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LE GRAND LUNAIRE

« Imaginez la salle la plus vaste que vous ayez jamais vue, artistement décorée de majolique bleu-foncé et bleu-pâle, éclairée de lumière bleue, sans que vous sachiez comment, et emplie de créatures métalliques et livides présentant cette affolante diversité dont j'ai déjà parlé. Figurez-vous que ce hall se termine .en une voûte au bout de laquelle se trouve une salle plus grande encore, dans laquelle s'ouvre une autre plus vaste et ainsi de suite à perte de vue. A l'extrémité de la perspective, une série de degrés, comme ceux de l'Ara Cœli, à Rome, qui montent plus haut qu'on ne peut voir et qui semblent s'élever de plus en plus à mesure qu'on s'approche de leur base. Mais j'arrivai finalement sous une immense voûte et aperçus le sommet de ces degrés, sur lequel trônait le Grand Lunaire.

« Il était assis dans un resplendissement de bleu incandescent. Une atmosphère brumeuse emplissait ce lieu, de sorte que les murs semblaient invisible-ment reculés. Cela vous donnait l'impression de flotter dans un vide bleu-obscur. Le Grand Lunaire parut d'abord être un petit nuage lumineux d'où rayonnait toute la clarté ambiante. Il méditait sur son trône glauque et son cerveau pouvait mesurer plusieurs mètres de diamètre. Pour quelque raison que je ne saurais approfondir, un certain nombre de faisceaux de lumière irradiaient d'un foyer situé derrière le trône, comme si le Grand Lunaire eût été une étoile, et un halo l'encerclait. Autour de lui, minuscules et indistincts dans cette splendeur, des serviteurs le soutenaient et le supportaient; plus bas, éclipsés et debout en un vaste demi-cercle, étaient ses subordonnés intellectuels, ses mémorateurs, ses calculateurs, ses chercheurs, ses flatteurs et ses serviteurs et tous les insectes distingués de la cour lunaire. Plus bas encore, se tenaient des huissiers et des messagers ; puis, échelonnés sur les innombrables degrés, étaient les gardes et à la base grouillait l'énorme, diverse et indistincte multitude des moindres dignitaires et fonctionnaires de la lune. Leur piétinement produisait un murmure confus sur le sol rocheux et leurs membres s'agitaient avec un bruissement frémissant. ^

« Quand je pénétrai dans l'avant-derniere salle, une musique s'éleva et s'étendit en une impériale magnificence de son et les clameurs des crieurs de nouvelles s'apaisèrent...

« J'entrai dans la dernière et la plus vaste des salles...

« Mon cortège se déploya comme un éventail... Les huissiers et les gardes qui me précédaient s'écar-tèrent à droite et à gauche et les trois litières qui portaient Phi-ou, Tsi-pouf et moi s'avancèrent sur un sol poli et brillant, jusqu'au pied de l'escalier géant. Alors commença un vaste et haletant bour-donnement qui se mêla à la musique. Les deux Sélé-nites mirent pied à terre, mais l 'on m ordonna de rester assis — comme une marque spéciale d'honneur, j'imagine. La musique cessa, mais le bourdonne-ment continua, et, par le mouvement simultané de dix mille têtes respectueuses, mon attention fut dirigée vers le halo de suprême intelligence qui planait au-dessus de nous.

« D'abord, quand j'essayai de le mieux distinguer dans l'éblouissante clarté, ce cerveau quintessentiel me parut fort semblable à une vessie opaque et sans traits avec des ombres vagues et onduleuses de circon-volutions qui s'agitaient visiblement. Puis au-dessous de cette énormité et juste au-dessus du bord du trône on apercevait, en tressaillant, de minuscules yeux pénétrants qui vous examinaient du milieu de ce rayonnement. Pas de visage, mais des yeux réfugiés dans deux trous. Au premier moment je ne pus voir que ces petites prunelles fixes au-dessous desquelles je distinguai un corps de nain aux membres d'insecte, pâles et recroquevillés. Le regard de cet être s'abaissait vers moi avec une étrange intensité et la partie inférieure du globe céphalique était plissée. De petites mains, tenta-cules d'aspect inutile, maintenaient cette forme sur son trône...

« C'était grand, c'était pitoyable. On oubliait le vaste hall et la foule.

« Par saccades, on me fit monter l'escalier. H me semblait que le cerveau à reflets pourpres sur-plombait au-dessus de moi et, à mesure que j'appro-chais, il absorbait de plus en plus l'effet de l'ensemble. Les rangées de serviteurs et d'aides paraissaient s'amoindrir et s'effacer dans le resplendissement de ce centre. Je m'aperçus que d'indistincts personnages faisaient couler un liquide rafraîchissant sur ce grand cerveau, le frictionnant et le soutenant. Pour ma part, je demeurais cramponné à ma litière, les regards fixés sur le Grand Lunaire et incapable de les en détourner. Enfin, quand j'eus atteint le palier qui n'était séparé du siège suprême que par une dizaine de degrés, la magnificence confondue de la musique atteignit le sommet de ses gradations et cessa; et je restai nu, pour ainsi dire, dans cette vastitude, sous les yeux scrutateurs du Grand Lunaire.

» Il examinait le premier homme qu'il eût jamais contemplé...

» Cependant, je parvins à détacher ma vue de sa grandeur et à porter mes regards sur les vagues figures effacées dans le brouillard bleu qui l 'entou-rait, puis, au bas des degrés, sur les Sélénites massés là par milliers, immobiles et attentifs. Une fois de plus, monta vers moi de cette cohue une horreur irraisonnée... qui passa...

« Après un arrêt, vint la salutation. On m ? aida à descendre de ma litière et je restai gauchement debout tandis qu'un certain nombre de gestes curieux et sans doute profondément symboliques étaient, par délégation, accomplis pour moi par deux frêles fonctionnaires. Le cortège encyclopédique des savants qui m'avaient accompagnés jusqu'à l'entrée du dernier hall apparut rangé à droite et à gauche, deux degrés au-dessus de moi, prêt aux besoins du Grand Lunaire. Le cerveau blanc de Phi-ou alla se placer environ à mi-chemin du trône dans une position telle qu 'il pouvait aisément communiquer entre nous sans être obligé de tourner le dos à l'un ni à l'autre. Tsi-pouf prit place derrière son compagnon. D'adroits huissiers s'avancèrent de côté vers moi, gardant toujours la face entièrement tournée vers la Présence. Je m'assis à la turque et Phi-ou et Tsi-pouf s 'agenouillèrent aussi un peu plus haut que moi. Il y eut une pause. Les yeux des courtisans les plus proches allaient de moi au Grand Lunaire et revenaient à moi ; un siffle-ment et une rumeur d'attente passa sur les multi-tudes presque invisibles au-dessous, puis tout bruit cessa.

« Tout se tut.

« Pour la première et la dernière fois, pendant la durée de mon séjour, la lune fut silencieuse.

» Je perçus une sorte de murmure faible et che-vrotant. Le Grand Lunaire s'adressait à moi. Sa voix semblait produite par le frottement d'un doigt sur un panneau de verre.

« Je l'examinai attentivement pendant quelques minutes, puis jetai un coup d'œil vers l'alerte Phi-ou. Au milieu de ces êtres membraneux, je me sentais ridiculement épais, charnu et solide, avec ma tête qui n'était que mâchoires et poil noir. Mon regard retourna vers le Grand Lunaire. Il s'était tu. Ses serviteurs étaient affairés et ses superficies luisantes brillaient sous un liquide rafraîchissant dont on les arrosait.

« Phi-ou médita un instant; il consulta Tsi-pouf, puis se mit à pépier des mots reconnaissables — d'abord un peu nerveusement, de sorte qu'il n'était pas très intelligible :

» — Hum! Hum!... Le Grand Lunaire... souhaite dire... il comprend que vous êtes... hum... homme... que vous êtes un homme de la planète Terre. Il souhaite dire que vous êtes le bienvenu... le bien-venu... et souhaite apprendre... apprendre, si je puis employer ce mot... l'état de votre monde... et la raison qui vous a amené ici...

« Il s'arrêta. J'étais sur le point de répondre, quand il reprit la parole. Il émit des remarques dont l'enchaînement n'était pas très clair, bien que j'in-cline à penser que c'était une série de compliments. Il me dit que la terre était à la lune ce que le soleil est à la terre et que les Sélénites désiraient vivement s'instruire des choses de la terre et de ses habitants. Il mentionna alors, par manière de compliment aussi sans doute, les dimensions et le diamètre relatifs de la terre et de la lune et dit avec quel émerveille-ment et quelle curiosité les Sélénites avaient tou-jours observé notre planète. Je réfléchis un instant, les yeux baissés, et me décidai à répondre que les hommes aussi se demandaient ce que contenait la lune et la croyaient morte, ne soupçonnant pas toute la magnificence que j'avais contemplée ce jour-là. Le Grand Lunaire, en signe de remerciement, fit tourner ses faisceaux de lumière d'une façon des plus déconcertantes, et dans toute l'immense salle coururent les pépiements, les murmures et les gazouillements qui répétaient ce que je venais de dire. Le Grand Lunaire continua alors en posant à Phi-ou des questions auxquelles il était facile de répondre.

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