LA MADONE DU FUTUR
Nul doute que, si c'étaient là des romans, leurs auteurs ne fussent postérieurs au xixe siècle.
Il se creusa la tête un instant encore devant cet étrange cylindre, puis le laissa là et se tourna vers l'appareil carré qu'il examina. Il ouvrit une sorte de couvercle et trouva à l'intérieur un des doubles cylindres. Sur l'arête supérieure, il vit un petit bouton semblable au bouton d'une sonnerie élec-trique. Il le pressa : un cliquetis rapide commença, puis s'arrêta. Il perçut des voix et de la musique, et remarqua un jeu de couleurs sur la surface plate. Il comprit soudain et recula pour regarder.
Sur la surface carrée, se peignait maintenant un paysage aux couleurs très vives, et, dans ce paysage, de menus personnages se mouvaient; non seulement ils se mouvaient, mais ils conversaient avec de petites voix très claires. C'était exactement comme la réalité vue à travers une jumelle d'opéra et écoutée dans un long tube. Son intérêt fut captivé tout de suite par la situation qui mettait en présence un homme mar-chant de long en large et vociférant des paroles furieuses et une femme jolie, mais pétulante. Tous deux étaient vêtus de ce pittoresque costume qui paraissait si étrange à Graham.
— J'ai travaillé, disait l'homme, mais toi, qu'as-tu fait ?
— Ah! Ah! fit Graham.
Il oublia toute autre chose et s'installa sur un siège. Peu après, on parla de lui. On disait : Quand le Dormeur s'éveillera, par plaisanterie, comme une manière de proverbe, pour indiquer un ajournement
interminable, et lui-même il se considéra comme
quelque chose de lointain et d'invraisemblable. Au
bout d'un court instant, il connut ces deux person--
nages comme des amis intimes.
Enfin ce drame en miniature se termina, et la sur--
face carrée de l'appareil resta vide.
C'était un monde extraordinaire qu'il lui avait été
donné de voir là, un monde sans scrupules, chercheur
de plaisir, énergique, subtil, un monde aussi de
terrible lutte économique; il y avait, dans ce drame,
des allusions qu'il ne pouvait interpréter, de rapides
incidents qui laissaient deviner d'étranges modifi--
cations du code moral et de douteuses améliorations.
La toile bleue, qui tenait une si grande place dans ses
premières impressions de la Cité, reparaissait, encore
et toujours, comme le costume des gens du commun.
Il ne doutait pas que toute cette histoire, dont le
réalisme intense était indéniable, ne fût contem--
poraine : elle se terminait en une tragédie angoissante.
Il restait sans bouger, les yeux écarquillés, devant la
surface de l'appareil.
Il tressaillit enfin et se frotta les yeux. Il avait été
si absorbé par ce succédané imprévu du roman d'au--
trefois qu'il se retrouva, dans la petite pièce verte et
blanche, avec une surprise qui ressemblait assez au ( saisissement de son premier réveil. Il se leva, et,
brusquement, il fut replongé dans cette ambiance
féerique. La netteté de ce drame kinétoscopique
s'effaça, et l'émeute dans le vaste espace des rues, le
Conseil mystérieux, les phases successives de son
réveil, tout lui revint. Ces personnages du drame
avaient parlé du Conseil de manière à suggérer l'idée
de quelque vague pouvoir universel. Et ils avaient
fait allusion au Dormeur, sans qu'il se rendît claire--
ment compte que c'était lui, le Dormeur. Il dut faire
un effort pour se rappeler exactement ce qu'ils
avaient dit.
Il entra dans la chambre à coucher, et essaya de voir quelque chose, par l'ouverture du dôme, durant les intervalles rapides que laissaient les ailes du ven-tilateur. Pendant qu'elles tournaient, un bourdonne-ment confus, semblable à un bruit de machine, arrivait en tourbillons rythmiques. Tout le reste était silence. Bien qu'un jour perpétuel irradiât sans cesse dans cet appartement, là-haut la petite bande intermittente de ciel était maintenant d'un bleu foncé, presque noir, et parsemée d'une poussière de petites étoiles.
Il reprit son inspection des chambres. Impossible de se faire ouvrir la porte matelassée : ni sonnette, ni aucun autre système d'appel. Son impression d'émerveillement ne le quittait pas, mais il était curieux de se renseigner. Il voulait apprendre exacte-ment en quel rapport il se trouvait avec ces nou-veautés. Il résolut alors d'attendre patiemment que quelqu'un vînt. Mais bientôt il se sentit inquiet, dévoré du désir de savoir, d'être distrait, d'éprouver d'autres sensations encore.
Il revint vers l'appareil de l'autre chambre, et il eut vite découvert le moyen de remplacer les cylindres par d'autres. Pendant qu'il opérait ce changement, il songea, que, grâce à ces petits instruments, le langage avait été fixé de telle sorte qu'il restait clair et compréhensible, après une période de deux siècles. Les cylindres qu'au hasard il substitua aux autres lui servirent une fantaisie musicale qui fut tour à tour magnifique et sensuelle. Aux paroles, il reconnut une version altérée de l'histoire de Tannhâuser. Cette musique était insolite, bizarre, exécutée d'une manière réaliste et avec le caractère étrange qu'avaient toutes ces nouveautés. Tannhauser n'allait pas au Vénusberg, mai3 à une Ville de plaisirs. Qu'était-ce qu'une Ville de Plaisirs ? Un rêve, sûre-ment, l'imaginaire création d'un écrivain fantasque, voluptueux.
Il s'intéressait à cet opéra qui fournissait un nouvel élément à sa curiosité. L'histoire se développait avec une sentimentalité savoureuse, compliquée d'une façon extraordinaire. Soudain, elle cessa de l'inté-resser, lui plut de moins en moins, à mesure qu'elle se développa.
Ses sentiments firent une volte-face complète. Ce n étaient point là des tableaux, ce n'étaient point des idéalisations, mais des réalités photographiées. Le Vénusberg du xxne siècle le dégoûta, et, oubliant le rôle que jouait le modèle nu dans l'art du xixe siècle, il s'abandonna à une indignation archaïque. Il se leva mécontent et à demi honteux de s'intéresser à de pareils spectacles, même dans la solitude. Il tira sur l'appareil avec violence, chercha le moyen d'inter-rompre le mouvement. Quelque chose se cassa net. Une étincelle violette atteignit et convulsa son bras, mais l'appareil s'arrêta. Lorsque le lendemain il voulut remplacer ces cylindres de Tannhâuser par d 'autres, il constata que le ressort était brisé...
Ostrog s'éloigna de quelques pas, puis revint.
— Vous êtes possesseur absolu, commença-t-il, de plus de la moitié du monde. Comme conséquence, vous êtes pratiquement Roi. Vos pouvoirs sont limités de mille manières très compliquées, mais vous êtes la plus haute personnification, le symbole populaire du gouvernement. Ce Conseil blanc, ce Conseil des Commissaires, comme on l'appelle...
— On m'a esquissé vaguement ces choses.
— Je me demande comment...
— J'ai rencontré un vieillard loquace.
— Je comprends... Nos masses... ce mot vient de votre temps, et vous supposez bien qu'avec le mot nous avons toujours la chose... nos masses donc vous regardent comme le gouvernant véritable. Tout juste comme un grand nombre de gens de votre temps confondaient la couronne avec le pouvoir. Par toute la terre, les masses sont mécontentes de vos commis-saires, de la façon dont ils gouvernaient. En général, c'est le vieux grief, la vieille querelle du malheureux contre sa misère, la misère du travail, de la discipline, et de l'incapacité. Mais vos commissaires ont été réellement maladroits. Dans certains cas, dans l'ad-ministration des Compagnies du Travail, par exemple, ils ont manqué de sagesse, ils ont fourni une infinité de prétextes... Déjà nous autres, ceux du parti populaire, nous fomentions l'agitation pour obtenir des réformes... lorsqu'arriva votre réveil. Le moment ne pouvait être plus opportun, l'eût-on choisi exprès. Il eut, en prononçant ces mots, un sourire énigma-tique. L'esprit public, sans égard pour vos années de repos, avait déjà songé à vous réveiller et à en appeler à vous, et puis... crac!
Il indiquait du geste le débordement populaire, et Graham hocha la tête pour montrer qu'il com-prenait.
— Le Conseil pataugea, se querella. Ils n'ont jamais fait autre chose. Ils ne parvinrent pas à décider ce qu'ils devaient faire de vous. Vous savez comment ils vous ont emprisonné ?
— Je sais, je sais. Et maintenant... nous avons la victoire ?
— Oui, après cinq rapides heures. Brusquement nous avons frappé partout à la fois. Les employés des Moteurs à Vent, la Compagnie du Travail et ses millions d'individus, tout cela rompit ses digues. Nous avions mis la main sur les aéronats...
Il s'interrompit.
— Oui, fit Graham, devinant qu'aéronat signifiait machine volante.
— C'était là naturellement une précaution essen-tielle. Sans cela, ils auraient pu s'échapper. Toute la Cité se souleva, les deux tiers de la population presque en étaient, tous les bleus, tous les services publics, sauf seulement quelques aéronautes, et environ la moitié de la Police Rouge. On s'occupa de vous délivrer : leur propre police des rues, dont une faible partie avait été massée au Palais du Conseil, a été dispersée, désarmée ou tuée. La Cité entière est à nous maintenant. Il n'y a que le Palais du Conseil qui tienne encore. La moitié de la Police Rouge a péri dans cette charge insensée, tentée pour vous ressaisir. Ils perdirent la tête quand ils surent que vous vous étiez échappé et ils lancèrent toutes leurs forces contre le théâtre. Alors, nous leur avons coupé la retraite. En vérité, cette soirée a été une soirée de victoire. Partout votre étoile a brillé. Il y a vingt-quatre heures à peine, le Conseil blanc gouvernait, comme il a gouverné depuis une grosse d'années, depuis un siècle et demi; et puis, quelques mots chuchotés à voix basse, des gens s'armant çà et là dans les coins, et tout d'un coup... vlan!
— Je suis très ignorant, dit Graham. Je suppose... Je ne comprends pas très bien les conditions de cette lutte. Si vous pouviez m'expliquer... Où se trouve le Conseil ? Où en est la bataille ?
Ostrog traversa la pièce, un cliquetis se produisit, et soudain, sauf une ouverture ovale qui demeura brillante, ils furent plongés dans l'obscurité. Un moment Graham resta ahuri. Le disque gris nuageux avait pris de la profondeur et de la couleur, il offrait l'apparence d'une fenêtre ovale donnant sur une scène étrange.
Au premier coup d'œil, il lui fut impossible de deviner ce que pouvait être ce spectacle. C'était un paysage d'hiver, par une journée grise et claire. En travers du tableau et, semblait-il, à mi-distance entre les spectateurs et le point visible le plus lointain, un fort câble blanc, fait de fils de métal tressés, coupait la perspective verticalement en deux. Les rangées de grandes roues à vent que Graham voyait sur le tableau, les vastes intervalles, les gouffres de ténèbres qui béaient çà et là, étaient identiques à ceux qu'il avait aperçus dans sa fuite du Palais du Conseil. Il distingua un défilé régulier d'hommes rouges traversant un espace libre, entre deux rangs d'autres hommes en noir, et il comprit, avant qu 'Os-trog lui eût parlé, qu'il contemplait la surface supé-rieure de la Cité. La neige de la nuit avait disparu. Il jugea que ce miroir était quelque perfectionnement moderne de la chambre noire, mais on ne lui donna aucune explication. Bien que la troupe d'hommes rouges avançât de gauche à droite, elle passait cepen-dant en dehors du tableau, à gauche. Un moment il s'étonna, puis il constata que cette scène glissait lentement, comme un panorama, à travers le miroir ovale.
Dans un instant, vous allez voir la bataille, dit Ostrog, tout près de lui. Ces gens en rouge que vous remarquez sont nos prisonniers. Ceci est la sur-face des toits de Londres... les édifices forment une masse continue, à présent : les rues et les places publiques sont couvertes. Les vides, les intervalles de votre temps n'existent plus.
Quelque chose qui ne se trouvait pas au point et dont la forme indiquait un homme, masqua le tableau à moitié. Il y eut un éclat métallique, un miroitement aveuglant qui traversa l'ovale, et de nouveau le tableau devint clair. Graham apercevait des hommes courant parmi les ailes des machines à vent, pointant des armes d'où jaillissaient de petites fumées avec une lueur vive et brève. Leur troupe s'épaississait de plus en plus vers la droite; ils gesticulaient, peut-être poussaient-ils des cris, mais le tableau ne donnait aucune indication à ce sujet. Ils passèrent, ainsi que les ailes des machines, à une allure lente et régulière, à travers le champ du miroir.
— Maintenant vient le Palais du Conseil, dit Ostrog.
Et peu à peu, une raie noire retint l'attention de Graham. Bientôt, ce ne fut plus une raie, mais une cavité, un énorme espace noirci, parmi le groupe des édifices, d'où de minces spirales de fumée s'élevaient dans le pâle ciel d'hiver. La masse de l'édifice, rongée, croulante, dans un enchevêtrement d'énormes poutres et de colonnes tronquées, s'élevait lugubre dans cette obscurité de caverne. Et sur ces vestiges d'un Palais splendide, une foule incalculable d'hommes, tout petits, grimpaient, sautaient, grouillaient.
— Voici le Palais du Conseil, leur dernière forte-resse, déclara Ostrog. Et les imbéciles, en faisant sauter tous les édifices autour d'eux... dans l'espoir d'arrêter notre attaque, ont gaspillé une quantité de munitions suffisante pour tenir pendant un mois. Vous avez entendu l'explosion ? La moitié des vitrages de la Cité en ont été fracassés.
Et, pendant qu'il parlait, Graham voyait, par-dessus ces ruines, les surplombant et s'élevant à une grande hauteur, un édifice blanc, énorme et dévasté. Cette masse avait été isolée par la destruction impi-toyable des bâtiments qui l'environnaient. A la place des galeries disloquées par le désastre, de grands trous noirs béaient; de vastes salles, aux parois écroulées, exhibaient lugubrement, dans le crépus-cule de ce matin d'hiver, leurs luxueuses décorations, et, le long des murs lézardés, pendaient des festons de câbles arrachés, et les extrémités entortillées des cordages et des tiges métalliques. Parmi cet amoncelle-ment, se mouvaient de petites taches rouges, les défenseurs du Conseil. A tout moment, de faibles et courtes lueurs illuminaient ces ombres désolées. A première vue, il sembla à Graham qu'une attaque était dirigée contre ce bâtiment blanc. Pourtant, il s'aperçut que les insurgés n'avançaient pas, mais qu'abrités parmi la colossale dévastation qui entourait cette dernière forteresse, ils tiraillaient sans cesse.
Tandis que cet épisode guerrier se déroulait en silence au centre du miroir, Ostrog se mit à lui décrire en phrases concises comment les assiégés avaient cherché à s'isoler, dans la crainte d'un assaut. Il parlait d'un ton indifférent de l'énorme perte d'hommes que cette catastrophe avait produite. Il signalait un cimetière improvisé à tel endroit, ou montrait des ambulances fourmillant le long de tel sillon plein de ruines, qui était auparavant une rue de chemins mouvants. Il témoigna plus d'intérêt, en désignant les différentes parties du Palais du Conseil et les dispositions des assiégeants. En quelques instants, la guerre civile, qui avait bouleversé Londres, ne fut plus un mystère pour Graham. Ce n'était pas une révolte tumultueuse qui avait éclaté la veille, ni une bataille entre forces égales : c'était un coup d'État splendidement organisé. Ostrog avait, d'une façon étonnante, prévu tous les détails. Il semblait connaître le rôle que devaient jouer les plus infimes de ces taches noires ou rouges qui se traînaient parmi les décombres. Il étendit un énorme bras noir à travers le tableau lumineux, montrant la chambre d'où Graham s'était échappé, et indiquant, au milieu de toutes ces ruines, le chemin qu'il avait suivi dans sa fuite. Graham reconnut le gouffre que fran-chissait la gouttière, et les Moteurs à Vent près des-quels il s'était blotti pour éviter la machine volante. Le reste de sa route avait été détruit par l'explosion. Il regarda encore le palais du Conseil déjà à demi caché sur le miroir ; à droite, le flanc d'une colline glissait en vue, lentement, avec un groupe de dômes et de tourelles, brumeux, confus et lointain.
— Et le Conseil est réellement renversé ?
— Renversé, assurai Ostrog.
— Et moi... c'est vraiment certain que je... ?
— Vous êtes le Maître du monde.
— Mais ce drapeau blanc...
— C'est le drapeau du Conseil... le drapeau de la domination du monde. Il va tomber. La bataille est finie. L'attaque contre le théâtre a été leur effort suprême. Ils n'ont plus guère qu'un millier d'hommes, dont une partie est prête à passer avec nous. Ils ont peu de munitions, et nous faisons revivre les anciens arts, nous faisons fondre des canons.
— Mais cette Cité est-elle le monde ?
— Pratiquement, ceci est tout ce qui leur reste de leur empire. Au loin les villes ou se sont révoltées avec nous, ou attendent l'issue. Votre réveil les a rendues perplexes, les a paralysées.
— Mais le Conseil n'a-t-il pas de machines volantes ? Pourquoi no s'en servent-ils pas pour combattre ?
— Ils en avaient, mais la plus grande partie des aéronautes étaient pour la révolte, avec nous. Sans vouloir courir le risque de combattre de notre côté, ils ne voulaient pas être contre nous, et les autres le savaient. Le Conseil ne put disposer que d'une seule machine pour vous poursuivre quand on vous eût fait échapper, et, il y a une heure, nous avons exécuté l'aéronaute qui a tiré sur vous. Dès le début, nous avons mis la main sur les embarcadères et les remises des machines volantes, dans toutes les villes où cela a été possible, et nous avons ainsi arrêté et capturé les aéroplanes. Quant aux petites machines volantes qui se sont montrées, car quelques-unes l'ont osé, nous avons dirigé contre elles un feu trop serré et trop nourri pour qu'elles aient pu approcher du Palais du Conseil. Si elles avaient atterri, elles n'auraient pu ensuite reprendre leur essor, parce que la nature du lieu ne le permettait guère. Nous en avons détruit plusieurs, plusieurs se sont rendues; les autres sont parties vers le continent pour chercher une cité amie, si elles peuvent en trouver avant que leur < combustible s'épuise. Beaucoup de ces aéronautes furent contents d'être faits prisonniers et de se sentir ainsi à l'abri. Faire la culbute avec une machine volante n'est pas une perspective très attrayante... De ce côté, aucune chance pour le Conseil : il a fait son temps.
Il rit et se tourna de nouveau vers le miroir ovale, pour montrer à Graham ce qu'il entendait par embar-cadères et par remises des machines volantes. Les quatre plus proches paraissaient lointains et obscurs, à cause du brouillard matinal, mais Graham put se rendre compte que c'étaient des structures aux dimensions très vastes, même en les comparant aux bâtisses environnantes.
Ensuite, comme les embarcadères passaient vers la gauche, de nouveau Graham put voir l'espace libre qu'avaient traversé les hommes rouges désarmés, puis les ruines noires, et encore la blanche forteresse du Palais assiégé : il n'avait plus l'air d'un lugubre édifice, mais resplendissait comme de l'ambre au soleil, car aucun nuage ne l'assombrissait plus. Autour, la lutte des pygmées était toujours en suspens, mais les rouges défenseurs avaient cessé le feu.
Ainsi, dans un silence et un calme crépusculaires, l'homme du xixe siècle assista à la scène finale de la grande révolte. Il vit établir sa domination par la force; il découvrit, en tressaillant, que c'était ce monde-là qui devenait le sien et non plus l'autre qu *'il avait laissé derrière lui ; que ce n'était pas là un spec-tacle qui allait atteindre son paroxysme, puis dispa-raître; que l'existence qu'il avait encore à vivre devrait s'écouler dans ce monde-là, toute sa vie, avec tous les devoirs, les dangers et les responsabilités. De nouvelles questions s'imposèrent à son esprit. Ostrog commença par y répondre, puis s'interrompit brus-quement.
— Mais, ces choses, je vous les expliquerai mieux plus tard. A présent, nous avons des... occupations plus pressantes. Par les chemins mouvants, le peuple arrive vers ce quartier, de tous les points de la ville... Les marchés et les théâtres sont bondés. Vous êtes juste venu à temps pour eux. Ils vous réclament à cor et à cri... et partout ailleurs on veut vous voir aussi, à Paris, à New-York, à Chicago, à Denver, à Capri... Des milliers de cités sont soulevées, tumul-tueuses, irrésolues, et exigent qu'on vous montre. Depuis des années, on braille qu'il faut vous réveiller, et maintenant que c'est fait on se refuse à le croire.
— Mais, pourtant... je ne puis aller...
Ostrog répondit du bout de la salle, et sur le disque ovale le tableau pâlit et s'évanouit, tandis qu'à nouveau la lumière envahissait brusquement la pièce.
— Nous avons le cinétotéléphotographe, dit-il. Par le monde entier, simultanément, des myriades et des myriades de gens, entassés et immobiles dans d'obscurs amphithéâtres, vous verront les saluer, saluer le peuple... et vous entendrez leurs cris qui ren-forceront les cris de votre auditoire immédiat... Il y a un moyen optique dont nous usons, continua Ostrog, un procédé dont se servent les mimes, les acrobates et les danseuses. Cela vous paraît tout à fait nouveau ? Vous vous tenez dans une lumière très brillante, et ce n'est pas vous qu'on voit, mais une image magnifiée de votre personne, projetée sur un écran, de sorte que l'homme le plus éloigné, dans la galerie la plus lointaine, peut, s'il le veut, compter vos cils.
Graham lança désespérément une des questions qui cabriolaient dans son esprit.
Quelle est la population de la ville \ demanda-t-il.
— Vingt-huit myriades.
— Comment ?
— Plus de trente-trois millions.
Ces chiffres passaient l'imagination de Graham.
Vous serez obligé de leur adresser quelques paroles, reprit Ostrog. Non pas ce que vous appelle-riez une harangue, un discours, mais ce que nous appelons un dire... rien qu'une phrase, six ou sept mots... quelque chose de précis... par exemple : « Je me suis réveillé et mon cœur est avec vous. » C'est là à peu près ce qu'ils veulent.
Rien que cela ? demanda Graham.
« Je me suis réveillé et mon cœur est avec vous. » Et puis, vous vous inclinerez royalement. Mais d'abord il vous faut une robe noire, car le noir est votre cou-leur. Cela ne vous fait rien ? Ensuite, ils se disper-seront et s'en iront chez eux.
Graham hésitait.
— Je suis entre vos mains, fit-il.
Ostrog était visiblement de cet avis. Il réfléchit, se tourna vers le rideau et cria de brefs ordres à des serviteurs invisibles. Presque immédiatement, on apporta une robe noire, toute semblable à celle que Graham avait revêtue dans le théâtre. Et tandis qu il la jetait sur ses épaules, le tintement suraigu d'une cloche se fit entendre dans la chambre adjacente. Ostrog se détourna d'un air interrogatif vers l'homme de service, puis soudain sembla changer d 'avis, écarta le rideau et disparut.
Un moment, Graham resta seul avec le serviteur plein de curiosité déférente, tandis qu Ostrog s 'éloi-gnait. Il y eut, au dehors, un bref échange de ques-tions et de réponses, des pas précipités. Le rideau s'écarta de nouveau et Ostrog reparut, sa figure mas-sive exprimant une animation extraordinaire. D 'une enjambée il traversa la pièce, tourna avec un léger cliquetis un petit appareil, et la chambre fut dans les ténèbres ; alors il saisit le bras de Graham et montra du doigt le miroir.
— Au moment même où nous tournions le dos, dit-il laconiquement.
Son index, noir et colossal, indiquait le sommet du Palais du Conseil. Graham regardait sans com-prendre, puis il s'aperçut que la hampe qui portait la bannière blanohe était nue.
-— Que signifie... ? commença-t-il.
— Le Conseil a capitulé. Son règne est fini à jamais. Voyez !
Et Ostrog, lui montrait un enroulement noir qui montait, par petits soubresauts, le long de la hampe, et se dépliait au fur et à mesure. Lincoln, écartant le rideau, entra; le tableau pâlit.
— Ils s'impatientent, dit-il.
Ostrog tenait toujours le bras de Graham.
— Nous avons soulevé le peuple, fit-il. Nous lui avons donné des armes. Pour aujourd'hui, au moins, sa volonté doit être souveraine.
Une chose que Graham avait apprise déjà, et qu'il trouvait très difficile à concevoir, c'était qu'à peu près toutes les petites villes et presque tous les villages avaient disparu. Ici et là seulement, à ce qu'il comprit, un gigantesque édifioe, semblable à un hôtel, se dressait au milieu de kilomètres carrés de quelque culture et conservait le nom de la, ville dont il occupait l'emplacement. Cependant son compagnon l'avait convaincu rapidement qu'un tel changement avait été tout à fait inévitable. L'ordre ancien avait parsemé le pays de fermes nombreuses, et, tous les quatre ou cinq kilomètres, s'étendait le domaine du seigneur proprié-taire; puis, non loin, l'auberge, l'échoppe du savetier, l'épicerie et l'église, le tout formant le village. Environ tous les douze kilomètres s'élevait la petite ville cam-pagnarde où vivaient l'homme de loi, les marchands de°blé, de laine, de nouveautés, le sellier, le vétéri-naire, le médecin, le drapier, le chapelier, etc... tous les dix à douze kilomètres, simplement parce que c'était la distance que pouvait franchir commodé-ment le fermier pour se rendre au marché, moitié pour l'aller et autant pour le retour. Mais dès que les chemins de fer entrèrent en jeu, puis les trains légers et tous les nouveaux véhicules rapides automoteurs qui avaient remplacé le roulage et les chevaux, et, plus tard, dès que l'on commença a construire les grandes routes en bois, en caoutchouc, en éadhamite, et en toutes sortes de substances élastiques durables, la nécessité d'avoir de si fréquents marchés, dans les petites villes, disparut. Et c'est alors que les grandes villes s'accrurent encore. Elles attiraient a la fois l'ouvrier par la force de gravitation du travail en apparence continu, et les patrons par la promesse d'une main-d'œuvre facile et infime.
Comme le niveau du confortable s'élevait en même temps que la complexité du mécanisme de la vie augmentait, l'existence à la campagne était devenue de plus en plus coûteuse, ou réduite et impossible. La disparition du curé et du seigneur foncier, le rempla-cement du médecin praticien par le spécialiste de la ville avaient dépouillé le village de sa dernière marque de culture intellectuelle. Après que le téléphone,
le cinématographe et le phonographe eurent rem--
placé le journal, le livre, le maître d'école et 1 al--
phabet, — vivre en dehors du champ des câbles
électriques eût été vivre en sauvage isolé. A la caln--
pagne, il n'y avait ni ressources, ni moyens de se
vêtir ou de se nourrir (selon les conceptions raffinées
du temps), ni médecins capables dans un cas urgent, ni société, ni occupation utile d'aucune sorte. De plus, les applications de la mécanique à l'agriculture faisaient d'un mécanicien l'équivalent de trente laboureurs.
De la sorte, à l'inverse de l'employé citadin au temps où Londres était à peine habitable à cause de ses fumées charbonneuses et insalubres, les labou-reurs maintenant affluaient le soir, par les routes ou en fendant les airs, vers la Cité, vers ses distractions et ses délices, pour en repartir le matin. La Cité avait absorbé l'humanité; l'homme était entré dans une phase nouvelle de son développement. D'abord, avait régné le nomade, le chasseur, puis le cultivateur de l'époque agricole, pour qui les villes et les ports n'étaient que des quartiers généraux et des marchés. Et maintenant, conséquence logique d'une époque d'inventions nouvelles, l'énorme agrégation d'hommes s'était faite. En dehors de Londres, on ne comptait que quatre grandes villes en Angleterre : Edimbourg, Portsmouth, Manchester et Shrews-bury. Graham avait peine à s'imaginer sérieusement toutes ces transformations, qui n'étaient pour les contemporains que de simples faits. Et, lorsqu'il jetait un coup d'œil vers « l'autre côté du détroit », vers les choses étranges qui existaient sur le continent, son esprit s'égarait absolument.
Au sud-ouest obscur, étincelantes et enchanteresses, voluptueuses et redoutables aussi, brillaient ces Villes de Plaisirs, dont le cinématophonographe et le vieillard de la rue lui avaient révélé l'existence. Lieux étranges, rappelant la légendaire Sybaris, cités de l'Art et de la Beauté, art mercenaire et beauté merce-naire; cités stériles et merveilleuses d'animation et d'harmonie, où se rendaient tous ceux qu'enrichissait la lutte économique, féroce et ignominieuse, qui se poursuivait dans l'aveuglant labyrinthe d'en bas.
Il savait qu'elle était féroce, cette lutte. Il pouvait en juger par ce seul fait, que ce peuple regardait l'Angleterre du dix-neuvième siècle comme la contrée où la vie avait été idyllique et facile. Il considéra encore la région qu'il avait sous les yeux, essayant de concevoir l'énormité du labeur qui s'accomplissait dans cet inextricable réseau.
Il savait que, vers le nord, étaient les potiers, qui fabriquaient non seulement des ustensiles de terre et de porcelaine, mais les pâtes et produits de même genre, qu'une chimie minérale plus subtile avait imaginés; là vivaient les fabricants de statuettes, d'ornements muraux, et de mobiliers délicats ; là aussi des auteurs, dans une émulation fiévreuse, composaient leurs discours et leurs réclames phono-graphiques, groupaient les personnages et dévelop-paient les sujets de leurs drames cinématophono-graphiques, toujours nouveaux et sensationnels. De là encore partaient comme l'éclair les messages pour le monde entier, les impostures et les mensonges universellement répandus par les lanceurs de nou-velles. C'est là enfin qu'on chargeait les machines téléphoniques qui avaient remplacé les journaux d'autrefois.
Vers l'ouest, au delà des ruines du Palais du Conseil, s'élevaient les immenses bureaux de l'administration municipale et du Gouvernement. A l'est, vers le port, se trouvaient les quartiers du commerce, les énormes marchés publics, les théâtres, les lieux de réunion, les palais de jeux, plusieurs lieues de salons de billards, les cirques de baseball et de foot-ball, les arènes de bêtes féroces, et les temples innombrables des sectes chrétiennes et quasi-chrétiennes, des mahométans, des bouddhistes, gnostiques, adora-teurs de fantômes, adorateurs des incubes, des idolâtres et adorateurs d'objets divers, etc., etc.; et au sud encore, une immense manufacture de tissus, de conserves, de vins et de condiments. D'un point à l'autre se ruaient les multitudes le long des chemins mécaniques mugissants. Ruche gigantesque! dont les vents étaient les serviteurs infatigables, et qui avait comme couronne et symbole appropriés ces perpétuels, moteurs aériens...
Il songeait à la population fantastique qui était comme sucée par cette éponge immense, creusée de halls et de galeries, aux trente-trois millions de vies qui jouaient chacune leur propre drame, bref et trivial, au-dessous de lui; et alors le charme qu'il trouvait à l'éclat du jour, à l'immensité et à la splen-deur du tableau, et, par-dessus tout, le sentiment qu'avait fait naître en lui sa propre importance, tout cela s'amoindrissait, s'en allait. En contemplant de cette hauteur les sommets de la Cité, il devenait possible de concevoir ce qu'était cette cohue de trente-trois millions, et aussi le poids de la respon-sabilité qu'il allait endosser, et l'immensité de ce Maëlstrom au-dessus duquel planait sa chétive royauté.
Il essaya de se figurer l'existence individuelle de ses contemporains; il s'étonnait de voir combien peu l'homme du peuple avait changé, en dépit de la trans-formation visible de sa condition. La vie et la pro-priété étaient, à la vérité, à l'abri de la violence, d'un bout à l'autre du monde; les maladies contagieuses, les infections bactériennes de toutes sortes avaient pratiquement disparu; chacun avait sa suffisance comme nourriture et comme vêtement, était chauffe dans les chemins de la Cité et abrité contre les intem-péries; la marche presque mécanique de la science et l'organisation matérielle de la société avaient accompli ces progrès. Mais il découvrait déjà que la foule était toujours la foule, sans défense entre les mains du démagogue et de l'organisateur, indivi-duellement poltronne et menée par l 'appétit, collec-tivement instable et incompréhensible. Le souvenir des multitudes vêtues de toile bleu pâle lui revenait à l'esprit. Il savait que là, au-dessous de lui, des millions de ces êtres, hommes et femmes, n'étaient jamais sortis de la Cité, n'avaient jamais rien vu au delà du petit cercle de leur participation inintelli-gente et pénible à la marche du monde ou à ses plaisirs tapageurs et faux qui n'arrivaient pas à les satisfaire. Il songea aux espérances de ses contem-porains et, pendant un moment, le rêve que narre William Morris dans ses étonnantes Nouvelles de Nulle part et le pays parfait décrit par Hudson dans son Age de Cristal, apparurent devant lui comme des chimères écroulées... et il songea aussi à ses propres espérances.
Car, dans les derniers jours de cette vie antérieure, si loin maintenant dans le passé, la conception d une humanité libre et égale était devenue pour lui une hypothèse très réalisable. Avec une conviction témé-raire, il avait espéré, comme en vérité toute l'époque à laquelle il avait appartenu l'espérait, que le sacri-fice du grand nombre au petit nombre cesserait quelque jour; que le moment était proche où tout enfant né d'une femme aurait une chance équitable et assurée de bonheur. Après deux cents ans, la même espérance, toujours trompée, faisait entendre, à travers la Cité, son cri passionné. Après deux cents ans, il le constatait, le paupérisme, le travail sans espoir, toutes les misères de jadis, plus grandes que jamais, avaient crû avec la Cité, et pris des propor-tions gigantesques.
Peu à peu, il s'instruisait des événements qui avaient marqué le temps de son sommeil. Il savait maintenant quelle décadence morale avait suivi la ruine de la religion surnaturelle dans l'esprit du vulgaire, le déclin de l'honneur public, l'ascendant de la richesse. Car les hommes qui avaient perdu leur croyance en Dieu avaient gardé toujours leur foi en la propriété, et la richesse régnait sur un monde vénal.
Les aéroplanes ne volaient avec sécurité que par un vent calme ou modéré, et les tempêtes soudaines, les brusques perturbations de l'atmosphère, que l'on pouvait maintenant prévoir d'une manière précise, les rendaient inutilisables pour toute fin pratique. On les construisait de dimensions énormes, leur envergure ordinaire étant de six cents pieds ou davan-tage, et leur longueur totale de mille pieds. Ils ne servaient que pour le transport des voyageurs. Le wagon qui se balançait au bout de légères attaches, au-dessous, avait cent à cent cinquante pieds de long. Il était suspendu de manière à réduire au minimum la vibration complexe que produisait un vent même modéré, et, pour la même raison, les petits sièges, à l'intérieur du wagon — car chaque passager restait assis pendant le voyage — conservaient une grande liberté de mouvement. Le lancement de l'appareil n'était possible que par le moyen d'un car gigantesque, placé sur le rail d'une plate-forme cons-truite spécialement. Graham avait très bien vu, du poste-vigie, ces vastes plates-formes, les plates-formes volantes. C'étaient six arènes immenses, avec chacune un gigantesque « chariot porteur ».
Le choix du lieu de la descente était également circonscrit, une surface absolument plane étant néces-saire pour atterrir avec sécurité. A part les dégâts qu'aurait causés la descente de ce grand ensemble de voilures et de métal, et l'impossibilité de le dégager ensuite — le choc sur une surface irrégulière, comme le flanc boisé d'une colline, aurait suffi pour percer ou endommager la carcasse, fracasser la membrure, et peut-être causer la mort des passagers.
Devant ces encombrants appareils, Graham fut d'abord désappointé, mais il se convainquit vite que de plus petites machines n'eussent pas été rémuné-ratrices, par cette simple raison que leur capacité aurait considérablement diminué en même temps que leur volume. De plus, leurs dimensions colossales les mettaient à même — et c'était là une considé-ration d'importance primordiale — de traverser l'air à des vitesses énormes, et de ne jamais courir le risque des intempéries imprévues. Le plus bref trajet accompli, celui de Londres à Paris, prenait environ trois quarts d'heure, mais dans ce cas la vitesse atteinte n'était pas très grande; le saut jusqu'à New-York demandait environ deux heures et, en calculant bien son temps aux stations, il était possible, par un temps calme, de faire le tour du monde en un seul jour.
Les petits aéropiles (sans raison spéciale on leur avait donné ce nom particulier) étaient d'un type tout différent. Plusieurs de ceux-ci allaient et venaient dans l'air en ce moment. Ces appareils étaient destinés à porter seulement une ou deux personnes : leur fabri-cation et leur entretien étaient assez coûteux pour ne les mettre qu'à la portée des gens tout à fait fortunés. Ces machines à voiles aux brillantes cou-leurs consistaient en deux paires de planeurs laté-raux dans le même plan, avec une hélice à l'arrière. Leurs petites dimensions rendaient la descente aisée et agréable dans tout espace libre, et il était possible de les munir de roues pneumatiques ou même de moteurs ordinaires pour trafic terrestre, ce qui per-mettait de les amener à un point de départ conve-nable. Ils exigeaient une surte spéciale de chariot rapide pour les lancer dans l'air, mais ce chariot pou-vait fonctionner dans tous les lieux dépourvus d'arbres et d'édifices élevés. L'aéronautique humaine, à ce que vit Graham, était encore bien au-dessous du don naturel de l'albatros et du gobe-mouches. Un puissant stimulant manquait, qui aurait pu rapi-dement amener l'aéropile à un degré de perfection : ces inventions n'avaient jamais été utilisées pour la guerre...
Les six plates-formes volantes de Londres étaient réunies en un croissant irrégulier, sur la rive droite du fleuve. Elles constituaient trois groupes de deux, et avaient conservé les noms d'anciennes collines ou villages suburbains : Roehampton, Wimbledon Park, Streatham, Nôrwood, Blackheath, et Shooter's Hill. C'étaient des constructions uniformes s'élevant bien au-dessus de la hauteur moyenne des toitures. Cha-cune avait environ 4.000 pieds de long et 1.000 de large et elles étaient faites de cet alliage d'aluminium et de fer qui avait remplacé le fer dans l'architecture. Elles formaient une claire-voie de chevrons, à travers lesquels montaient des ascenseurs et des escaliers, et au sommet, s'étendait un espace uniforme où les chariots porteurs pouvaient, sur des rails très légère-ment inclinés, courir aisément, jusqu'à l'extrémité de la plate-forme. Quand aucun aéropile ou aéroplane n'était en chargement, ces espaces à ciel ouvert étaient tenus libres pour les machines signalées. t. Pendant que l'on ajustait les aéroplanes, les pas-sagers attendaient d'ordinaire dans les théâtres, restaurants et lieux de plaisirs divers qu'on trouvait auprès des magnifiques magasins d'en-bas. Cette partie de Londres était généralement la plus animée de toutes, avec quelque chose de la gaîté facile et voluptueuse d'un port de mer ou d'une ville d'eaux. Et non loin de là, pour ceux à qui une excursion dans les airs inspirait des pensées plus sérieuses, les quartiers religieux étaient emplis d'attrayantes cha-pelles votives, auxquelles faisaient concurrence une foule do superbes établissements médicaux qui fournissaient les drogues réconfortantes en pré-vision du voyage. A des niveaux différents, à travers l'ensemble des chambres et des couloirs d'au-dessous, courait, s'ajoutant encore aux grands chemins mou-vants de la Cité, un système complexe de passages spéciaux, d'ascenseurs et de chariots, pour per-mettre l'échange de voyageurs et de bagages, de plate-forme à plate-forme. Et le trait distinctif de l'archi-tecture de ce quartier était la massivité pleine d'os-tentation des piliers et chevrons métalliques, qui partout brisaient la perspective et reliaient les halls et les passages, se pressant et s'entrelaçant pour soutenir le poids des plates-formes et le choc pesant des aéroplanes...
...La machine avait atteint la hauteur que son élan lui permettait de gagner, et elle commença à décrire une courbe vers le sud. La direction de cet esquif aérien, remarqua Graham, s'effectuait par le mouve-ment de va-et-vient de tout le moteur en arrière ou en avant, le long de ses supports, et par l'ouverture ou la fermeture d'une ou deux minces bandes de membranes, dans l'une ou l'autre des ailes qui, autre-ment, restaient rigides. L'aéronaute fit glisser lente-ment le moteur en avant, le long du rail, et ouvrit le clapet de l'aile sous le vent, jusqu'à ce que la tige centrale de l'aéropile fût horizontale et pointât au sud-ouest. Et, dans cette direction, ils filèrent en donnant légèrement de la bande sous le vent, avec un mouvement lentement alterné, d'abord une ascension brève, violente, puis une longue glissade descendante qui était très rapide et agréable. Pen-dant ces glissades l'hélice restait inactive.
Les ascensions donnaient à Graham la sensation suprême de l'effort heureux; les descentes à travers l'air raréfié étaient une joie inexprimable. Il aurait voulu ne plus jamais s'arrêter.
Il examina attentivement, le paysage qui courait, vers le nord, au-dessous de lui, et dont les détails, menus et nets, lui plaisaient extrêmement. Les ruines des maisons qui se dressaient jadis dans la campagne l'impressionnaient, ainsi que les vastes étendues sans arbres, d'où avaient disparu fermes, villages, bourgs et villes, dont il ne restait plus que des décombres. Il s'était attendu à ce spectacle, mais le voir de ses yeux, c'était tout autre chose. Il essaya de s'orienter et d'identifier les localités qu'il avait connues au fond de ce bassin creux, mais, tout d'abord, il ne put dis-tinguer aucun point de repère, à présent qu'ils avaient laissé derrière eux la vallée de la Tamise. Bientôt, cependant, ils passèrent au-dessus d'une colline calcaire, aux lignes précises, qu'il reconnut pour le dos d'âne de Guildford, à cause de la silhouette familière de la gorge à son extrémité orientale, et à cause des ruines de la ville qui jadis s'élevait abrupte-ment sur chaque versant de la vallée. Et de là, il découvrit d'autres points, Leith Hill, les landes sablonneuses d'Aldershot, d'autres encore. Un escar-pement de dunes montrait de gigantesques moteurs à vent qui tournaient lentement. Sauf là où la route eadhamitée de Portsmouth, toute pointillée de formes hâtives, suivait l'ancien chemin de fer, la vallée où coulait la Wey était fermée par des fourrés épais.
Toute l'étendue de l'escarpement des dunes, aussi loin que la vue pouvait atteindre à travers la buée grise, était hérissée de moteurs à vent, auprès des-quels les plus grands de la Cité, semblaient petits. Ils tournaient avec majesté, sous l'effort du vent du sud-ouest. Et çà et là on apercevait des espaces par-semés de moutons, les moutons du Trust Britannique de l'Alimentation, avec un berger à cheval faisant une tache noire. Puis, semblant se précipiter sous l'arrière de l'aéropile, ce furent les hauteurs de Wealden, la chaîne de collines de Hindhead, de Pitch et de Leith, avec une seconde rangée de moteurs à vent oui cherchaient à ravir à ceux des dunes leur part de brise. La bruyère pourpre était tachetée d'ajoncs et de genêts jaunes et, sur le versant le plus éloigné, un troupeau de bœufs fuyait devant deux hommes à cheval. Rapidement tout cela passa derrière le véhicule aérien, en diminuant, perdit sa couleur, et ce ne furent plus que des points mou-vants qu'engloutit la brume.
Lorsque tout ce paysage eut disparu dans le loin-tain, Graham entendit tout auprès de lui le cri plaintif d'un vanneau huppé. Il s'aperçut qu'il planait mainte-nant au-dessus des dunes méridionales, et il distingua les créneaux du débarcadère aérien de Portsmouth, qui dépassaient le sommet de Portsdown Hill. Un moment après, semblables à un éparpillement de petites villes flottantes, les falaises des Aiguilles s'offrirent à sa vue, basses et blanches, naines et dorées par la lumière qui frappait les eaux grises et scintillantes de l'étroit bras de mer. Ils franchirent d'un élan le Soient, et, quelques secondes après, l'île de Wight fuyait derrière eux; alors, au-dessous de lui, la mer s'étendit de plus en plus large, ici empour-prée de l'ombre d'un nuage, là grise, plus loin miroir bruni, là encore immense plaine d'un bleu verdâtre et trouble. L'île de Wight diminuait déjà dans la distance. Bientôt un lambeau de brouillard gris se détacha d'autres lambeaux qui étaient des nuages, descendit du ciel, précisa ses contours : c était une côte dorée par le soleil et agréable à voir, la côte septentrionale de France. Elle s'élevait, prenait couleur, se définissait et se détaillait, et la contre-partie du pays des dunes d'Angleterre s'étalait, peu à peu, au-dessous d'eux.
Paris se montra soudain sur l'horizon, y resta comme suspendu, et retomba de nouveau hors de vue, tandis que l'aéropile décrivait une vaste courbe pour remonter vers le Nord. Graham reconnut la tour Eiffel, toujours debout, et à côté d'elle un énorme dôme, surmonté d'une statue, colossale à coup sûr, mais qui apparaissait comme une tête d'épingle. Et il aperçut aussi, sans comprendre sur le moment ce que cela signifiait, un immense nuage oblique de fumée. L'aéronaute parla de « perturbations dans les chemins inférieurs », phrase à laquelle Graham ne prêta pas tout d'abord grande attention. Mais il remarqua les minarets, les clochers, les tours et les gracieux édifices qui s'élançaient, innombrables, vers les cieux, au-dessus des ailes des moteurs à vent de la cité, et il conclut qu'en fait de grâce et d'élé-gance au moins, Paris avait toujours le pas sur Londres, sa rivale plus vaste et plus populeuse. Pen-dant que ses regards s'attardaient sur ce panorama, une forme bleu pâle monta très vite de la cité, comme une feuille morte chassée par le vent. Elle décrivit plusieurs courbes et prit son essor vers eux, deve-nant rapidement de plus en plus grande. L'aéronaute prononça quelques paroles.
— Quoi ? fit Graham, détournant à regret ses yeux de ce grandiose spectacle.
— Aéroplane, Sire, lui cria l'aéronaute, le bras tendu.
L'énorme machine avançait à vue d'œil; l'aéropile monta encore et glissa en une longue courbe vers le nord. Mais l'aéroplane était plus proche à chaque seconde, plus proche et plus énorme. L'essor de l'aéropile, qui avait semblé si puissant et si rapide, apparut soudain lent, en comparaison de cette envolée terrible. Quel monstre gigantesque! Quelle vitesse
PAGES CIIOISIES 201 vertigineuse et constante 1 Il passa au-dessous d eux, dans sa course silencieuse, vaste éploiement d'ailes transparentes, réseau d'antennes et de fils, masse vivante. Graham, en un coup d'œil rapide, put contempler des rangées et des rangées de voyageurs emmitouflés, suspendus dans leurs petits sièges derrière les coupe-vent, un mécanicien vêtu de blanc qui se glissait, malgré le vent soufflant en rafales, le long d'un chemin d'échelles, des moteurs grondant et crachant la vapeur en un mouvement simultané, une hélice qui tourbillonnait, et une immense surface d'ailes. Cette vue l'enthousiasma. En un instant, le monstre était passé.
Il s'éleva légèrement, et les petites ailes de 1 aero-pile vinrent planer dans le sillage de sa fuite. A peine avaient-ils bougé, semblait-il, qu'il n'était plus déjà qu'une tache bleue, courte et plate, qui se perdait de plus en plus dans le ciel. C'était l 'aéroplane qui circulait entre Londres et Paris. Par beau temps il accomplissait ce parcours quatre fois par jour dans chaque sens.
Ils traversèrent la Manche — bien lentement, au gré de Graham dont les idées s'exagéraient. Bientôt, pourtant, Beachy Head s 'éleva grisâtre à leur gauche.
- Terre ! cria l'aéronaute, la voix affaiblie par le sifflement du coupe-vent.
— Pas encore! protesta Graham en riant. Pas encore terre. Je veux en voir et en savoir davantage.
Des psychologues vinrent aussi le mettre au courant des développements très intéressants obtenus dans l'art de l'hypnotisme. Les noms de Milne Bramwell, Fechner, Liebault, William James, Myers et Gurney avaient acquis une valeur qui eût étonné leurs con-temporains. Plusieurs applications pratiques de la psychologie étaient maintenant d'un usage général; cette science avait dans une large mesure remplacé les drogues, les antiseptiques et les anesthésiques, en médecine; elle était utilisée presque par tous ceux qui avaient quelque besoin de concentration mentale. Un agrandissement réel des facultés humaines sem-blait avoir été effectué dans ce domaine. Les exploits des enfants calculateurs, que Graham avait coutume de considérer comme le triomphe des hypnotiseurs, étaient à présent à la portée de quiconque pouvait payer les services d'un hypnotiste expert. Depuis longtemps, la vieille méthode des examens, dans l'éducation, avait fait place à ce système. Au lieu d'années d'études, les candidats passaient quelques semaines en catalepsie, et, pendant ce temps, des professeurs habiles avaient simplement à leur incul-quer toutes les notions nécessaires pour obtenir une réponse correspondante, y compris la notion du souvenir post-hypnotique de ces notions. En ce qui concerne les mathématiques, cette aide avait été singulièrement précieuse, et tous les joueurs d'échecs et de jeux demandant aussi une dextérité mentale, du moins les rares personnes qui les prati-quaient encore, s'en servaient invariablement. En fait, toutes les opérations conduites par des règles déter-minées, c'est-à-dire d'une espèce quasi mécanique, avaient été complètement libérées des errements de l'imagination et de l'émotion, et amenées à un degré extraordinaire de précision. Les enfants des classes laborieuses, aussitôt qu'ils étaient en âge d'être hypnotisés, étaient ainsi transformés en machines pensantes d'une ponctualité et d'une fidélité admi-rables, et déchargés immédiatement des longues, longues études de la jeunesse. Les apprentis aéro-nautes qui cédaient au vertige étaient hypnotique -ment débarrassés de leurs terreurs imaginaires. Dans chaque rue, on trouvait des hypnotistes prêts à suggérer à l'esprit des souvenirs permanents. Si quelqu'un souhaitait se rappeler un nom, une série de nombres, un chant ou un discours, il avait recours à ce procédé; et de même des souvenirs pouvaient être effacés, des habitudes perdues, et des passions déracinées. Cette sorte de chirurgie psychique était, en fait, d'un usage général. On oubliait ainsi indi-gnités, bassesses, humiliations; les veuves amou-reuses oblitéraient l'effigie de leurs anciens époux, les amants déçus pouvaient s'affranchir de leur esclavage. Il restait impossible, toutefois, de greffer des désirs, et le transfert de la pensée n'était pas encore systé-matisé. Les psychologues rendaient sensibles leurs exposés par des expériences mnémotechniques éton-nantes, dont une troupe de pâles enfants en bleu étaient les sujets...
Le spectacle de l'énorme réfectoire de l'avenue de Northumberland l'intéressa grandement. Grâce à l'énergie et à la perspicacité d'Asano, il fut à même de contempler ces immenses tablées du haut d'une petite galerie abritée, réservée aux garçons de ser-vice. L'édifice était envahi, d'un bout à l'autre, par un bruit lointain, sorte de huée, de sifflement, de clameur étouffée, dont il ne put distinguer le sens tout d'abord, mais qui lui rappelait une cer-taine voix mystérieuse et rauque qu'il avait entendue après la reprise des lumières, la nuit de sa prome-nade solitaire.
Il s'habituait maintenant aux proportions vastes et aux multitudes; néanmoins ce spectacle le retint assez longtemps. Pendant qu'il observait le service de la table située immédiatement au-dessous, et au milieu de questions et de réponses incessantes concer-nant les détails, la pleine signification de ce repas, auquel prenaient part plusieurs milliers de gens, se fit jour dans son esprit.
C'était sa surprise perpétuelle de constater que des faits, qui auraient dû le frapper vivement du premier coup, lui échappaient tant qu'une circonstance triviale n'avait complété l'énigme en y attirant son attention. Ainsi, par exemple, il ne lui était pas venu à l'idée que cette enceinte continue de la Cité, cette exclusion des intempéries, ces vastes salles, ces inter-minables chemins, impliquaient la disparition du foyer domestique; que le typique « home » victorien, la petite cellule de briques contenant cuisine et office et les deux ou trois pièces d'habitation, avait, sauf parmi les ruines qui diversifiaient la campagne, aussi complètement disparu que la hutte d'osier. Mais à présent il voyait ce qui avait été manifeste dès le commencement, que Londres, considéré comme lieu habité, n'était plus une agglomération de maisons, mais un prodigieux hôtel, un hôtel offrant mille catégories de bien-être, des milliers de réfectoires, de chapelles, de théâtres, de marchés et de lieux de réunion, toute une synthèse d'entreprises, dont lui, Graham était le principal possesseur. Le peuple avait ses dortoirs, avec, peut-être, des antichambres, des salles qui du moins étaient toujours saines, quel qu'en fût le degré de confort et d'isolement ; et, quant aux autres habitants, ils vivaient comme beaucoup de gens avaient vécu dans les hôtels géants de la période victorienne, mangeant, lisant, songeant, jouant, conversant, toujours dans des lieux de rendez-vous publics, allant à leur travail dans les quartiers industriels de la Cité ou se livrant aux affaires dans leurs bureaux, dans le quartier commercial.
Il s'aperçut combien cet état do choses s'était néces-sairement développé, en partant de la cité victo-rienne. La raison fondamentale de la Cité moderne avait toujours été l'économie par la coopération. Le principal obstacle qui avait empêché, dans sa propre génération, la fusion des habitations, était simple-ment la civilisation encore imparfaite du peuple, la résistance de l'orgueil barbare, des passions et des préjugés, les jalousies, les rivalités et la violence des classes moyenne et inférieure : voilà ce qui avait nécessité l'entière séparation des habitacles contigus. Mais la transformation et la domestication du peuple avaient subi, même alors, un rapide progrès. Dans le bref espace des trente années de sa vie précédente, il avait vu se répandre de plus en plus 1 habitude de prendre les repas hors de chez soi, les salles communes de restaurant s'étaient multipliées, les clubs de femmes commençaient à se fonder - et le développement immense des salons de lecture et des bibliothèques avait témoigné, au point de vue social, d'une con-fiance mutuelle plus grande. Ces promesses avaient atteint maintenant leur réalisation complète. Le chez soi verrouillé, barré, et fermé à clef, n existait
Les convives du réfectoire appartenaient, apprit-il, à la classe moyenne inférieure, juste au-dessus des travailleurs bleus, une classe si habituée, a 1 époque victorienne, à s'alimenter à l'écart, en particulier, que ses membres, lorsque la nécessité s'imposait a eux d'un repas public, cachaient ordinairement leur embarras sous un échange de grosses plaisanteries ou sous une attitude ostensiblement revêche. Mais ces gens aœ costume gai, léger, et simple, bien qu ils fussent prompts, |pressés et peu communicatifs, avaient des manières adroites et dégagées, et se trouvaient certainement tout à fait à leur aise dans les rapports qu ils avaient^ entre eux.
Graham remarqua un détail significatif : la table, autant qu'il put voir, était et restait délicieusement propre; rien qui indiquât la confusion, ni miettes de ^ pain répandues de tous côtés, ni déchets de viande ou de condiments, ni boisson renversée, ni fouillis de bibelots, de vaisselles et de verreries, ni rien enfin de ce qui aurait marqué une fin de repas à la période victorienne. Les ustensiles différaient beau-coup. Il n'y avait pas d'ornements, pas de fleurs; la table était sans nappe, et faite, lui dit-on, d'une sub-stance solide ayant la contexture et l'apparence du damas. Il découvrit que cette substance damassée offrait des dessins gracieux qui étaient autant de réclames commerciales.
Dans une sorte de renfoncement, devant chaque convive, était placé un appareil complexe de porce-laine et de métal. Chacun avait une seule assiette de porcelaine blanche, et, au moyen de robinets pour fluides volatils chauds et froids, il lavait cette assiette lui -même, entre les services ; il lavait aussi son élégant couvert de métal blanc. La soupe et le vin chimique, -- la boisson commune — arrivaient par des robinets semblables, et les autres mets voyageaient auto-matiquement, arrangés avec goût, le long de rails d'argent disposés sur la table. Ils apparaissaient à une petite porte, à l'une des extrémités de la table, et dis-paraissaient à l'autre, de la même manière. Le convive les arrêtait et se servait à discrétion. Cette forme du sentiment démocratique en décadence, cet orgueil horrible des âmes viles, qui fait que les égaux ré-pugnent à se servir les uns les autres, était très visible parmi le peuple. Graham était si préoccupé de ces détails que ce fut juste au moment où il s'^n allait qu'il remarqua les énormes dioramas réclames s'avançant majestueusement en haut des murs et proclamant les vertus remarquables d'articles divers.
De là, ils passèrent, en payant chacun leur entrée à un tourniquet, dans une salle bondée de monde, où Graham découvrit la cause du bruit, qui l'avait rendu perplexe. Son attention fut immédiatement accaparée par une huée puissante, violente, que suivit aussitôt le bruit d'une voix rauque et dure.
Le Maître dort paisiblement, vociférait la voix. Sa santé est excellente. Il va consacrer le reste de sa vie à l'aéronautique. Il dit que les femmes sont plus belles que jamais. Gloup-wou-wou!... Notre civilisation merveilleuse l'étonné outre mesure, Outre toute mesure. Galloup. Il a une grande confiance en Ostrog, une confiance absolue. Ostrog sera son principal ministre... autorisé à destituer ou à réin-tégrer les fonctionnaires publics... tout patronage sera entre ses mains. Tout patronage entre les mains d Os-trog ! Les Conseillers ont été reconduits à la prison qu'ils avaient fait construire au-dessus du palais du Conseil.
Graham s'arrêta à la première phrase, et, levant les veux, aperçut une ridicule trompette en forme de figure humaine, d'où émanait ce bruit. C'était la grande machine des Nouvelles Générales. Pendant un instant elle sembla reprendre haleine, et on entendit la trépidation régulière de son corps cylindrique. Puis elle trompetta : Gloup-Gloup, et recommença .
— Paris est maintenant pacifié. Toute résistance est finie. Gloup. La Police Noire occupe toutes les positions importantes de la Cité. Ils ont combattu avec une grande bravoure, chanté des hymnes écrits à la louange de leurs ancêtres par le poète ^ Kipling. Une ou deux fois, ils ont échappé à l 'autorité de ceux qui les menaient, et ils ont torturé et mutilé des insurgés blessés et capturés, hommes et femmes. Morale : pas de rébellion! Ha! ha! Gloup! Gloup! Ce sont de rudes gars. Hardis et braves. Que cela serve de leçon aux braillards désordonnés de la Cité, immon-dices de la terre ! Gloup ! Gloup !
La voix cessa son tintamarre. Il y eut dans la foule un murmure confus de désapprobation.
— Maudits nègres!
Un homme, près d'eux, commença à haranguer la foule.
— Est-ce le Maître qui ordonne cela, frères ? Est-ce le Maître ?
— La Police Noire ? fit Graham. Qu'est-ce que c'est ? N'ai-je pas ?...
Asano lui toucha le bras et l'avertit du regard. En ce moment, un autre de ces organes fit entendre un bruit perçant et assourdissant et se mit à cla-bauder d'une petite voix suraiguë :
— Yahaha, Yaha, Yap! Entendez glapir un jour-nal vivant! Journal vivant! Yaha! Affreux attentats à Paris. Les Parisiens exaspérés par la Police Noire commettent de nombreux massacres. Terribles repré-sailles. Les temps barbares reviennent. Du sang! Du sang ! Yaha !
La trompette parlante la plus proche articula d'une manière formidable.
— Gloup! Gloup!
La fin de la phrase fut inintelligible, et la machine continua, sur un timbre plus doux, à commenter les horreurs du désordre.
— Il faut soutenir l'ordre et la loi! prononça-t-elle.
— Mais... commença Graham.
— Ne me posez pas de questions, ici, dit Asano, si vous ne voulez pas entrer en discussion avec ces gens.
— Allons plus loin, alors, répondit Graham, car je veux être renseigné davantage là-dessus.
Tandis que tous deux jouaient des coudes pour se frayer un chemin vers la sortie, à travers la foule agi-tée qui se pressait pour écouter ces voix puissantes, Graham put juger plus exactement de la proportion et du caractère de cette salle. En tout, il devait y avoir là environ un millier de ces appareils, grands ou petits, sifflant, hurlant, braillant et caquetant, chacun avec sa J..foule d'auditeurs inquiets et agités, dont les hommes vêtus de toile bleue composaient la majo-rité. Il y en avait de toutes les tailles, de ces machines, depuis les petites causeuses qui gloussaient leurs sarcasmes mécaniques dans des coins perdus, jus-qu'aux machines géantes de cinquante pieds, comme celle dont Graham avait d'abord entendu le vacarme hurleur au-dessus de lui...
Partout aussi étaient installées des crèches sem-blables à celle où il pénétrait maintenant. On y par-venait au moyen d'ascenseurs, par un pont de verre jeté à travers le réfectoire et montant au-dessus des chemins. Pour entrer dans la première section de l'établissement, il lui fallut faire usage de sa signa-ture-monnaie, sous la direction d'Asano. Un homme en robe violette, avec une agrafe d'or, insignes des médecins-praticiens, se mit immédiatement à leur disposition. Graham s'aperçut, aux manières du personnage, que son identité était reconnue, et il le questionna librement sur les dispositions étranges du lieu.
De chaque côté du passage, silencieux et capitonné, pour amortir le bruit, s'ouvraient des portes étroites, dont l'aspect et les dimensions rappelaient les cellules d'une prison d'autrefois. Mais la partie supérieure de chaque porte était de la même substance verdâtre et transparente dont il s'était trouvé entouré à son réveil, et, au-dedans, on apercevait confusément, dans chaque case, un tout jeune bébé au fond d'un petit nid d'ouate. Un appareil perfectionné indiquait les variations atmosphériques et mettait en mouve-ment une sonnerie, située assez loin de là, dans le bureau central, dès que se produisait la moindre diminution de l'optimum de température et d'humi-dité. Ce système de crèches avait presque entière-ment remplacé les risques aventureux de l'antique nourrice. Le médecin qui accompagnait Graham attira aussitôt son attention sur les « nourricières », perspective de personnages mécaniques, avec bras, épaules et poitrine, dont le modelé, les articulations et la substance étaient d'un réalisme étonnant, mais consistaient seulement en un buste sur un trépied, avec, au lieu du visage, un disque plat couvert de réclames intéressant les mères.
De tous les spectacles étranges que Graham avait contemplés cette nuit-là, aucun ne contrariait autant que celui-là ses idées conventionnelles. Il éprouva un insurmontable écœurement à la vue de ces petites créatures roses, abandonnées là, sans baisers ni caresses, et dont les faibles membres esquissaient leurs premiers mouvements, encore incertains et vagues. Le docteur qui l'accompagnait ne partageait pas du tout son sentiment de répugnance. Il démon-trait, statistiquement et sans conteste, qu'au xixe siècle la période la plus dangereuse pour l'enfant était celle qu'il passait entre les bras de sa mère, que là, la mortalité humaine avait toujours été la plus terrible. Par contre, cette Compagnie Internationale des Crèches ne perdait pas un demi pour cent des millions de bébés dont elle avait la charge. Mais le préjugé de Graham était trop ancré en lui pour disparaître, même devant ces chiffres.
Le long d'un des nombreux corridors, ils ren-contrèrent bientôt un jeune couple vêtu de l'habi-tuelle toile bleue; ces gens regardaient à travers le vasistas transparent, et pouffaient de rire en contem-plant la tête chauve de leur premier né. Graham dut laisser paraître sur ses traits la réprobation que cette attitude lui inspirait, car leur gaîté cessa, et ils eurent l'air confus. Mais ce petit incident accentua en lui la notion soudaine du gouffre qui séparait ses habi-tudes de penser et d'agir de celles du siècle nouveau. Perplexe et navré, il alla jusqu'aux promenoirs et aux jardins des bébés. Les salles de récréation, d'une longueur infinie, étaient vides : les enfants d'alors passaient du moins leurs nuits à dormir. Tandis qu'il traversait ces salles, son guide lui décrivait la nature des jouets, développements de ceux imaginés par Froebel, le sentimentaliste inspiré. Il y avait là quelques nourrices et « bonnes d'en-fants », mais presque tout se faisait mécanique-ment, par des machines à chanter, à bercer, à danser. Pourtant bien des points restaient encore obscurs pour Graham.
— Mais tant d'orphelins! s'écria-t-il tout désen-chanté, en revenant à une première conception fausse ; et il fallut lui rappeler que ce n'étaient point des orphelins.
Aussitôt qu'ils eurent quitté la crèche, il exprima l'horreur que ces bébés, dans leurs cases d'incubation, lui avaient causée.
— Le sentiment de la maternité n'existe-t-il plus ? demanda-t-il. N'était-ce qu'une convention ? Mais non, c'est un instinct, et tout ceci est antinaturel... abominable presque.
— Nous allons arriver à l'endroit où l'on danse, dit Asano, en manière de réponse. Sûrement, ce sera plein de monde, malgré les désordres du dehors. Les femmes ne prennent pas grand intérêt à la poli-tique... sauf quelques-unes, par-ci par-là. Vous verrez les mères... la plupart des jeunes femmes de Londres sont mères... Dans cette classe-là il est con-sidéré comme honorable d'avoir un enfant... c'est une preuve de vitalité, mais peu de couples de la classe moyenne en ont plus d'un. Dans la Compagnie du Travail, c'est différent. Quant à la maternité, aux sentiments maternels, les femmes s'enorgueillissent toujours énormément de leurs enfants. Elles viennent très souvent leur jeter un petit coup d'œil...
— Voici, dit Asano, les pères et les mères de ces petits des crèches.
Le hall n'était pas aussi richement décoré que celui de l'Atlas, mais, à cela près, c'était, quant à ses dimensions, le plus splendide que Graham eût encore vu. Les belles statues aux formes blanches, qui sup-portaient les galeries, le faisaient songer, une fois de plus, à la renaissance magnifique de la sculpture : elles semblaient se tordre en des attitudes enga-geantes, et leurs figures riaient. La musique qui em-plissait la salle provenait d'une source invisible, et tout le vaste parquet brillant disparaissait sous les couples de danseurs.
— Regardez les femmes, lui dit son guide, voyez comment elles manifestent leur sentiment maternel.
La galerie d'où ils assistaient à ce spectacle courait le long de l'arête supérieure d'une énorme cloison qui coupait la salle de danse d'un côté, et la séparait d'une sorte de hall extérieur d'où l'on apercevait, à travers de larges arches, le mouvement furieux, incessant, continu, des chemins de la Cité. Dans ce hall exté-rieur se pressait une foule moins brillamment habillée et dont la grande majorité portait l'uniforme bleu de la Compagnie du Travail, uniforme maintenant si familier à Graham. Trop pauvres pour franchir les guichets de la salle des fêtes, ces gens étaient cepen-dant incapables de s'éloigner des bruits de la danse et de ses séductions. Quelques-uns même s'étaient ménagé un espace libre pour danser aussi, agitant en cadence leurs guenilles. D'autres se contorsionnaient, poussaient des cris, plaisantaient, avec des doubles sens baroques que Graham ne comprenait pas. A un moment, l'un d'eux se mit à siffler le refrain du chant révolutionnaire, et Graham crut s'apercevoir qu'on le faisait taire subitement, mais le coin où l'incident se passait était trop sombre pour qu'il distinguât nettement la scène. Il se tourna du côté de la grande salle. Au-dessus des cariatides reposaient des bustes de marbre, bustes des hommes que ce siècle nouveau estimait comme les grands émancipateurs et pion-niers moraux : leurs noms, pour la plupart, étaient étrangers à Graham, mais il reconnut Grant Allen, Le Gallienne, Nietzsche, Shelley et Godwin. De grands festons noirs et des sentences éloquentes renforçaient l'énorme inscription qui défigurait à peu près com-plètement la partie supérieure de la salle de danse et qui affirmait que le « Festival du Réveil » battait son plein.
— Des myriades de gens ont abandonné leur poste sous le prétexte de ce Réveil, sans compter les serfs de la Compagnie, qui refusent de reprendre le travail. dit Asano. Ces gens sont toujours prêts à chômer et à profiter de toutes les occasions de congé.
Graham s'avança jusqu'au parapet et s'y appuya, observant les danseurs. A part deux ou trois couples, qui s'étaient éloignés pour chuchoter à leur aise, la galerie n'était occupée que par le Maître et son guide. Une chaude haleine de parfum et de vitalité montait vers eux. Hommes et femmes, en bas, étaient légère-rement vêtus, les bras nus, le cou libre, comme le permettait la température universellement tiède de la Cité. Les hommes avaient généralement comme coiffure une masse de boucles efféminées, le menton toujours rasé, et souvent les joues fardées ou même coloriées. Beaucoup de femmes étaient très jolies, et toutes habillées avec une coquetterie raffinée. Tandis que les couples passaient rapides au-dessous de Gra-ham, il entrevoyait des figures extatiques, aux yeux mi-clos de plaisir.
— Quelle sorte de gens sont-ce là ? demanda-t-il tout à coup.
— Des ouvriers... des ouvriers aisés, ce que vous auriez appelé la classe moyenne. Les commerçants indépendants, avec leurs petites affaires à part, ont disparu depuis longtemps. Mais il y a des employés de magasins ou d'entrepôts, des directeurs, adminis-trateurs, ingénieurs et mécaniciens de toutes sortes. Aujourd'hui est un jour de repos, et naturellement, toutes les salles de danse de la Cité sont bondées, ainsi que tous les lieux de culte.
— Mais les femmes ?
— La même chose. Il y a mille formes de travail féminin de nos jours. Mais le commencement de l'in-dépendance de la femme par le travail date de votre temps. La majorité des femmes sont indépendantes maintenant. Presque toutes celles-ci sont mariées... plus ou moins... Les contrats matrimoniaux se diver-sifient extrêmement et, par ce moyen, les femmes augmentent leurs ressources et peuvent se donner davantage de plaisir.
— Je comprends, dit Graham, en regardant les figures animées, l'éclat et le tourbillon du mouve-ment, et toujours poursuivi, ainsi que par un cau-chemar, du souvenir des petits êtres roses de la crèche. Et toutes ces femmes sont... des mères.
— Pour la plupart.
— Plus j'observe, plus vos problèmes m'appa-raissent complexes. Ceci, par exemple, est une sur-prise. La nouvelle de la répression de l'émeute à Paris fut aussi une surprise.
Au bout d'un instant, il reprit :
— Et ce sont là des mères... D'ici peu, je sup-pose, j'adopterai la manière moderne de voir les choses.
Mes vieilles habitudes ne veulent pas me lâcher... habitudes basées, je pense, sur des nécessités dispa-rues et abolies. De notre temps, on pensait qu'une femme n'était pas faite uniquement pour mettre au monde des enfants, mais aussi pour les soigner, les élever, se dévouer à eux, les éduquer... C'était à sa mère qu'un enfant devait l'essentiel de son éducation morale et intellectuelle... éducation qu'il avait ou n'avait pas! Un grand nombre, je l'admets, n'en avaient pas. Il est clair qu'il n'y a plus besoin de tels soins, pas plus que si les enfants étaient des papillons. Je comprends cela. Seulement, il existait un idéal... ce type de la femme grave, patiente, silencieusement et sereinement maîtresse d'un foyer, mère et créatrice d'hommes... l'aimer était une sorte de culte. Il s'arrêta et répéta : — ... une sorte de culte.
Les idéals changent avec les besoins, dit le petit homme.
Graham parut plongé dans une soudaine rêverie, et Asano dut répéter ses paroles.
— C'est évident, fit Graham. Puis, revenant à la question de la maternité : Je vois ce qu'il y a de parfaitement raisonnable dans ceci. La contrainte, la gravité, la pensée mûrie, l'acte sans égoïsme sont des nécessités de l'état barbare, d'une existence entourée de dangers. L'inquiétude et la méfiance sont le tribut de l'homme à la nature inconquise. Mais a présent l'homme a conquis la nature, pour toutes les fins pratiques... Ses affaires politiques sont dirigées par des meneurs disposant d'une police noire... et la vie est joyeuse.
Il regarda encore les danseurs.
— La vie est joyeuse, répéta-t-il.
Elle a ses moments d'ennui et de lassitude, prononça son guide d'un air réfléchi.
Ils ont tous l'air jeune. En bas, là, je serais visiblement le plus vieux; Et, de mon temps, j'aurais passé pour un homme d'âge moyen.
— Ils sont jeunes. Il y a peu de gens âges parmi ceux qui appartiennent à cette classe.
— Comment cela ? .
— La vie des vieillards n'est plus aussi agréable qu'elle l'était jadis, à moins qu'ils soient riches et puissent louer des personnes qui les aiment et s oc-cupent d'eux... et nous avons une institution appelée « Euthanasie ».
— Ah! cette Euthanasie... s'écria Graham, la mort rendue agréable et facile, n'est-ce pas ?
— La mort facile : c'est le dernier plaisir. La Compagnie de l'Euthanasie est fort prospère. Les gens, d'ordinaire, paient la redevance longtemps à l'avance... et elle est élevée... puis s'en vont à quelque Ville de Plaisirs, d'où ils reviennent appau-vris et las, très las.
— Il me reste encore beaucoup de choses à com-prendre, dit Graham au bout d'un moment. Cepen-dant, j'entrevois la logique de tout cela. Notro déploiement de vertus chagrines et d'aigres con-traintes était la conséquence du danger et de l'insé-curité. Le stoïque, le puritain, même de mon temps, étaient des types qui disparaissaient. Dans les anciens jours, l'homme devait s'armer contre la douleur; désormais, il peut réserver toute son ardeur pour le plaisir. C'est là toute la différence. La civilisation a chassé au loin la peine et le danger pour les gens opulents... et il n'y a que ceux-là qui comptent à présent... J'ai dormi pendant deux cents ans.
Une minute encore, ils restèrent accoudés à la balustrade, suivant l'évolution compliquée de la danse. A la vérité, le coup d'œil était magnifique.
— En toute sincérité, fit soudain Graham, je préférerais être une sentinelle blessée, frissonnant sous la neige, qu'un de ces sots peinturlurés.
— La sentinelle, sous la neige, dit Asano, pen-serait peut-être différemment.
— Je suis incivilisé... continua Graham, sans faire attention à lui, c'est là le mal. Je suis un pri-mitif... un paléolithique. Il faut que vous fassiez la part de mes répulsions et de mes dégoûts du xixe siècle La fontaine de haine, de crainte et de colère est close et scellée pour vos contemporains, les habitudes de toute une vie les rendent joyeux, faciles, radieux... Ces gens, dites-vous, sont d'habiles ouvriers, des arti-sans... Et pendant qu'ils dansent ici, d'autres hommes combattent... d'autres meurent à Paris, pour que le monde continue à vivre ainsi... pour que ceux-ci puissent danser.
PLACE AUX GÉANTS (1) (1) H.-G. Wells : Place aux Géants, traduit par Henry D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France.
Tandis que M. Skinner gavait d'Hérakléophorbia IV les poulets de M. Bensington, un certain nombre de guêpes, tout aussi industrieusement, et peut-être même plus, transportaient des quantités de la même pâte pour nourrir les larves qu'elles élevaient dans les guêpiers creusés aux flancs sablonneux de la colline. Et il est absolument indiscutable que les couvains tirèrent de cette alimentation tout autant de profit que les poules de M. Bensington. Il est dans la nature de la guêpe d'atteindre son complet développement avant les gallinacés, et, en fait, de toutes les créatures qui, grâce à la généreuse insou-ciance des Skinners, avaient part aux bienfaits dont M. Bensington comblait ses volatiles, les guêpes furent les premières à faire figure dans le monde.
Ce fut un garde-chasse nommé Godfrey, au service du lieutenant-colonel Rupert Hick, de Maidstone, qui rencontra et eut la chance de tuer le premier de ces monstres dont l'histoire fasse mention. Il avan-çait, des fougères jusqu'au genou, à travers une clairière ménagée dans un bois de hêtres, et il portait sur l'épaule son fusil, un fusil à deux coups fort heureusement pour lui, quand il aperçut la bête. Elle volait en plein contre le soleil, dit-il, de sorte qu'ébloui il ne put voir distinctement quelle sorte d'oiseau c'était, et, en approchant, elle bourdonnait « comme une automobile ». Il avoue qu'il eut peur. D'un coup d'œil expert, il la jugea aussi grosse, sinon plus grosse qu'une chouette ; son vol et particulièrement le confus tourbillonnement de ses ailes devaient avoir une étrangeté peu rassurante. L'instinct de légitime défense, mêlé, j'imagine, à un geste longuement habituel, fit que, comme il le dit, il épaula, et tira dessus, en plein.
La nouveauté de cette chasse affecta sans doute son visé ; en tout cas, la plus grosse partie de la charge n'atteignit pas la bête qui, après une chute momen-tanée, et avec un bourdonnement courroucé qui révéla immédiate ment la guêpe, reprit son essor, tous les anneaux de son abdomen étincelant au soleil. Le garde prétend qu'elle vint droit sur lui. Quoi qu'il en soit, il déchargea sur elle son second coup à moins de vingt mètres, jeta son fusil, se mit à courir, et courba l'échiné au moment où elle passait au-dessus de sa tête.
Elle alla tomber, affirma-t-il, à un mètre de lui, heurta le sol, se releva, retomba à trente mètres de là et culbuta à diverses reprises, le corps tordu de convulsions, sortant et rentrant fougueusement son dard dans les dernières secousses de l'agonie. Ayant repris et rechargé son fusil, le garde en dé-chargea à nouveau les deux coups sur la bête avant d'oser l'approcher.
Quand il mesura ce singulier gibier, il trouva que l'envergure des ailes de la guêpe était de soixante-huit centimètres et demi et que son dard avait sept centimètres et demi de long. L'abdomen avait été mis en bouillie par les coups de fusil, mais il estima que de la tête au dard la longueur du monstre devait être de quarante-cinq centimètres, ce qui est assez exact. Ses yeux à facettes avaient les dimensions d'une pièce d'un penny.
Telle est la première apparition authentique de ces guêpes géantes. Le lendemain, un cycliste qui, les pieds sur la fourche de sa machine, descendait la côte entre Sevenoaks et Tunbridge, manqua de passer sur un de ces monstres qui traversait la route. Le passage de la bicyclette parut alarmer la bête qui prit son vol avec un ronflement pareil à celui d'une scie mécanique. Dans son émotion, le cycliste fit un écart jusque sur le bas-côté de la route et, quand il put se retourner, la guêpe s'éloignait déjà au-dessus des bois dans la direction de Westerham.
Après avoir encore, d'une allure mal assurée, roulé un moment, le cycliste serra son frein et des-cendit. Il tremblait si violemment qu'en mettant pied à terre il culbuta avec sa machine, et il finit par s'asseoir sur le talus qui bordait la route, afin de reprendre ses esprits. Il s'était proposé d'aller ce jour-là jusqu'à Ashford, mais il ne put dépasser Tunbridge.
Fait curieux, il n'est plus ensuite question des guêpes pendant trois jours. En consultant les bulle-tins météorologiques de l'époque, j'ai trouvé que le temps fut alors couvert et froid avec des pluies locales, ce qui peut expliquer cet intervalle. Le qua-trième jour le ciel fut bleu, le soleil brilla, et les guêpes reparurent.
Il est impossible de supputer combien il en sortit ce jour-là. On possède au moins cinquante récits de leur apparition. Il y eut même une victime : un épicier découvrit un de ces monstres dans un baril de cassonade et fort, imprudemment l'attaqua à coups de pelle au moment où elle s'envolait. Il l'abattit à terre, mais la bête lui enfonça son dard dans le pied à travers les chaussures, alors que, d'un second coup, il lui séparait l'abdomen du reste du corps. C'est lui d'ailleurs qui des deux mourut le premier.
La plus dramatique des cinquante apparitions fut assurément celle de la guêpe, qui, vers midi, visita le Musée Britannique : du ciel bleu et serein, elle se laissa tomber sur l'un des innombrables pigeons qui vivent dans la cour du monument, puis alla se poser sur une corniche pour dévorer à loisir sa victime. Après ce repas, elle se traîna quelque temps sur les toits du musée, pénétra par un châssis ouvert sous le dôme vitré de la salle de travail, y bourdonna un instant, causant une panique parmi les lecteurs, et, trouvant enfin une autre issue, elle échappa à l'observation humaine, laissant derrière elle un brusque silence.
Les autres récits ne mentionnent que des passages ou des descentes paisibles. Des gens qui faisaient un pique-nique à Aldington Knoll furent dispersés par la soudaine venue d'un de ces hôtes inattendus, qui mangea tous les desserts et les confitures. Près de Whitstable, sous les yeux mêmes de sa maîtresse, un petit chien fut tué et mis en pièces.
Dans les rues, ce soir-là, les crieurs de jour-naux vociférèrent uniquement : « Des guêpes gigan-tesques dans le Kent » et les placards qu ils bran-dissaient proclamaient cette même phrase en lettres énormes.
Dans les rédactions de journaux, les directeurs bouleversés et les secrétaires surmenés montaient et descendaient quatre à quatre les escaliers tor-tueux, braillant des détails sur les guêpes. Sortant de son cours, à cinq heures, le professeur Redwood, rouge et agité par une discussion qu'il venait d'avoir avec son comité au sujet du prix des veaux, acheta une des gazettes du soir, l'ouvrit, changea de couleur, oublia le comité et les veaux, et sauta dans un cab qui l'emmena à toute vitesse chez Bensington.
Autant qu'on peut en être sûr, les poulettes arri-vèrent à Hickleybrow vers trois heures de l'après-midi. Elles durent entrer bon train dans le village, encore qu'il n'y avait eu personne pour les voir. Les beuglements forcenés du petit Skelmersdale paraissent avoir été le premier avertissement d'un événement anormal. La receveuse des postes, Mlle Durgan, était comme d'habitude à sa fenêtre, et elle vit la poule, qui avait capturé le malheureux bambin, monter la rue en courant, les ailes éployées, sa victime au bec, et suivie de près par deux de ses compagnes. Vous connaissez les grandes enjambées balancées des récentes volailles athlétiques et éman-cipées! Vous connaissez la terrible obstination de la poule anamée! Celle-ci, m'a-t-on assuré, provenait d'un croisement avec les Plymouth Rock, race qui, même sans Hérakléophorbia, est haute sur pattes et dégingandée.
Mlle Durgan ne fut pas absolument surprise. En dcpit des recommandations de M. Bensington, la rumeur s'était depuis quelques semaines répandue dans le village que les Skinner élevaient une couvée énorme.
- Soigneur! s'écria-t-elle, il fallait s 'y attendre.
Elle semble avoir agi avec une grande présence d'esprit. Saisissant le sac cacheté contenant le courrier prêt à partir pour Urshot, elle se précipita dehors. Presque au même instant, au bas de la pente, M. Skel-mersdale, le visage blême, apparut tenant un arro-soir par le bec. Naturellement, en quelques secondes, tout le village fut aux fenêtres ou sur les portes.
Le spectacle de Mlle Durgan plantée au milieu de la rue, avec la correspondance de la journée à la main, intimida la poule voleuse d'enfants. Elle s'arrêta, un instant indécise, puis obliqua vers les barrières ouvertes de la cour à Fulcher. Cet instant fut fatal. Prestement la seconde poule fut sur elle, puis, par un coup de bec, bien dirigé, prenant posses-sion de la proie convoitée, elle sauta par-dessus le mur dans le jardin du presbytère.
Kat! kat, kat, kraou, kraou, kraou! hurlait la dernière poursuivante, atteinte vigoureusement par l'arrosoir que lui avait lancé M. Skelmersdale. Affolée, elle escalada la maison basse de Mme Glue et des-cendit dans le jardin du médecin, tandis que le reste de ces gargantuesques volatiles poursuivaient à travers la pelouse du presbytère la poule qui ne lâchait pas l'enfant.
— Dieu du ciel! s'écria le suffragant (certains prétendent qu'une exclamation plus énergique lui échappa) et, criant et brandissant son maillet de croquet, il se mit à courir pour atteindre la voleuse.
— Arrête, misérable! vociférait-il, comme si des poules géantes étaient des choses tout ordinaires dans la vie.
Puis, s'apercevant qu'il ne parviendrait pas à couper la retraite à la poule, de toutes ses forces et à tour de bras, il lui lança son maillet, qui, après avoir décrit une courbe gracieuse et. affleuré la tête du jeune Skelmersdale, passa à travers le vitrage de la serre. Crac! la serre neuve!... Le beau jardin d'hiver de la femme du pasteur!
Le vacarme effraya la poule (il aurait effrayé n'importe qui) et elle laissa tomber sa victime dans une touffe de lauriers de Portugal, d'où le mal-heureux marmot fut extrait aussitôt, assez ébouriffé, mais, à part les vêtements, sain et sauf. Pendant ce temps, la poule, d'un coup d'ailes, bondit sur le toit des écuries Fulcher, enfonça une de ses pattes dans une partie faible de la toiture et tomba du ciel, pour ainsi dire, au milieu de la placide contemplation de M. Bumps le paralytique; celui-ci, en cette unique occurrence, traversa, sans aucune aide, son jardin, entra chez lui, ferma la porte... et immédiatement retomba dans sa résignation chrétienne et son impuis-sant abandon à la sollicitude de sa femme.
Le reste de la troupe fut tenu en échec par les autres joueurs de croquet et, bifurquant par le potager du pasteur, gagna le jardin du docteur où la cin-quième égarée les rejoignit enfin, caquetant désespé-rément après avoir sans succès essayé de marcher sur les châssis à concombres de M. Witherspoon.
Elles durent rester en cet endroit, rassemblées à la manière des poules, grattant distraitement et caquetant pensivement ; puis une d'elles ayant atta-qué du bec une des ruches du docteur, elles prirent la fuite, à travers champs, vers Urshot, hérissées, dégingandées, et on ne les vit plus désormais dans la grand'rue d'Hickleybrow. Avant d arriver à Urshot, elles rencontrèrent dans un champ de navets une nourriture appropriée et elles picorèrent pen-dant quelque temps avec entrain... jusqu'à ce que leur renommée les eût dépassées.
La réaction principale et immédiate qu'eut sur l'esprit humain cette effarante irruption de volailles gigantesques fut d'éveiller une extraordinaire manie que les gens manifestaient en poussant des cris, en courant, et en lançant tout ce qui leur tombait sous la main.
En fort peu de temps, presque tous les hommes valides d'Hickleybrow, et plusieurs dames, se mirent en route, munis d'un remarquable assortiment d'ustensiles et de projectiles divers, pour traquer les poules géantes. Ils les pourchassèrent jusqu 'à Urshot, où c'était le jour de la fête, et Urshot les reçut comme le glorieux couronnement d'une heu-reuse journée. C'est près de Findon Beeches que les monstres essuyèrent leurs premiers coups de feu, tirés avec une carabine. Evidemment, des volailles de cette taille pouvaient absorber une quantité illi-mitée de petit plomb sans en être incommodées. Elles furent dispersées, quelque part aux environs de Sevenoaks, et, près de Tunbridge, l'une d'elles dans un état d'extrême agitation et caquetant éperdument, se mit, au grand étonnement des voyageurs, à détaler parallèlement au rapide qui amène les passagers au paquebot de Boulogne.
Vers cinq heures et demie, deux d'entre elles furent habilement capturées, à Tunbridge Wells, par un propriétaire de cirque qui, en leur jetant du pain et des gâteaux, les attira dans une cage renduo vacante par la mort d'un dromadaire inconsolable de la mort de sa compagne.
Il y a, semble-t-il, des bornes à l'orgueil maternel, et, dans le cas de Mme Redwood, ces bornes furent atteintes quand le poupon fut parvenu au terme de son sixième mois d'existence terrestre. Sous son poids, sa voiture d'osier se rompit et on le ramena, braillant, dans la voiture à bras du laitier. A cette époque, le jeune Redwood pesait vingt-sept kilos, mesurait un mètre vingt, et la pression de ses doigts au dyna-momètre marquait jusqu'à trente kilos. Il fallait la cuisinière et la femme de chambre pour le porter au premier étage, dans la nursery. Dès lors, la décou-verte du pot aux roses ne fut plus qu'une question de jours. Une après-midi, Redwood, rentrant de son laboratoire, trouva son épouse infortunée plongée dans les pages du Tout Puissant Atome, et, à sa vue, jetant de côté le livre, elle courut violemment à sa rencontre et éclata en sanglots sur son épaule.
— Dis-moi ce que tu lui as fait, gémissait-elle. Dis-moi ce que tu lui as fait.
Redwood la mena par la main jusqu'au canapé, tout en cherchant une ligne de défense satisfai-s'inte. ,
— Ce n'est rien, ma chérie, ce n'est rien, bre-douilla-t-il. Tu es un peu surmenée, simplement. C'est cette voiture qui n'était pas solide. Demain on amènera un fauteuil roulant; j'ai demandé tout ce qu'il y a de fort.
Mme Redwood, les yeux baignés de larmes, regarda son mari par-dessus son mouchoir.
Un enfant dans un fauteuil roulant! sanglo-ta-t-elle.
— Eh bien! pourquoi pas ?
— Il aura l'air d'un estropié.
Il aura l'air d'un jeune géant, ma chérie, et tu n'as aucune raison d'avoir honte de lui.^
Tu lui as fait quelque chose! répéta-t-elle encore. Je le vois dans tes yeux.
Eh bien! ça n'a pas entravé sa croissance, en tout cas, répondit impitoyablement Redwood.
Je le savais! s'écria Mme Redwood, en frois-sant .son mouchoir dans ses mains fermées. Puis, soudain; elle regarda son mari bien en face, et lui demanda, d'un ton tragiquement sévère :
— Qu'avez-vous fait à notre enfant ?
— Est-ce qu'il est malade ?
— Il est si gros! C'est un monstre!
- Ne dis pas de bêtises. Jamais une mère n'a eu un bébé aussi florissant. Qu'est-ce que tu lui reproches ?
— Regarde quelle taille il a !
- Bah! C'est parfait. Vois donc autour de nous ces chétifs petits animaux. C'est le bébé le plus beau...
Il est trop beau! protesta Mme Redwood.
- Ça ne durera pas, insinua Redwood d'un ton rassurant, c'est un peu d avance qu 'il a prise.
Mais il savait parfaitement que ça durerait. Et ça dura. Quand l'eriant fut à ton douzième mois, et qu'il commença à se tenir sur ses jambes, il avait tout près d'un mètre cinquante et pesait cinquante-deux kilos. Il était en fait aussi gros qu'un chérubin de Saint-Pierre du Vatican, et la façon affectueuse dont il tirait les cheveux et pinçait les joues des visiteurs devint le sujet de conversation de tout West Kensington. Il fallut un siège à bras pour le monter à la nursery et l'en descendre; on engagea une nurse spéciale, jeune personne vigoureuse, munie de ses diplômes, et qui l'emmenait prendre l'air dans une voiture mue par un moteur Panhard de huit chevaux et construite spécialement pour l'enfant et sa bonne. Il était heureux vraiment à tous les points de vue que Redwood pût ajouter à ses émoluments de professeur ceux de ses fonctions d'expert près des tribunaux.
Quand une fois on avait surmonté la première impression que produisaient les dimensions énormes du jeune Redwood, me dirent les gens qui le voyaient presque quotidiennement parcourir lentement, dans sa Panhard, les allées de Hyde Park, on trouvait que c'était un bébé singulièrement joli et pétulant. Il ne pleurait jamais et n'avait que rarement besoin d être consolé. Ordinairement, il tenait un énorme hochet, et parfois il interpellait, à travers les grilles, les cochers d'omnibus et les agents de police, en leur lançant des Dada et desBaba, d'une façon sociable et démocratique.
Tiens! v'là l'gros bébé boumboufEe ! ne man-quait pas de s'exclamer le cocher. ^ ^
Il a l'air bien portant, répondait immanquable-ment son voisin le voyageur d'impériale.
Nourri au biberon, expliquait le cocher. JJn dit que son biberon tient près de cinq litres et qu on a dû le fabriquer spécialement pour lui.
N'importe, il a l'air bien portant, concluait le voyageur d'impériale.
Quand Mme Redwood se rendit compte que cette croissance se continuait indéfiniment et logiquement, - et ce ne fut réellement que lorsqu'on livra la voiture d'enfant automobile, —elle s'abandonna à un chagrin désespéré. Elle déclara qu'elle ne voulait pas remettre les pieds dans la nursery, souhaita que l'enfant fût mort, souhaita que tout le monde fût mort, souhaita n'avoir jamais épousé Redwood, souhaita qu'aucune femme n'eût jamais épousé aucun homme, fit son petit Ajax, et se retira dans sa chambre où, pendant trois jours, elle vécut presque exclusivement de bouillon de poulet. Lorsque Redwood entra enfin pour lui faire des remontrances, elle lança les oreillers à travers la pièce, sanglota et s'arracha les cheveux.
— Il va très bien, affirmait Redwood, il n'en va que mieux d'être gros... tu ne voudrais pas qu'il fût plus petit que les enfants des autres.
— Je veux qu'il soit comme les autres enfants, ni plus petit ni plus gros. Je voulais qu'il fût un gentil petit garçon tout comme Georgina Phyllis est une gentille petite fille, et je voulais l'élever gentiment... et le voilà (ici les sanglots étouffèrent la malheureuse mère), le voilà qui chausse déjà du quarante et on le promène dans une voiture poussée par... Oh! oh!... par... par un moteur à pétrole!... jamais je ne pourrai l'aimer! gémissait-elle. Jamais! C'est trop pour moi! Je ne pourrai jamais être une mère pour lui, une mère comme j'aurais voulu l'être!
Mais, enfin, on réussit à l'entraîner dans la nur-sery où Edward Monson Redwood (le surnom de Pantagruel ne lui fut donné que plus tard) se balan-çait dans un fauteuil à bascule spécialement ren-forcé, souriant, et bredouillant des sons inarticulés. Et le cœur de Mme Redwood battit encore pour son enfant ; elle se précipita vers lui, le serra dans ses bras et pleura.
— Ils t'ont fait quelque chose, mon chéri, san-glotait-elle. Et tu vas grandir. Mais tout ce que je pourrai faire pour t'élever gentiment, je le ferai pour toi, quoi que ton père puisse dire.
Et Redwood, qui l'avait amenée jusqu'à la porte, s'en retourna fort soulagé.
— Diable! C'est une triste affaire que d'être un homme... et les époux de ces dames sont à plaindre!