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LE CORNEMUSEUX INSPIRE

George Sand a vu dans le paysan un enfant et un artiste. Un enfant pour la pureté et la naïveté des émotions; un artiste parfois pour la façon poétique de les rendre. La faculté musicale l'a surtout frappée chez eux. Il est certain que le paysan a sa musique; son harmonie et sa mélodie ne sont qu'à lui. Le paysan compositeur est pourtant rare, à supposer même qu'il existe : car la musique rustique semble anonyme et collective comme les légendes des peuples primitifs. George Sand n'en a pas moins inventé avec beaucoup de bonheur le type d'un pastour grand artiste, dont tout le caractère et tout l'esprit est dans le rêve musical qu'il poursuit. Chétif de corps et faible d'intelligence, Joseph ou Joset est à vrai dire une sorte de symbole. C'est le génie sous la bure, une sorte d'Orphée aux champs, mais sans Eurydice. Sa cornemuse est son unique amour.

Un mois environ après ce jour-là, Joseph vint me trouver à la maison.

— Le temps est arrivé, me dit-il avec un regard net et une parole sûre, où je veux que les deux seules personnes en qui j'ai confiance connaissent mon flûter. Je veux donc que Brulette vienne ici demain soir, parce que nous y serons tranquilles tous les trois. Je sais que tes parents partent le matin pour aller en pèlerinage, rapport à la fièvre

de ton frère cadet; tu seras donc seul dans ta maison, qui est si bien éloignée dans la campagne que nous ne risquons pas d'être entendus. J'ai averti Brulette, elle est consentante à sortir du bourg à la nuit; je l'attendrai dans le petit chemin, et nous viendrons ici te trouver sans que personne s'en avise. Brulette compte sur toi pour ne jamais parler de ça, et ton grand-père, qui veut tout ce qu'elle souhaite, y est consentant aussi, moyennant ta parole, que j'ai donnée d'avance.

A l'heure dite, j'étais devant ma porte, ayant poussé toutes les huisseries pour que les passants (s'il en passait) me crussent couché ou absent, et j'attendais l'arrivée de Brulette et de Joseph. On était alors au printemps, et, comme il avait tonné dans le jour, le ciel était encore chargé de nuages très épais. Il faisait de bons coups de vent tiède qui apportaient toutes les jolies senteurs du mois de mai. J'écoutais les rossignols qui se répondaient dans la campagne aussi loin que l'ouïe pouvait s'étendre, et je me disais que Joseph aurait grand'peine à flûter aussi finement. Je regardais au loin toutes les petites clartés des maisons s'éteindre une à une dans le bourg; et environ dix minutes après que la dernière fut soufflée je vis arriver devant moi le jeune couple que j'attendais. Ils avaient marché si doucement sur les herbes nouvelles, et si bien côtoyé les grands buissons du chemin, que je ne les avais ni vus ni entendus approcher. Je les fis entrer chez nous, où j'avais allumé la lampe, et quand je les vis tous deux, elle toujours si' coquettement coiffée et si quiètement fière, lui toujours si

froid et si pensif, je me représentai mal mes deux amoureux enflammés de tendresse.

Pendant que je causai un peu avec Brulette pour lui faire les honneurs de ma demeurance, qui était .assez gentille et dont j'aurais souhaité qu'elle prit envie, Joseph, sans me rien dire, s'était mis en devoir d'accommoder sa flûte. Il trouva que le temps humide l'avait enrhumée, et jeta une poignée de chènevottes dans l'àtre pour l'y réchauffer. Quand les chènevottes s'enflammèrent, elles envoyèrent une grande clarté à son visage penché vers le foyer, et je lui trouvai un air si étrange que j'en fis tout bas l'observation à Brulette.

— Vous aurez beau penser, lui dis-je, qu'il ne se cache le jour et ne court la nuit que pour flûter tout son soûl, je sais, moi, qu'il a en lui et autour de lui quelque secret qu'il ne nous dit pas.

— Bah ! fit-elle en riant, parce que Véret le sabotier s'imagine de l'avoir vu avec un grand homme noir à l'orme Râteau?

— Possible qu'il ait rêvé ça, répondis-je; mais moi je sais bien ce que j'ai vu et entendu à la forêt.

— Qu'est-ce que tu as vu, Tiennet? dit tout d'un coup Joset, qui ne perdait rien de notre discours, encore que nous eussions parlé bien bas. Qu'est-ce que tu as entendu? Tu as vu celui qui est mon ami, et que je ne peux te montrer : mais ce que tu as entendu, tu vas l'entendre encore, si la chose te plaît.

Là-dessus il souffla dans sa flûte, l'œil tout en feu, et la figure embrasée par une fièvre.

Ce qu'il flûta, ne me le demandez point. Je ne sais si le diable y eût connu quelque chose; tant qu'à

moi, je n'y connus rien, sinon qu'il me parut bien que c'était le même air que j'avais ouï cornemuser dans la fougeraie. Mais j'avais eu si belle peur dans ce moment-là, que je ne m'étais point embarrassé d'écouter le tout; et, soit que la musique en fût longue, soit que Joseph y mît du sien, il ne décota de flûter d'un gros quart d'heure, mettant ses doigts bien finement, ne désoufflant mie, et tirant si grande sonnerie de son méchant roseau, que dans des moments on eût dit trois cornemuses jouant ensemble. Par d'autres fois, il faisait si doux qu'on entendait le grelet au dedans de la maison et le rossignol au dehors; et quand Joseph faisait doux, je confesse que j'y prenais plaisir, bien que le tout ensemble fût si mal ressemblant à ce que nous avons coutume d'entendre que ça me représentait un sabbat de fous.

— Oh! oh! que je lui dis quand il eut fini, voilà bien une musique enragée! Où diantre prends-tu tout ça? à quoi que ça peut servir, et qu'est-ce que tu veux signifier par là?

Il ne me fit point réponse, et sembla même qu'il ne m'entendait point. Il regardait Brulette qui s'était appuyée contre une chaise et qui avait la figure tournée du côté du mur.

Comme elle ne disait mot, Joset fut pris d'une flambée de colère, soit contre elle, soit contre luimèrne, et je le vis faire comme s'il voulait briser sa flûte entre ses mains; mais au moment même, la belle fille regarda de son côté, et je fus bien étonné de voir qu'elle avait de grosses larmes au long des joues.

Alors Joseph courut auprès d'elle, et, lui prenant vivement les mains :

— Explique-toi, ma mignonne, dit-il, et fais-moi connaître si c'est de compassion pour moi que tu

. pleures, ou si c'est de contentement?

— Je ne sache point, répondit-elle, que le contentement d'une chose comme ça puisse faire pleurer. Ne me demande donc point si c'est que j'ai de l'aise ou du mal; ce que je sais, c'est que je ne m'en puis empêcher, voilà tout.

— Mais à quoi est-ce que tu as pensé, pendant ma flûterie? dit Joseph en la fixant beaucoup.

— A tant de choses, que je ne saurais point t'en rendre compte, répliqua Brulette.

— Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de l'impatience et du commandement.

— Je n'ai pensé à rien, dit Brulette; mais j'ai eu mille ressouvenances du temps passé. Il ne me semblait point te voir flûter, encore que je t'ouïsse bien clairement; mais tu me paraissais comme dans l'âge où nous demeurions ensemble, et je me sentais comme portée avec toi par un grand vent qui nous promenait tantôt sur les blés mûrs, tantôt sur des herbes folles, tantôt sur des eaux courantes; et je voyais des prés, des bois, des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d'oiseaux qui passaient dans les nuées. J'ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n'entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J'ai vu encore la terre

couverte de neige, et des saulaies remplies d'alouettes, et puis des nuits remplies d'étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l'herbe; enfin, j'ai vu tant d? rêves que c'est déjà embrouillé dans ma tête; et si ça m'a donné l'envie de pleurer, ce n'est point par chagrin, mais par une secousse de mes esprits que je ne veux point t'expliquer du tout.

— C'est bien! dit Joset. Ce que j'ai songé, ce que j'ai vu en Autant, tu l'as vu aussi! Merci, Brulette! Par toi, je sais que je ne suis point fou et qu'il y a une vérité dans ce qu'on entend comme dans ce qu'on voit. Oui, oui! fit-il encore en se promenant dans la chambre à grandes enjambées et en élevant sa flûte au-dessus de sa tête; ça parle, ce méchant bout de roseau; ça dit ce qu'on pense; ça montre comme avec les yeux; ça raconte comme avec les mots; ça aime comme avec le cœur; ça vit, ça existe! Et à présent, Joset le fou, Joset l'innocent, Joset l'ébervigé, tu peux bien retomber dans ton imbécillité; tu es aussi fort, aussi savant, aussi heureux qu'un autre !

Disant cela, il s'assit, sans plus faire attention à aucune chose autour de lui.

(.Les maîtres sonneurs, 52-56.)

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