LES FRERES LE NAIN
[De Tout)
Les promenades dans les galeries françaises du Louvre, au milieu de seigneurs qui posent en grand apparat et de femmes qui, pour minauder, se dénudent, sont donc rien moins qu'enviables et Ton finit par chercher de tous les côtés, dans ces pièces, si Ton ne dénicherait pas un homme simple, vaguement naïf, qui aurait peint des êtres et des choses pas trop maquillés, un peintre qui aurait projeté un peu d'âme propre sur une toile.
Et Ton trouve, dans la salle réservée au xvii^ siècle, une famille d'artistes qui, par extraordinaire, s'est intéressée aux himibles et aux pauvres gens, les frères Le Nain. Ils sont, cela va de soi, isolés dans la peinture de leur temps et les renseignements que nous possédons sur leur vie sont quasi nuls.
Les Mémoires manuscrits de Dom Leleu sur la cité de Laon nous apprennent qu'en 1632 trois peintres de cette ville nommés Le Nain reçurent des leçons d'un artiste étranger, puis partirent pour se fixer à Paris où ils habitèrent ensemble.
Ils étaient fils d'Ysaac Le Nain, sergent royal au bailliage de Vermandois, et de Jehanne Prévost, sans profession et tous les trois étaient nés à Laon, l'un en 1588, les deux autres en 1593 et 1607. L'aîné s'appelait Antoine, le cadet Louis et le plus jeune Mathieu.
Le premier excella «pour les portraits en miniature et les portraits en raccourci, » le second «pour les portraits à mi-corps et en forme de bustes, » le troisième « pour les grands tableaux tels que martyres de saints et batailles. »
Antoine et Louis moururent à trois jours de distance et furent mariés et Mathieu, qui ne paraît pas avoir pris femme, leur survécut.
Et nous ne sommes guère plus avancés que si le P. Leleu et Champfleury qui le compléta dans deux brochures ne nous avaient rien appris ; parmi les tableaux des Le Nain, qui sont au Louvre, nous ne découvrons ni combats, ni supplices de saints; nous n'aurions donc aucune œuvre de Mathieu; en fait de portraits à mi-corps, nous en voyons un, celui d'Henri II, duc de Montmorency; c'est une toile prudente et qui n'est point de nature à nous perturber ; elle serait donc de Louis. Quant aux miniatures et aux raccourcis, si nous entendons, comme le voulut sans doute Dom Leleu, par «miniatures» des petites scènes d'intérieurs, et par « raccourcis » des figures moins grandes que nature, alors nous devons attribuer tout le lot des Le Nain que détient le musée, à Antoine.
Mais tous ces tableaux ne se ressemblent guère; si l'un d'eux est superbe, d'autres sont minables; le plus sage est donc de ne pas essayer de résoudre la devinette et de mettre un prénom au bas de chaque toile. La seule chose qui soit certaine, c'est que ces ouvrages sont, dans la même série, de mains qui diffèrent et que leur valeur est des plus inégales; ainsi ces «portraits d'intérieurs,» cette « procession, » ces « réunions de famille, » ces « gens qui jouent aux cartes » sont gauchement agencés
et maladroitement peints; la facture est pénible et martelée, les couleurs sont à la fois aigres et mornes; tous les personnages paradent pour la galerie et aucun n'est saisi sur le vif; s'ils étaient mis à côté d'un Terburg ou d'un Metzu, ils s'effondreraient; d'autres, au contraire, sont moins étriqués, peints d'une touche moins mesquine, observés avec plus de laisser-aller et de franchise, la Forge, par exemple, d'aspect cartonneux, mais qui persuade par sa volonté même d'être sincère; le Reniement de saint Pierre, assez curieux, traité ainsi qu'une scène de genre, avec des reîtres qui rient dans un coin et une servante, d'allure hollandaise, qui contredit d'un geste l'Apôtre; le Retour de la fenaison surtout qui contient des groupes trop apprêtés, mais pris sur nature et qui vivent. L'aspect blanchâtre de cette toile est bizarre ; on ne peut guère l'expliquer que par cette lumière blafarde qui précède souvent les arrivées d'orages; mais le ton de « blanquette » de l'œuvre est relevé par un rouge de manches de femme, par le citron pâle d'un chaudron dont le cuivre s'éteint et le vert charmant d'un corsage qui se meurt; ce panneau est intéressant par l'étrangeté de sa couleur même; mais la pièce maîtresse des Le Nain, elle n'est point dans cette galerie, mais bien dans la salle de la collection Lacaze. Elle est intitulée Repos de paysans, et serait plus justement dénommée, je crois. Réception ou Hospitalité de mendiants ; elle se construit de la sorte :
En tout, sept personnes et un toutou ébouriffé sont assemblés autour d'une table sur laquelle sont placés une cruchette et une miche de pain. Au centre de la toile, un homme assis, la figure cava-
Hère et fine, les cheveux en désordre et les yeux bleus, tient un verre; séparés de lui, par la table, au premier plan, deux autres hommes sont également assis; Tun boit un verre de vin, et son costume est un amas rapiécé de loques; Tautre n'a même plus de souliers et, pieds nus, le chapeau de feutre plaqué sur un genou, les mains jointes, il tend une face lasse au nez crochu, aux cheveux et à la barbe en broussailles et il regarde avec une stupeur douloureuse et une lassitude résignée, on ne sait quoi, sans voir; il ne s'aperçoit pas que son hôte va lui présenter un verre; et celui-ci se recule un peu, surpris de cette inattention et de ce silence, et, en bourru bienfaisant, il semble prêt à lui crier: « Ah ça! dites donc, l'ami, et ce verre, est-ce pour demain? )> Enfin, derrière le buveur en guenilles dont les lèvres serrent les bords du verre de peur de laisser échapper et de perdre une goutte, une brave femme vêtue de rouge, la domestique ou la femme du maître du logis, sourit en considérant le malheureux qui se désaltère; le reste de la scène est occupé par un gamin à la mine pétillante et qui, près de la hotte d'une cheminée, nous dévisage, par un violoneux qui accorde son instrument, par un autre galopin en haillons et sans chaussures, debout derrière ce mendiant écrasé de fatigue qui rêve ou qui prie peut-être.
L'œuvre est belle, obtenue très simplement, sans truc de phrases larmoyantes et de vains gestes; peinte dans des tons cendrés et olivâtres, avec des couleurs quasi ferrugineuses et quasi tannées, elle dégage une grande mélancolie et aussi beaucoup de bonté, mais une bonté mâle, sans gâteries et sans tendresses; ce Samaritain et
ce vieux vagabond, qui est bien la plus belle figure que je connaisse en art de la résignation pensive et de Téreintement physique, sont admirables. William Burger, qui nota cette toile, remarque qu'elle a « quelque chose de religieux. » Saint- Victor qui en parla dit « qu'elle fait songer à la communion des agapes » et Champfleury observe à son tour que le caractère principal de ce tableau est « une couleur sobre, protestante. »
Tous les trois ont raison. Il est bien évident, en effet, que cette scène évoque un souvenir des Évangiles que Rembrandt transportait dans la réalité, sans souci d'exactitude locale et d'époque; il est certain aussi que sa teinte exhale un fumet de Bible un peu sèche et qu'elle a un côté rigide de jansénisme; car c'est l'odeur janséniste que ce tableau me paraît fleurer surtout; c'est curieux, d'ailleurs, comme au Louvre, certaines œuvres épandent ce parfum austère et spécial; le magnifique portrait de la Mère Arnaud et de la sœur Catherine de Sainte Susanne, par Philippe de Champaigne, sent le Port-Royal à plein nez et il n'est pas jusqu'à des natures mortes qui ne puissent s'accorder avec le goût sévère des « appelants, » celle, par exemple, de Roland de la Porte, ascétique et superbe, qui habite, elle aussi, dans la salle Lacaze.
Les Le Nain furent-ils catholiques ou hérétiques ? Je l'ignore; en tout cas, et ceci est singulier, s'ils ont témoigné d'un sens religieux dans une œuvre qui ne l'exigeait point, ils se sont, par contre, révélés absolument dénués de ce même sens dans un autre ouvrage où il était indispensable de le montrer. Il existe, en effet, une Nativité des Le Nain
qui a été donnée par Napoléon P^ à Téglise Saint- Étienne-du-Mont. Elle y est encore, mais enfouie dans un fond de chapelle, à droite du chœur; elle est si mal exposée que c'est à peine si on la peut voir; vaguement Ton aperçoit une blanchisseuse assise, la chemise ouverte sur une robe rouge et qui s'apprête à allaiter un enfant, tandis qu'auprès d'une cheminée un ange fait chauffer des couches et qu'un autre ange désigne le ciel avec son doigt ; c'est une peinture prévenante et un peu lâche, d'une saveur pieuse, nulle.
En somme, pour résumer l'apport des Le Nain, l'on peut dire que s'ils ont brossé, ainsi que les maîtres des Flandres, des scènes de mœurs, ils les ont conçues d'une façon autre, ne prenant point, de même que Steen ou Brauwer, que Teniers ou qu'Ostade, le paysan et l'ouvrier au moment où ils se réjouissent dans les cabarets et se grisent dans les bouges. Eux ne les ont pas connus joyeux; ils n'ont pas été les peintres des dimanches et des lundis, mais ceux des autres jours, des jours où l'on besogne, à la forge, à la ferme, aux champs, et où l'on trime. En peinture, ils furent les seuls, au xvii^ siècle, que la misère du peuple toucha, car Callot et Valentin ne s'occupèrent que de nippes arrangées et d'indigences bouffonnes. Ils ont été, en un mot, les peintres des pauvres gens et ce titre me paraît vraiment noble, car il fallait une certaine audace pour oser représenter de véritables manants à une époque où ils étaient considérés un peu moins que les animaux domestiques, que les chiens surtout qu'il était de bon ton alors de faire portraiturer par les artistes à la mode, par Jean- Baptiste Oudry et par Desportes.