LES SÉLÉNITES
« Dans la lune, dit Cavor, chaque citoyen connaît sa place et la discipline compliquée de l'éducation, de l'entraînement et de la chirurgie à laquelle il doit se soumettre le dispose enfin si complètement à son rôle qu'il n'a ni les idées ni les organes pour aucun autre but que celui-là. Pourquoi serait-ce autre-ment ? demanderait Phi-ou. Si par exemple un Sélé-nite est destiné à devenir un mathématicien, ses éduca-teurs et ses professeurs l'y disposent dès le début. Ils répriment toute naissante disposition a d autres poursuites; ils encouragent ses goûts mathématiques, avec une habileté psychologique parfaite. Son cerveau se développe ou du moins ses facultés mathématiques croissent avec juste ce qui est nécessaire de sa per-sonne pour soutenir cette partie essentielle. Finale-ment, en dehors du repos et des repas, son seul délice est dans l'exercice et le déploiement de sa faculté particulière; il s'intéresse uniquement à son applica-tion, et fait exclusivement sa société des autres spécialistes de son genre. Son cerveau s'accroît cons-tamment, au moins les seules parties qui sont occupées par les mathématiques; elles se gonflent toujours plus et semblent aspirer toute la vie et la vigueur du reste de sa carcasse. Ses membres se recro-quevillent, son cœur et les organes de la diges-tion diminuent, sa face d'insecte disparaît sous ses contours enflés. Sa voix devient un simple murmure pour l'exposé des formules, et il est sourd à tout ce qui n'est pas un problème propre-ment énoncé. La faculté du rire, sauf en cas de la découverte soudaine de quelque paradoxe, est atro-phiée chez lui ; son émotion la plus profonde est le développement d'un nouveau calcul, et il remplit ainsi son but.
« Ou bien encore, un Sélénite, désigné pour être gardien de troupeaux, est, dès ses plus jeunes années, habitué à penser au bétail, à vivre avec lui, à trouver son plaisir dans ce qui le concerne et à s'exercer à les soigner et les diriger. On l'entraîne pour le rendre actif et nerveux, son œil est endurci aux étroites enveloppes aux contours anguleux qui constituent l'uniforme de l'emploi, il finit par ne plus prendre aucun intérêt aux régions profondes de la lune; il regarde avec indifférence, dérision ou hostilité tous les Sélénites qui ne sont pas également versés dans l'art des troupeaux. Il ne pense qu'à des pâturages et son dialecte est composé des termes techniques de son'- métier., De cette façon, il,aime son ouvrage et remplit avec une parfaite satisfaction les devoirs qui justifient son existence, et il en est de même avec les Sélénites de tous genres et de toute condition — chacun est une unité parfaite dans un monde mécanique..."
« Ces êtres grosse tête, auxquels les travaux intellectuels sont dévolus, forment, dans cette étrange société, une sorte d'aristocratie — et comme chef, ils ont — puissance quintessentielle de la lune — ce merveilleux et gigantesque ganglion, le Grand Lunaire dans la présence duquel je dois bientôt être admis. Le développement illimité des esprits de la classe intellectuelle est rendu possible par l'absence de tout crâne osseux dans l'anatomie lunaire, de cette étrange boîte qui jugule le développement du cerveau humain, et signifie impérieusement « jusqu'ici et pas plus loin » à toutes ses possibilités.
« Ces intellectuels lunaires se divisent en trois classes principales, différant grandement quant à l'influence et à la considération. Il y a les adminis-trateurs, dont Phi-ou fait partie, Sélénites d'une versatilité et d'une initiative considérables, qui ont à répondre d'une certaine quantité cubique de la masse lunaire; les experts, comme le penseur à tête ovoïde, qui sont destinés à remplir certaines opé-rations spéciales, et les érudits qui sont les déposi-taires de toute science. A cette dernière classe appar-tient Tsi-pouf, le premier qui professa dans la lune un langage terrestre. En ce qui concerne ces derniers, il est curieux de noter que la croissance illimitée du cerveau lunaire a rendu inutile l'invention de tous ces adjuvants mécaniques du travail cérébral qui ont marqué la carrière de l'homme. Il n'y a ni livres, ni annales d'aucune sorte, ni bibliothèques, ni inscrip-tions. Toute connaissance s'emmagasine dans ces cerveaux distendus à la façon dont les fourmis du Texas emmagasinent le miel dans leurs abdomens boursouflés. Leurs bibliothèques sont des collections de cerveaux vivants...
« Je remarque que les administrateurs, moins spécialisés, prennent à moi un intérêt très vif chaque fois qu'ils me rencontrent. Ils se dérangent de leur route, m'examinent et posent des questions aux-quelles Phi-ou répond. Je les vois aller de-ci de-là avec une suite de porteurs, de domestiques, de crieurs, de parachutistes, et autres — groupes bizarres, à contempler. Les experts, pour la plupart, m'ignorent complètement, de même qu'ils s'ignorent entre eux, ou ne font attention à moi que pour commencer aussitôt une bruyante exhibition de leur talent distinctif. Les érudits sont presque toujours plongés dans une satisfaction d'eux-mêmes, imperméable et apoplectique, d'où seule une mise en doute de leur érudition peut les éveiller. Ils sont habituellement menés par des domestiques nains ou gardiens, et souvent accompagnés de menues créatures, à l'air affairé, de petites femelles ordinairement, qui, j'in-cline à le croire, sont pour eux des sortes d'épouses. Mais quelques-uns des plus profonds savants ont des dimensions qui leur interdisent la locomotion et on les transporte de place en place dans une sorte de tonneau à porteurs, ballottantes gelées de science qui soulèvent chez moi un étonnement respectueux. Je viens d'en rencontrer un, en venant ici où l'on me permet de m'amuser avec ces joujoux électriques — c'était une vaste tête branlante et chauve, recou-verte d'une pellicule très mince, portée dans sa gro-tesque civière. Devant et derrière, marchaient ses porteurs, et de curieux propagateurs de nouvelles, avec des figures comme des trompettes, criaient sa renommée.
« J'ai déjà mentionné les cortèges qui accom-pagnent la plupart des intellectuels, huissiers, por-teurs, valets qui, ainsi que des muscles et des tenta-cules extérieurs, remplaçaient les facultés physiques restreintes de ces esprits hypertrophies. Les porteurs les suivent presque invariablement — parfois aussi des messagers extrêmement rapides avec des jambes comme des araignées, des domestiques chargés de recevoir des parachutes et d'autres individus munis d'organes vocaux qui pourraient vraisemblablement éveiller les morts. En dehors de leur intelligence spéciale, ces subordonné- sont aussi inertes et impuis-sants que des parapluies dans une antichambre, ils n'existent que pour les ordres auxquels ils doivent obéir, les devoirs qu'ils ont à remplir.
« Cependant la masse de ces insectes, qui sillonnent les voies en spirale, remplissent les ballons ascen-dants et descendants et passent auprès de moi cram-ponnés à de frêles parachutes, appartiennent a la classe ouvrière. Servants ou fragments de machines, tels sont en réalité certains de ces êtres — sans métaphore; l'unique tentacule du berger des veaux lunaires est remplacé par d'immenses faisceaux, uniques ou en paire, de trois, cinq ou sept doigts pour saisir, soulever, guider - le reste n étant autre chose que des appendices secondaires strictement nécessaires aux parties importantes. Certains, qui, ie suppose, s'occupent de mécanismes a battements de cloches, ont d'énormes oreilles, comme des lièvres, placées juste derrière les yeux ; d'autres qui ont pour labeur de délicates opérations chimiques projettent en avant un vaste organe olfactif; d'autres encore ont des pieds plats comme des pédales avec des jointures ankylosées, et certains qui, m a-t-on dit, sont souffleurs de verre, ont des poumons comme des soufflets. Mais chacun de ces Sélénites ordinaires que j'ai vus est excellemment adapté a la fonction sociale qu'il remplit. Les ouvrages fins sont confiés à des ouvriers affinés, miraculeusement rapetissés et conditionnés. Il en est que j'aurais pu tenir sur la paume de ma main. Il existe même une espèce de Sélénite tournebroche, très commun, dont le devoir et l'unique délice est de fournir la force motrice à de petits appareils variés. Et pour gouverner cela, pour réprimer toute tendance fâcheuse de quelque nature égarée, il y a les êtres les mieux musclés que j'aie vus dans la lune, une sorte de police lunaire, dont les membres sont entraînés dès leurs plus tendres années à obéir aux têtes gonflées et à les respecter parfaitement.
« La confection de ces diverses sortes de travailleurs doit avoir lieu par des procédés curieux et intéres-sants. Je ne sais encore rien de bien clair à ce sujet, mais très récemment je tombai sur un certain nombre de jeunes Sélénites confinés dans des espèces de bocaux d'où sortaient seuls les membres supérieurs; on préparait ces êtres à devenir servants de machines d'un genre spécial. Le membre ainsi étendu, dans ce système hautement développé d'éducation technique, est stimulé par des irritants et nourri par des injections tandis que le reste du corps est privé de subsistance. Phi-ou, à moins que je l'aie mal compris, m'expliqua qu'au début ces bizarres petites créatures sont dispo-sées à laisser voir des signes de souffrance dans leurs diverses positions recroquevillées, mais ils s'endur-cissent facilement à leur sort; il m'emmena alors dans un endroit où l'on étirait et dressait des messagers aux membres flexibles. C'est parfaitement déraisonnable, je le sais, mais ces aperçus des méthodes d'éducation auxquelles sont soumis ces êtres m'affecta désagréablement. J'espère cependant que cela me passera et qu'il me sera possible de voir encore de semblables aspects de ce merveilleux ordre social. Cette main misérable, sortant de ce bocal, semblait en appeler faiblement de ses possibilités perdues ;*j 'en suis encore hanté, bien que ce soit, en somme, un procédé beaucoup moins cruel que notre méthode terrestre de laisser les enfants devenir des hommes et de les transformer alors en machines.
« Il y a peu de temps encore — c'était je crois lors de ma onzième ou douzième visite à cet appareil — j'eus une curieuse révélation de la vie que mènent ces ouvriers. J'étais venu ici par un raccourci qui m'évitait les voies en spirale et les quais de la mer centrale. Des sinuosités d'une longue galerie sombre, nous émergeâmes dans une caverne vaste et basse où flottait une odeur terrestre et qui. était assez brillamment éclairée. La lumière provenait d une tumultueuse végétation de formes fongoïdes livides — dont quelques-unes, à vrai dire, ressemblaient singulièrement à nos champignons, mais dépassaient la taille d'un homme..
« - Les lunaires mangent ceci 1 demandai-j e à Phi-ou.
« — Oui, nourriture.
« - Seigneur, m'écriai-je tout à coup, qu ? est cela ?
« Je venais d'apercevoir un Sélénite exception-nellement grand et mal bâti qui gisait immobile entre les tiges, la face tournée vers le sol. Nous nous arrêtâmes....
« — Mort ? questionnai-je. (Car jusqu'ici je n , avais jamais vu de mort dans la Lune, et cela avait excité ma curiosité.)
« - Non! exclama Phi-ou. Lui travailleur... pas travail à faire — prend petite boisson alors... fait dormir... jusqu'à ce qu on ait besoin de lui. A quoi bon lui éveillé, hein ?... Pas besoin lui aller et venir pour rien.
« — En voici un autre! m'écriai-je.
« En fait, toute cette vaste étendue de sol à cham-pignons était encombrée de ces formes prostrées, endormies par un narcotique jusqu 'à ce que la lune ait de nouveau besoin d'elles. Il y en avait des quan-tités de toute sorte et nous pûmes en retourner quelques-uns et les examiner de plus près que je n'avais été capable de le faire auparavant. Ils respi-raient bruyamment quand on les remuait, mais ils ne se réveillaient pas. Il en est un dont je me souviens très distinctement ; il me laissa, je pense, une impres-sion plus profonde, parce que, par suite de quelque jeu de lumière, sa pose donnait l'idée d'une forme humaine allongée à terre. Ses membres supérieurs étaient de longs et délicats tentacules — il était mani-pulateur d'objets fins — et son attitude faisait penser à une souffrance acceptée avec résignation. Sans aucun doute, c'était de ma part une erreur absolue que d'interpréter ainsi cette expression — mais je le fis, et tandis que Phi-ou le repoussait dans les ténèbres parmi les végétations livides et char-nues, je ressentis de nouveau et très distincte-ment une sensation désagréable, bien qu'en le voyant rouler de côté on ne pût douter que ce ne fût un insecte.
« Cela ne fait qu'éclairer la façon inconsidérée dont nous acquérons nos habitudes de penser et de sentir. Droguer l'ouvrier dont on n'a pas besoin et le mettre en réserve vaut sûrement beaucoup mieux que de le chasser de son atelier pour qu'il aille mourir de faim par les rues. Dans chaque communauté sociale compliquée, il y a nécessairement des inter-mittences dans l'emploi de toute énergie spécialisée et sous ce rapport l'inquiétude du problème des sans-travail est absolument abolie par les Sélénites. Et pourtant, les esprits même scientifiquement éduqués sont si déraisonnables, que le souvenir me dérange encore de ces formes prostrées parmi ces calmes et lumineuses arcades de végétaux charnus, et j'évite ce raccourci malgré l'inconvénient du chemin commun, qui est plus long, plus bruyant et plus encombré.
« Par cette route je passe auprès d'une immense caverne obscure, dans laquelle j aperçois regar-dant par les ouvertures hexagonales d'une sorte de mur à alvéoles, ou paradant sur un large espace situé plus au fond, ou choisissant les jouets et les amulettes fabriqués pour leur plaire par les joailliers acéphales aux doigts délicats qui travaillent au-dessous dans des terriers — les mères de la popu-lation lunaire — les reines de la ruche, pour ainsi dire. Ce sont des créatures à l'air noble, fantastique-ment et parfois très joliment ornées, avec une allure hautaine et, à part leur bouche, des têtes presque microscopiques.
« Sur la condition des sexes dans la lune, sur les mariages et les naissances parmi les Sélénites, je n'ai pu apprendre jusqu'à présent que fort peu de chose. Avec les progrès rapides que Phi-ou fait en langue anglaise, mon ignorance disparaîtra sans doute bien vite. Je suis d'avis que, de même que chez les fourmis et les abeilles, il y a une grande majorité des membres de cette communauté qui appartient au sexe neutre. D'ailleurs, sur terre, dans nos villes, il est beaucoup d'humains qui ne mènent jamais cette vie de famille, de paternité ou de maternité qui est la vie naturelle de l'homme. Ici, comme chez les fourmis, la chose est devenue une condition normale de la race et la charge du remplacement qui est nécessaire revient à cette spéciale et nulle-ment nombreuse classe de matrones, mères du monde lunaire, créatures corpulentes et majestueuses, mer-veilleusement destinées à la reproduction des larves sélénites. A moins d'avoir mal interprété une expli-cation de Phi-ou, ces femelles sont absolument inca-pables de chérir les petits qu'elles mettent au monde : des périodes d'indulgence stupide alternent avec des accès de violence agressive, et, aussitôt que possible, les menues créatures qui naissent molles, flasques et de couleur pâle, sont confiées aux soins d'une variété de femelles stériles — travailleuses qui, en certains cas, possèdent des. cerveaux de dimensions presque masculines. »