seconde : d'un geste lent, résolu, il porta à ses lèvres la main qu'on venait de mettre dans la sienne, il y déposa un long baiser. Il n'ajouta rien.
C'était assez : le premier baiser de l'amant, au lieu de l'étreinte accoutumée du bon camarade. Marie le reconnut, ce premier baiser qu'elle n'avait jamais reçu ; elle entendit son langage, que nul ne lui avait jamais appris. Ces lèvres chaudes lui disaient, au plus profond des veines, qu'un homme l'appelait à connaître le trouble attendu des félicités ignorées, tout le mystère de la vie, reçue, rendue, perpétuée. Elles lui disaient que cet homme donnait une part de soi-même, ce qu'ils en peuvent donner, et qu'il demandait en retour toute la femme, qu'il la prenait avidement, comme ils la prennent, pour la meurtrir peut-être, pour en faire sa chose heureuse ou souffrante. Joie infinie de celle qui aspirait à être prise ainsi ; joie de souffrir, s'il le fallait, par lui, pour lui, toujours. Joie qui la jeta à genoux, dans sa chambre, devant sa Vierge, et qui fit de sa prière, ce soir-là, un hymne d'allégresse ; elle sentait dans son cœur l'éclosion de toutes les fleurs du printemps, sur son front la couronne de toutes les étoiles du ciel, des amies lumineuses si souvent invoquées à cette fenêtre où elles riaient, indulgentes, cette nuit. Longtemps, dans la douce insomnie, les yeux grand ouverts sur ces étoiles, elle trembla délicieusement sous l'ineffaçable baiser qui l'environnait, l'envahissait, pénétrait son âme, tout son être.
Le lendemain, Marie fut vaillante, confiante, presque gaie dans sa peine, en disant adieu pour quelques jours, pour quelques semaines au plus,
à celui dont le regard calme et attendri signifiait, elle le traduisait ainsi :
— Tu es mienne. Attends-moi. Attends de moi tout ce qu'il peut y avoir sur la terre de bonheur que tu rêves et ne sais pas.
(Les Morts qui parlent.)