LE CHATEAU DE JOSSE
beaux de la vieille forêt gauloise, qui s'étendent au-dessous de la Sologne, entre Orléans et Bourges. Le contraste est d'autant plus saisissant pour le voyageur perdu dans ces bois. Il a cheminé durant •des heures sous le couvert obscur des ormes et des chênes : soudain, à un détour de la route, dans une clairière en contre-haut d'un étang, Jossé lui apparaît. Encadrée de tout côté par la forêt puissante •et solitaire, la silhouette du château se découpe sur le ciel, se reflète dans l'eau dormante de l'étang, avec la fine précision d'un de ces manoirs qu'on voit sur les enluminures des manuscrits gothiques.
Un porche féodal donne accès dans une cour carrée, ouverte au regard du couchant sur la nappe d'eau qu'elle domine. Deux corps de bâtiments, contractions rustiques du quinzième siècle français, se développent au nord et au levant ; l'aile du midi, accotée à la tour qui surplombe l'étang, porte sur une élégante loggia à l'italienne. C'est le brusque rappel d'un autre monde, monde d'art et de grâce ; la pensée du visiteur est transportée dans le cortileà'un palais de Ferrare ou de Ravenne. Sur les arcades de la loggia, Italie et France marient leurs procédés : les colonnettes et les chapiteaux accusent la main d'un sculpteur berrichon ; audessus de ces chapiteaux, entre les retombées des arcs franchement italiens, des têtes de femmes sourient sur des médaillons : figures charmantes dans leur exécution naïve, et qu'on dirait taillées par quelque Donatello provincial. A l'intérieur de la galerie, les fresques, rongées par l'humidité de notre ciel représentent des tournois, des chevauchées de guerre. Ces peintures profanes envahissent
la chapelle, couvrent les arceaux du faîtage en charpente qui abrite la nef : profils de césars romains, belles dames et cavaliers vêtus à la mode d'outre-monts. Manifeste est l'ardent désir des hommes pour qui l'on peignait ces images : ils voulaient revivre le rêve de là-bas, fixer dans leur demeure les inoubliables visions. Avec la passion de l'art, ces hommes avaient rapporté les façons galantes et raffinées de la péninsule ; ils se plaisaient à écrire sur les murailles, entre les peintures, des grafitti qu'on y lit encore : noms et anagrammes, devises et vers, où ils faisaient confidence de leurs sentiments.
Inscriptions des vieux seigneurs, devise des nouveaux, mélancoliques souvenirs de la belle Louise de Kéroualle, ensorcellement des Italiennes peintes et sculptées sur la loggia, — tout fait des pierres de Jossé d'anciennes parleuses d'amour ; tout conspire à créer une atmosphère passionnée au cœur de cette froide recluse, sévère d'aspect à l'extérieur, retraite dans la solitude et le recueillement des grands bois. C'est la maison de Phèdre, assise à l'ombre des forêts.
(Le Maître de la mer.)