BRUGES
En quittant Bruxelles, elle se révèle délicieuse et ayant, seule, conservé Tâme catholique des Flandres ; Bruxelles, avec ses boulevards Anspach, ses fontaines phénoménales, ses églises fermées dès midi, ses illuminations furieuses, le soir, serait à fuir si elle n'avait encore sauvé quelques-uns de ses vieux coins, sa grand'place, les salles de son musée, Sainte-Gudule, bien inférieure pourtant aux cathédrales de France; sa nef part, en effet, sur d'énormes piliers, mais ne s'élève pas ; elle est pesante ainsi que le peuple qui Fa bâtie; elle est taciturne et massive et elle n'accueille point. Elle appartient, du reste, beaucoup moins à Dieu qu'aux horribles sacristes qui l'exploitent; on s'y promène en payant, et l'on ne prie pas.
A Bruges, au contraire, les églises sont ouvertes et l'on y célèbre des Saluts quand vient la nuit. Je me rappelle la sensation de bien-aise que j'éprouvai, l'an dernier, lorsque j'entrai dans la cathédrale de Saint-Sauveur. L'on se retrouvait chez Notre-Seigneur et chez soi, au milieu de braves gens. La piété flamande n'avait point le côté silencieux et discret de la nôtre; ces fidèles se bousculaient devant l'autel, s'entassaient tous, au même endroit, sans désir d'isolement, mais, une fois installés, ils priaient bien; l'un de mes souvenirs les plus exquis de cette ville est un chapelet débité, à haute voix dans la chapelle noire de l'hôpital de Saint- Jean; il y avait là, pressées les unes contre les autres, des femmes agenouillées.
vraiment implorantes, et ce chapelet, récité en flamand, prenait dans cette langue une savoureuse ampleur. Il y avait, en même temps, un accent de caresse et de fermeté, une sorte d'affirmation raisonnée dans ces voix qui répondaient, plus lentement et d'une façon plus réfléchie que chez nous, au prêtre; le côté charmant de la ville s'attestait, le complément de ses canaux, de ses musées, de ses vieilles églises, le côté d'âme du Moyen Age qu'elle a gardé.
Mais, justement à cause de cela, elle a aussi le diable caché en elle; et on le sentait, en flânant par ses rues; elle fleurait à quelques endroits le soufre; l'encens et le soufre, à doses différentes, ce sont les odeurs contradictoires de la sournoise Bruges.
Comme à Lyon, où toutes les hérésies survivent, le satanisme fleurit à Bruges; et ce vice, elle le porte dans les plis de sa physionomie, pour peu qu'on la dévisage; elle se prête une allure douce et avenante, oui, mais parcourez-la dans tous ses sens; au bout d'une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent; vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle ; elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir à ses musées, à ses églises; elle est cachottière, telle qu'une dévote; cependant, si l'on y songe, il serait inéquitable de trop lui reprocher sa double face, car elle subit la loi commune; les extrêmes s'avoisinent et toujours, là où le Seigneur est maître, Satan se glisse.
En dépit de ces manigances infernales qui
n'existent précisément qu'en raison du bon aloi de sa piété et en sont, du reste, la preuve, Bruges est, ainsi que je l'ai dit, un havre pour les catholiques que l'impiété de Bruxelles attriste.
Puis elle a de parfaits monuments dont on ne saurait se déprendre: son église Saint-Sauveur, surmontée d'une tour massive de briques assombries par les ans, une sorte de forteresse, de donjon militaire qui se dresse dans un cercle de canaux verts; et aussi Notre-Dame, la chapelle du Précieux-Sang, l'Hôtel de Ville, la Grand'Place. Rodenbach a excellemment décrit leur attitude, je ne m'y attarderai donc point ; tout au plus m'arrêterai-je, pendant quelques minutes, dans cet hôpital Saint- Jean, si intime avec sa vieille porte cochère, ses longs couloirs où passe le costume noir et blanc des sœurs qui se relaient, depuis le XIV® siècle, pour soigner les malades; rien ne semble changé depuis tant d'années; l'on est reculé dans le lointain des âges; la Bruges charmante d'antan est là, surtout dans l'ancienne salle du chapitre, où s'exhibent les Memling.
Comme toujours, le succès va aux œuvres faibles et c'est autour de la châsse de sainte Ursule, peinte à petites lèches, que les Anglais, armés de loupes, se démènent; c'est fort heureux, car ils laissent l'approche des autres œuvres de l'artiste, libre. La merveille que cette collection! Ici, le Mariage mystique de sainte Catherine^ d'une chasteté réellement extraordinaire; là, V Adoration des Mages où je reconnais un personnage entièrement pris à la Nativité, de Roger Van der Weyden, du musée de Berlin : — le Saint Joseph tenant un petit cierge — puis une Vierge offrant de ses longs doigts fuselés
une pomme à l'Enfant, nu sur ses genoux; TEnfant est un peu vieillot, mais Elle, elle est peutêtre la plus belle Madone que Memling ait jamais peinte. L'analyse des traits serait nulle; Ton ne pourrait inscrire que des cheveux blonds, de grands yeux baissés, un nez long et droit, un front moins bombé, moins large que ceux de ses autres Mères, et une petite bouche, une bouche adorable, qui est une fleur un peu fripée, avec les quelques gerçures dun léger gel; le tout, hors d'une impossible description, est d'une ingénuité, d'une candeur et aussi d'une distinction et d'une beauté qui ne sont déjà plus, malgré la forme restée humaine, terrestres. Et, au fond, je ne sais même pas si Elle est en chair et en os, car son teint a la blancheur des moelles du sureau et son corps est fragile comme une tige. L'âme a étiré, a aminci, a presque rongé sa pâle et délicate gaine, et elle apparaît, si rayonnante, si pure, que les mots se taisent. L'on voudrait connaître la vie intérieure d'un tel peintre, mais l'on ne sait même pas quelle fut sa vie extérieure. La légende qui faisait de Memling un soldat de Charles le Téméraire, échappé à la déroute de Nancy et arrivant, au milieu de l'hiver blessé et mourant de faim et de froid, à l'hôpital Saint- Jean qui l'accueillit et le pansa, est controuvée. M. James Weale a démontré, par des pièces découvertes dans les archives de Bruges, qu'il était un bourgeois notable de cette ville, marié, père de trois enfants dont on a noté les noms, Jean, Pétronille et Nicolas. Il possédait en outre deux maisons, payait une rente de neuf escalins à la table des pauvres de Notre-Dame et il prêta de l'argent à la cité pour des frais de guerre : il n'était
DE LITTERATURE ET DE MŒURS gi
donc pas, ainsi qu'on Ta cru, un indigent. Il est né on ne sait où, mais Ton n'ignore point qu'il est mort vers la fin de Tannée 1495, à Bruges.
Le musée de l'hôpital Saint- Jean étant connu, il n'est pas besoin de décrire, par le menu, ses œuvres et mieux vaut faire halte, pendant quelques secondes, dans le musée de la ville dont presque jamais personne ne parle.
Ce musée est minuscule; il tient tout entier dans une petite salle, mais il renferme des pièces de premier ordre: d'abord un triptyque de Memling, un Saint Christophe et un Saint Benoît d'une expression admirable; malheureusement, les panneaux sont dévernis et gâtés par de sottes retouches; puis le Saint Donatien, de Van Eyck, mais la Vierge est si laide et TEnfant si débile que, malgré la facture précieuse et les tons opulents de ce peintre, on s'en lasse; ensuite, un Jugement dernier assez bizarre, d'un artiste fort peu connu, Jan Prévost, originaire de Mons et qui peignit, en 1525, ce Jugement pour la chambre échevinale de Bruges ; enfin, deux tableaux très beaux, d'une saveur très à part, d'une couleur à la fois somptueuse et sourde, le Jugement de Cambyse, de Gérard David, un Hollandais, qui vint se fixer, vers 1483, à Bruges et fut sans doute un élève de Memhng. Dans l'un de ces tableaux, Sisamne, le juge qui a prévariqué, est étendu sur un chevalet; on lui a déjà écorché toute une jambe et l'on s'apprête à lui retourner la peau du talon, comme une chaussette. Et cet homme grince des dents, tandis qu'on le jugule et que d'autres bourreaux, vêtus de rouge et de jaune, lui entament un bras et commencent à lui inciser la poitrine. Cette scène de tortionnaires
n'a pas cette senteur de basse boucherie dont plus tard les peintres de TÉcole espagnole s'éprirent; elle est vivante et terrible, mais pas répugnante et vraiment noble.
Ce Gérard David fut un très personnel maître.
Le musée de Rouen possède de lui une Vierge aux raisins, entourée de saintes femmes, une Vierge toute de mélancolie et de grâce; elle est noyée, là-bas, dans un tas de pannes.
Au lieu de passer leur temps à changer les tableaux de place, les tristes seigneurs qui régissent notre musée du Louvre feraient beaucoup mieux d'échanger cette œuvre contre autant de panneaux que l'on voudra de l'École de France; ce serait certainement une révélation pour Paris que cette Madone, de David.
Pour en revenir à Bruges et la récapituler maintenant en quelques lignes, l'on peut dire qu'elle est à la fois mystique et démoniaque, puérile et grave. Mystique par sa réelle piété, par ses musées uniques au point de vue de l'art, par ses nombreux couvents et par son béguinage ; — démoniaque, par sa confrérie secrète de possédés; — puérile, par son goût pour les insupportables verroteries des carillons, — et grave, par l'allure même de ses canaux et de ses places, de ses beffrois et de ses rues.
Mais ce qui domine, en somme, c'est la note mystique; et elle est une ville délicieuse parce qu'elle est dénuée de commerce et que, par conséquent, ses chapelles sont vivantes et que ses mes sont mortes.
DIMANCHE AU VILLAGE {En Rade)
— Je t'emmène à Jutigny, mon neveu, dit Tonde; c'est le jour où qu'on va chez Parisot faire la partie et prendre un verre.
— Mais, je ne joue pas.
— Que ça fait, tu nous regarderas! . . . Tout de même, c'est pas de refus, dit-il à Louise qui lui offrait du cognac.
— Et amusez-vous! cria la tante Norine, après qu'on eut trinqué; les deux hommes se levèrent et partirent.
— Parisot, c'est un garçon qu'a de l'aisance, racontait, en chemin, l'oncle Antoine; puis, que son auberge vaut de l'argent; et il désignait une grande bâtisse à un étage, assise sur la route de Longueville à Bray, au commencement du village.
Ils pénétrèrent par une porte au-dessus de laquelle se balançait une branche de pin, dans un indescriptible brouhaha. On eût dit que tous ces paysans qui riaient, tassés, les uns contre les autres, se disputaient et allaient en venir aux mains. On acclama le père Antoine et quelques-uns se reculèrent pour lui faire place ainsi qu'à Jacques.
— Qu'est-ce qu'on vous sert? demanda Parisot, un long gaillard dont la tête glabre tenait de celle du bedeau et du jocrisse.
— Donne-nous du cassis et du vin, mon homme, et de l'eau fraîche, répondit le père Antoine.
Tandis que le vieux examinait, les coudes sur la table, le jeu des voisins, Jacques embrassa d'un
coup d'œil la salle, une grande salle aux murs peints en vert d'eau, avec des soubassements et des filets chocolat. Çà et là, des affiches d'assurances et des prospectus d'engrais; un exemplaire de la loi sur l'ivresse collé par des pains à cacheter aux quatre coins; une règle encadrée du jeu de billard et des boules enfilées sur une tringle pour marquer les points.
Au plafond, quelques lampes à schiste; tout autour de la pièce, des bancs d'écoliers et des tables revêtues d'une toile cirée, écorchée, montrant ses fils.
Au centre, un billard massif avec des cuivres du temps du premier Empire et, dans un angle, une haie de queues blanches, à dessins marron.
Un nuage de fumée emplissait la pièce ; presque tous les paysans se sortaient de la bouche, les jeunes, des cigarettes et les vieux, des tronçons culottés de pipes.
Jacques les contempla; au fond, tous se ressemblaient ; les vieux avaient des tignasses sèches, des oreilles énormes et velues, aux lobes percés mais sans boucles, des pattes de lapin près des tempes, des yeux pas clairs, des nez ronds et gros aux fosses embroussaillées par des poils, une gouttière rasée dessous, des lèvres lie de vin, de durs mentons sur lesquels ils se passaient constamment les doigts.
En somme, ils ressemblaient tous aux cabots qui les imitent, avec leur rire édenté, leur teint au brou de noix et leurs ânonnements si peu comiques; seules, les mains turgides, noires aux articulations, les ongles écrasés, fendus, éternellement sales, les calus et les croûtes des paumes, le
cuir régredillé, couleur de pelure d'oignon des revers, indiquaient qu'ils travaillaient réellement la terre.
Et les jeunes avaient l'air de souteneurs et de soldats. Ils ne portaient pas des favoris en pattes de lapin, mais de courtes moustaches et des crânes tondus ras. Vus, de tête seulement, ils appartenaient à l'armée; du chef aux pieds, sous leur haute casquette, dans leur grande blouse bleue tombant jusqu'aux chevilles, ouverte sur le devant, laissant passer un gilet mastic garni de boutons pointillés, découpés dans une sorte de fromage d'Italie ferme, dans leur pantalon gris et leurs pantoufles à talons, brodées, ils simulaient, à s'y méprendre, la pêche des barrières parisiennes dont ils avaient le dandinement des hanches et le renversement des poings.
Ils turbulaient autour du billard, croisant leurs queues comme des armes, se sautaient sur les épaules pour se faire plier, se tapaient les cuisses, se frottaient des allumettes sur les fesses, et ils s'engueulaient ainsi que des gens qui vont s'égorger, braillant, la bouche en avant, les uns sur les autres, prêts à se manger le nez et à s'éborgner avec leurs gestes qui s'achevaient en des bourrades amicales et de gros rires.
Les vieux hurlaient, pour leur part, aussi fort, frappant du poing la table, chaque fois qu'ils jetaient une carte, ou bien s'arrêtant, en tiraient une à moitié de l'éventail de leur jeu, puis la renfonçaient, en se contractant par un rictus des mâchoires la peau des fanons.
— C'est-il pour demain? criaient les autres.
Et, une fois le coup terminé, les récriminations commençaient.
— T'aurais dû jouer cœur! — Mais non. — Si da. — Bougre d'empoté, quoi donc que t'aurais fait à ma place? puisque je te dis que le pique était maître !
— De Teau! — une absinthe pour moi! — un Picon, Parisot! et l'aubergiste, traînant les pieds, apportait la consommation dans un verre, tandis que son fils, un long cadet lagingeole qui dormait tout debout, errait dans la salle, en promenant une carafe.
Eh, par ici, l'andouille! — Mais oui, mais oui, comme ça le monde est plus content. — Ben, on le croirait point. — Je te dis que c'est un menteux. — En vérité, ben sûr, elle a si peu d'âge.
— Non, j'y vas les dimanches, mais pas les jours.
— Oh là! ... oh là! .. . ah ben c'étant ! Jacques perdait la tête dans ces interjections,
dans ces bribes de causeries qui lui parvenaient, coupées par le fri-fri d'une lèchefrite criant dans la pièce voisine, par le roulement du billard dont les queues brandies en arrière menaçaient de l'aveugler.
Il regarda l'oncle Antoine; il sirotait placidement son mélange de cassis et de vin et marquait avec un bout de craie sur la table les points du jeu.
Jacques commençait à s'ennuyer démesurément dans ce vacarme. Une odeur de vieux gilet de flanelle, de copeaux de crasse, de bran, une senteur d'étable et des bouffées de lie l'enveloppaient en même temps que des milliers de mouches bourdonnaient autour de lui, s'abattaient en masse sur le sucre, pompaient les taches de la table, se reposaient sur ses joues ou se lissaient les ailes sur le bout de son nez.
Il les chassait, mais elles revenaient en hâte, plus sifflantes et plus têtues.
Je voudrais bien filer, pensait-il, mais Toncle Antoine commençait une partie de piquet. Il changea de place et Jacques eut près de lui un vieux paysan qui portait un collier de barbe comme certains grands singes ; et il dut se reculer, car le nez de cet homme, qui avait la mine d'un professeur au jus de réglisse, égouttait ainsi qu'un filtre du café qui coulait sur la table, sur ses voisins quand il remuait, n'importe où.
— Ça y est! criait l'oncle Antoine, en distribuant les cartes ; et il se mouillait le pouce chaque fois, et tous faisaient de même lorsqu'ils jouaient.
Jacques finissait par somnoler, quand il entendit des fragments de conversation dont il s'efforça de pénétrer le sens; mais l'un des deux paysans qui causait parlait si vite et jargonnait si durement qu'il était impossible de le suivre. Il était question d'une Parisienne, et Jacques se demanda tout d'abord s'il ne s'agissait pas de Louise; mais non, on rappelait une scène qui s'ét.dt passée, le dimanche d'avant, dans l'auberge même, chez Parisot. Les deux paysans riaient aux larmes, et l'oncle Antoine, un moment distrait de son jeu par ces rires et mis sur la piste de l'histoire par un mot qu'il entendit, s'esclaffa à son tour.
Ce que je m'embête! ce que j'aurais mieux fait de rester à Lourps, se disait Jacques. Il se leva, se mit à genoux sur le banc et regarda par la fenêtre.
Toutes les femmes du pays étaient en quelque sorte réunies sur la route, et pas une, pas une,
n'avait de seins! Et ce qu'elles étaient, pour la plupart, affreuses, taillées à coups de serpe, mal équarries, blondasses, fanées à vingt ans, fagotées telles que des souillons, avec leurs chemises à coulisses, leurs jupes grises et leurs bas de prison, enfilés dans des bamboches !
Crédieu! quels laiderons! se dit Jacques. Les petites filles mêmes étaient en avance sur leur âge, avaient des traits accusés et Tair vieux. Se tenant, à six, par les mains, elles formaient une ronde et chantaient avec des voix aigrelettes:
Je m'en vas chez ma tante Qu'a des poules à vendre, Des noires et des blanches.
A quatre sous,
A quatre sous, Mademoiselle, retournez-vous !
Et sur ce mot, elles se retournaient et, dos à dos, se repoussaient le derrière, en jetant des cris.
Jacques finit par s'intéresser à ces petites singesses qui avaient au moins pour elles une vague santé de lèvres et des yeux frais; puis, d'autres accoururent, dont quelques-unes toutes jeunes, presque gentilles, dans leurs tabliers à raies. Et la ronde s'allongea et reprit, tandis qu'isolée et virant sur elle-même, au centre, une plus grande entamait une complainte sur le massacre des Innocents et sur la Vierge :
Marie, Marie, faut vous en aller, Car le roi Hérode il vient pour tuer Tous les enfants qui sont au berceau Sans oublier ceux de notre hameau.
Et la ronde s'accéléra, vola, enlevant par les
bras les plus petites qui ne touchaient plus terre et dont les chapeaux, tombés sur le dos, dansaient, retenus par un élastique autour du col.
Dans le nuage de poussière qu'elles soulevaient, Jacques n'apercevait plus la fillette dont la ronde répétait sur tous les tons le chant plaintif et traîné :
Marie monta dans son cabinet, De blanc et de bleu elle s'est habillée, Puis par-dessus ses plus beaux effets Emporta son fils dans . . .
Tout s'interrompit, et la ronde et le chant; des calottes accompagnées de piaillements aigus retentirent; une paysanne giflait éperdument l'une des petites qui avait perdu son soulier et qui continuait à sauter sur son bas.
— Dis donc, mon neveu, fit l'oncle Antoine, en tirant Jacques par sa manche, il est temps de s'en aller vers Lourps.
— Je suis prêt, répondit le jeune homme, enchanté de quitter l'auberge, et ils partirent.