‹ Pages choisiesChapitre 17 sur 25 · SAINTE LYDWINE ET SCHIEDAM · texte numérisé non relu

SAINTE LYDWINE ET SCHIEDAM

{Sainte Lydwine de Schiedam)

Vraiment, je crois bien que, personnellement, je la vis, un dimanche, parmi les orphelines que les sœurs dominicaines conduisaient à la messe; elle était agenouillée, tendue vers Tautel, égrenant son chapelet ; elle avait de grands yeux d'un bleu avoisinant le vert et, sous le bonnet noir, s'échappaient d'admirables cheveux, de ces cheveux qui, cendrés près des racines, se dorent à mesure qu'ils s'en éloignent; l'on eût dit d'un écheveau de soie éclairé par un rayon de soleil hivernal ; et la tenue de cette enfant, au teint blanc, à peine t inté de rose sur les joues, aux lèvres de fleur qui s'épanouit alors que commence à la friper le gel, était si modeste, si pieuse, si vraiment confinée en Dieu, que je ne pouvais me persuader que Lydwine eût été différente.

Ainsi que je l'ai dit, aucun image véridique de sa physionomie n'existe; sur les vingt tableaux marqués par Molanus, comme ayant autrefois orné les murs de la chapelle édifiée en son honneur par les recteurs de Schiedam, douze ont été reproduits en un insignifiant format, au xvi^ siècle, par le graveur Ji'rôme Wierix ; ils cernent, de médaillons, un portrait plus grand de la sainte recevant des mains de son ange la fameuse branche. Il est difficile de errer un t\"pe conventionnel, plus redondant à la fois et plus piètre que celui de cette estampe; on ne sait si Lydwine est un garçon ou une fille, car elle y grimace ainsi qu'un être hybride

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dont le nez busqué et fend en deux une face privée de menton.

D'autre part, j'ai considéré chez un habitant de Schiedam une très belle gravure de Valdor, du commencement du xvii^ siècle, qui la portraiture ; elle y est plus sensément traitée, mais ce n'est sûrement pas encore elle; d'autres médiocres de Pietro de Jode, de Sébastien Leclerc l'exhibent brandissant une croix, une couronne, ou une tige de rose ou une palme, seule ou accompagnée d'un ange; une dernière enfin, toute moderne, celle-là, mais assez curieuse, en tant qu'imitation des tableaux des Primitifs, est l'œuvre d'un peintre allemand Ludwig Seitz; c'est une des mieux; mais dans celle-là, de même que dans toutes les autres, le visage, plus ou moins persuasif, est inventé.

Il est donc, en somme, permis, puisque rien de certain ne subsiste, de nous la figurer, selon nos conceptions d'art et nos appétences de piété.

Et, ce dimanche, où j'entrevis cette extraordinaire fillette, nous pouvions véritablement nous certifier les premières impressions éprouvées dans cette ville; les églises débordaient, étaient insuffisantes à contenir la foule des orants ; à la Visitation de Notre-Dame, des gens lisaient leur missel devant les portes laissées ouvertes, au seuil de la rue ; les communions ne décessaient pas ; après les hommes et les femmes, les pensionnats s'ébranlaient; nulle part, nous n'avions encore constaté une si placide ardeur et j'ajouterai un respect plus absolu de la liturgie, du plain-chant exécuté non par des chantres gagés, mais par des personnes de bonne volonté, ayant de la voix et s'acquittant con-

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sciencieusement de leur tâche, décidées, pour honorer le Seigneur, à très bien chanter.

Cette petite chapelle de sainte Lydwine, dans les heures qui s'attristent, elle émerge de mes souvenirs, si lénitive, si familièrement attendrie! et comment ne pas me rappeler aussi le cordial et le délicat accueil de son pieux et savant curé, M. Tabbé Poelhekke, qui célébra, un matin, pour nous, la messe à son autel sur lequel il avait voulu exposer, comme en un jour de fête, la châsse des rehques.

Sauf ces ossements et sa mémoire qui resplendit dans cette ville, rien hélas! ne reste, ici, de Lydwine, sinon sa plaque tombale; elle a été ôtée de l'ancienne église désaffectée et muée en un temple protestant et transférée dans la petite chapelle des sœurs dominicaines qui tiennent un orphehnat et font la classe aux enfants du peuple. Cette pierre est sculptée d'une figure âgée et un peu renfrognée de femme, endormie, les mains jointes sur le ventre, et enveloppée, de la tête aux pieds, d'un linceul; en haut, deux angelots descendent pour lui ceindre d'une couronne le chef et, aux quatre coins, les quatre animaux évangéhques sont gravés dans un cercle.

Cette pierre est très bien conservée; d'après une note des Bollandistes, les calvinistes l'auraient retournée, non pour la préserver, mais pour empêcher les catholiques de s'agenouiller devant; d'après une autre tradition, au contraire, les protestants, par déférence pour la sainte, faisaient un détour dans l'égUse afin de ne pas marcher dessus et de ne point l'abîmer. Je ne sais laquelle de ces deux versions est la vraie ; je les donne telles quelles.

Quant à la bâtisse qu'elle occupa, elle est le

sujet de nombreuses controverses que nous allons résumer en quelques lignes :

Selon les uns, sa maison aurait été située dans une sente appelée Bogaarstraat ; selon les autres, dans une ruelle dite Kortekertstraat. Il y aurait eu jadis, en cette ruelle, un puits qui guérissait les fiévreux et le bétail malade; d'après d'anciens documents, à ce signe, Ton reconnaîtrait le gîte de la sainte; des recherches ont été effectuées dans ce sens, mais le puits n'a pas encore été découvert; enfin une troisième opinion qui semble la plus accréditée attribuerait sa résidence au Leliendaal, là où s'élève encore un orphehnat protestant, une bâtisse du xviii® siècle, flanquée d'un bonhomme et d'une bonne femme sculptés et peints, de chaque côté, en haut de la porte.

Voici, dans tous les cas, l'histoire de la demeure de Lydwine.

Après sa mort, le fils du docteur Godfried de Haga acheta sa maison qui devint ce qu'on appelait (( une maison du Saint-Esprit, )) c'est-à-dire un refuge de femmes pauvres; puis en 1461, le jour de la fête de sainte Gertrude, cette maison qui renfermait une chapelle fut cédée, avec l'assentiment des bourgmestres et des conseillers de Schiedam, par le collège du Saint-Esprit à une communauté de clarisses ou de sœurs grises de saint François, venues de Harlem. Il y avait, dans ce couvent, dit Molanus, un autel dédié à sainte Lydwine et érigé juste à l'endroit où reposait son lit; et l'on distribuait, tous les ans, le jour de sa fête, aux personnes riches ou pauvres qui se présentaient, un pain blanc.

En 1572, les gueux, après avoir dévasté l'église

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de saint Jean-Baptiste, démolirent la chapelle du Leliendaal et le cloître fut pillé. Il devint en 1605 un orphelinat qui fut rasé en 1779, car il tombait alors en ruine et reconstruit à la même place, c'est-à-dire à la place de la demeure de Lydwine.

Mais ce dernier point est justement celui qui n'est pas admis, sans conteste, par tous. Je n'ai pas à prendre part à ce débat qui n'intéresse d'ailleurs que les habitants de Schiedam; je dois ajouter cependant qu'une quatrième opinion me fut exprimée à Amsterdam ; celle-là aurait l'avantage de mettre tout le monde d'accord, la voici: Lydwine aurait habité plusieurs logements et aurait été transportée, après la mort de ses père et mère, au domicile de son frère.

Je ne sais ce que vaut cette allégation dont je ne discerne dans les historiens aucune trace; elle me suggère cependant une remarque.

Brugman nous raconte que la maison du père de Lydw ne était basse et humide, plus semblable à une tombe qu'à une chaumine ; or, je me demande comment dans une bicoque si exiguë, tant de personnes purent camper. Après la mort de son père, son fils, sa femme, ses deux enfants, un cousin nommé Nicolas, l'augustin Gerlac et finalement la veuve Catherine Simon y auraient résidé. Il est fort possible qu'ils n'y aient pas séjourné tous ensemble, au même moment, mais il n'en reste pas moins douteux que ce réduit ait pu être assez grand pour héberger autant d'hôtes. Il y aurait peut-être lieu de croire alors que la maison dans laquelle mourut Lydwine n'était pas la même que celle dans laquelle elle était née et avait vécu les premières années de ses souffrances.

L'emplacement du canal sur la glace duquel elle s'est brisé une côte, est le sujet de moins de débats ; les archéologues semblent d'accord pour désigner une rue qui s'affuble encore du nom de « chemin des boiteux » « Kreupelstraat » ; cette rue était un canal, il n'y a pas bien longtemps encore, car j'ai acquis, à Schiedam même, une photographie prise sur nature et qui le représente ; elle est sans caractère et il est difficile de s'imaginer le lieu exact où se passa la scène relatée par les biographes et peinte sur l'un des tableaux de l'église.

Du temps de Lydwine, il n'existe, en somme, que l'antique éghse de saint Jean-Baptiste, devenue un temple réformé ; mais la sainte n'y a pas, corporellement du moins, prié, puisque ce sanctuaire, brûlé dans l'incendie de 1428, fut rebâti, en partie, pendant sa vie, et alors qu'elle était alitée et ne pouvait sortir.

Cette église, la seule ancienne de Schiedam, est un édifice de brique, surmonté d'une haute tour coiffée d'un petit chapeau rajouté et attifée d'un très puéril carillon; son intérieur, à ogives, est soutenu par sept piliers à chapiteaux sculptés de feuillages et plafonné de poutres ; sa nef est coupée en deux par un tablier de bois. Au-dedans, ce sont des estrades de distribution de prix ou de foire foraine, des bancs d'œuvre, des amas de bibles. La tristesse de ce sanctuaire souillé, sans autel et sans messes !

Plus que dans cette basilique, plus que dans ces rues que je viens de citer, le souvenir de Lydwine vous hante, alors qu'on erre dans les vieux quartiers de Schiedam, moins réparés et moins remis à neuf ; que de fois, le long de ces canaux ombragés d'arbres

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et dont les ponts tournent pour laisser filer les bateaux, nous Tavons évoquée, tandis que les grands moulins à vent bénissaient, avec la croix de leurs ailes, la ville ; elles dessinaient le rond d'une croix grecque et me rappelaient le mémorial de cette Passion que finit par méditer si ardemment la sainte! et, pendant que ces croix silencieuses signaient Thorizon, au loin, un sergent de ville, débonnaire, malgré son casque à pointe et sa petite épée de chasse, surveillait les déchargeurs en vêtements de laine rouge et en culotte courte, qui débarquaient des tonnes sur le quai, les manœuvres qui, devant les distilleries, pompaient la drêche chaude coulant en rigoles de café au lait dans les barques; et moi, je songeais au père de Lydwine, au bon Pierre, qui avait été l'homme du guet, le sergent de ville de son époque, à Schiedam.

Devant nos pas, les rues d'eaux s'allongeaient, en tournoyant, plantées de moulins du xviii® siècle, superbes avec leurs briques culottées, leurs grandes collerettes de bois, leurs petites croisées peintes en vert Véronèse ; leurs ailes parfois sans voiles simulaient alors des lames de rasoirs prêtes à fendre l'air; et ces moulins apparaissaient géants à côté des tout petits que l'on construit maintenant et qui sont revêtus, comme d'une houppelande de peluche grise, habillés comme avec des peaux veloutées de souris.

Et cette minuscule cité s'adorne de coins charmants ; dansles vieux quartiers que traverse la rivière à laquelle elle doit son nom, la Schie, ce sont des lacis de ruelles bordées par des bâtisses enfumées de briques, dessinant avec l'onde qui les mire d'amusantes courbes, d'antiques masures ajourées ainsi

que des séchoirs de mégissiers ou précédées de hautes façades couvertes de grands toits qu'effleurent les mouettes ; et des files de sansonnets perchés sur leurs arêtes, de même que sur des bâtons, chantent.

Subitement, au détour d'une de ces sentes, d'immenses échappées dé campagne fuient, des plaines encore coupées par des canaux qui font l'effet de marcher avec les nuages qu'ils réverbèrent. Très au loin, des mâts de navires qu'on ne voit point, semblent piqués en terre; une voile se déplace et, derrière elle, le bras d'un moulin, qu'elle cachait, surgit ; des vaches blanches et tachées d'encre, des moutons, des pourceaux noirs et roses s'aperçoivent, à perte de vue, sous l'infini d'un ciel que rien n'arrête ; et, à regarder ces végétations si fraîches et si vertes, qu'en comparaison de celles-là, les prairies les mieux arrosées de la France, sont jaunes et sèches, à contempler ce firmament d'un bleu pâle, presque polaire, que bouillonnent des nuées d'argent qui se dore, une très douce mélancolie vous vient.

Ces sites placides, ces étendues taciturnes, ces paysages graves ont quelque chose de personnel, un je ne sais quoi d'affectueux et de quiet; le charme de cette nature si spéciale tient, je crois, à cette bonhomie qu'elle dégage, une bonhomie qui sourit, un peu triste, et se recueille.

Comme contraste à ces plaines et à ces petites rues qui s'embrouillent dans d'étroits canaux, à l'autre extrémité de la ville, s'épand un fleuve immense, la Meuse; elle se jette, à cet endroit, dans la mer. Au fond, Rotterdam émerge de l'eau avec ses monuments dressés sur le ciel qui s 'illimite ; les petits vapeurs qui assurent le service des côtes

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fument à l'horizon, tandis que le souffle d'une formidable fabrique de bougies domine tous ces bruits; le quai est hérissé de grues à vapeur et comblé de tonnes. Ce rappel de la vie moderne, dans le pays de Lydwine, déconcerte et Ton se prend à regretter le temps où de maladroits pêcheurs incendièrent Schiedam, la veille du jour où ils s'embarquèrent sur ces plages alors vides, pour aller pêcher le hareng.

Et, à ce propos d'incendie, ne faut -il pas noter que la sainte, qui en subit trois, de son vivant, est ici considérée, même par les protestants, comme une sauvegarde contre les ravages du feu; il n'existe pas, en effet, d'exemple que lorsqu'une usine d'alcool flambe, celles qui l'avoisinent s'enflamment; Lydwine est aussi, cela va de soi, invoquée pour la guérison des malades; l'on prête à la cure un petit philatère d'argent contenant quelques-unes de ses parcelles, pour les faire toucher à ceux qui souffrent et, tous les lundis, à sept heures du soir, on la prie, avant le Salut du Saint- Sacrement, afin qu'elle détourne les fléaux de la ville.

Elle vit, on le voit, à Schiedam où les cathohques la vénèrent et où il sied de dire, pour être juste, que les réformés ne lui sont nullement hostiles; elle compte des amis à Harlem, mais plus loin, son souvenir s'efface.

Voilà déjà près de douze jours que nous habitons la minime cité et, en sus de son aspect extérieur, nous commençons à connaître ses antécédents et à pénétrer dans sa vie intime.

Schiedam ne fut jamais une grande ville, mais elle fut jadis un bourg prospère. Maintenant, elle

décline; les anciennes familles riches sont parties; son industrie particulière, celle du genièvre, du schiedam qui lui emprunte son titre, est bien déchue, depuis que des villes telles qu'Anvers se sont décidées, elles aussi, à fabriquer les eaux-de-vie de grains. Elle possédait autrefois trois cents distilleries et Ton en compte à peine, à l'heure actuelle, cent vingt. Où sont les bateaux qui arrivaient naguères de Norwège avec leurs cargaisons de grains bleus? Je n'en ai découvert aucun et je doute un peu que le fruit de genévrier entre désormais dans la confection de cette magnanime liqueur. Elle semble préparée, ainsi que le wiskey d'Irlande et le gin d'Ecosse, avec le blé, le maïs et l'orge ; et c'est, par toutes les rues, près des canaux, non l'odeur un peu d'allumette des vrais genièvres, mais la senteur de la farine de lin chaude, de la drêche, des résidus en bouillie de l'orge. On les évacue à la sortie des usines, dans des citernes, le long des quais et, là, des hommes les pompent et les déversent dans des barques, pour servir à la nourriture des bestiaux.

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