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LA BÉNÉDICTION DES MALADES

La Procession aux Flambeaux {Les Foules de Lourdes)

Nous nous heurtons à la tête du cortège qui se forme et à une multitude serrée de curieux qui encombrent les allées du Gave. On nous livre passage et nous atteignons la grotte d'où doit partir la procession.

Le Saint-Sacrement, que Ton est allé chercher dans le Rosaire, est posé sur l'autel portatif et il rutile dans cette fournaise des cires. Les évêques sont déjà là, ceux d'Avignon, d'Angoulême, d'Ayre, le jeune homme aux longs cheveux de la Palestine et des dignitaires, des chanoines affublés de pèlerines et de jupes mi-partie violette, mi-partie pourpre, des capucins en bure brune, des prêtres, les uns en surplis, les autres en chasubles d'or, attendent derrière ces Grandeurs auxquelles vient se joindre l'évêque Bénédictin de Metz dont la robe d'un violet qui tourne au rose me rappelle le costume en taffetas tout à fait rose, celui-là, dont était vêtu, comme une frêle Cydalise, un prélat Portugais, l'évêque de Macao, que je vis, l'an dernier, à Lourdes.

Des milliers d'ecclésiastiques, des milliers de fidèles, un cierge au poing, s'étendent de la grotte à l'esplanade, tout le long du Gave, sur deux rangs, précédés de la croix, des enfants de chœur, des suisses de la basilique, chamarrés d'argent sur fond bleu.

Au centre de la procession qu'ils semblent tran-

cher en deux, devant des bannières qui flottent, deux autres suisses, deux longs escogriffes amenés par je ne sais plus quel diocèse — par celui de Nantes, je crois — sont habillés de vermillon et d'or et coiffés de bicornes gigantesques, surmontés d'un énorme panache de catafalque, blanc.

L'on attend le signal du départ ; des prêtres agenouillés prient devant le Saint-Sacrement ; j 'allume le cierge qu'on m'apporte; des estafettes laïques vont et viennent, de l'esplanade à la grotte; des messieurs d'une importance incroyable jouent le rôle d'agents de pohce, bousculent les prêtres, tarabustent les pèlerins. Les étonnantes gens ! n'aije pas entendu l'un d'eux, un jour, alors qu'on célébrait la messe à la grotte, dire à la foule : Nous allons donner la sainte communion — ce Nous est un monde !

Tout à l'heure, devant l'ostensoir, l'un d'eux encore semblera désigner au Christ, avec son ombrelle blanche qu'il agitera dans sa main, ceux des malades qu'il doit guérir, tandis qu'un autre fera le geste, bien inutile d'ailleurs, puisqu'il s'adresse à des catholiques, de s'agenouiller devant le Saint-Sacrement, lorsqu'il se tiendra devant eux.

Enfin, avec l'assentiment de ces sacristes, la procession s'ébranle; je suis les évêques et, derrière moi, la troupe des brancardiers ferme la marche.

On chante un ambigu de latin et de français, un pot -pourri composé du Magnificat, alternant, verset par verset, avec cette strophe :

Vierge, notre espérance, Étends vers nous ton bras, Sauve, sauve la France, Ne l'abandonne pas! (Bis).

Nous avançons lentement, comme dans un couloir profond de foule et quand, après avoir longé la rivière, nous débouchons sur l'esplanade, c'est un mur de multitude, une mer de têtes qui moutonnent aussi loin que nous pouvons les voir; la rampe, les escaliers, la terrasse au-dessus du Rosaire, les allées, le parvis de la basilique pullulent de monde. Le blanc des bonnets fourmille et des coups de feu sont tirés, çà et là, par des ombrelles rouges; la montagne du chemin de croix est couverte et ses lacets débordent ; rien ne monte ni ne descend, tout grouille sur place; jamais il n'3^ eut une telle afïiuence de pèlerins et de curieux. Des appareils photographiques sont hissés, au sommet d'échelles, en bas de la rampe.

L'immense cirque de l'esplanade, dans le vide duquel nous allons pénétrer, est limité, formé par la haie des voiturettes des alités, posées au premier rang; derrière elles, sur des bancs, s'entassent les infirmes qui peuvent encore s'asseoir et les infirmières chargées de les garder; et plus loin, à perte de vue, en une masse compacte, le public s'amoncelle.

La procession qui nous précédait nous a quittés, pour la bénédiction des malades; après avoir traversé toute l'esplanade, elle a rejoint le Rosaire, et là sur le parvis, en colonnes serrées, elle se range. Contre les portes closes, au-dessous du basrelief de Maniglier, se dressent les bannières de velours nacarat et de soie blanche, brodées d'or. D'un bout à l'autre de la façade, une grande ligne s'étend, blanche en haut et noire en bas, la ligne tracée par les prêtres dont les surplis coupent la soutane aux genoux.

Dans le buisson en feu des cierges dont chacun hausse une ramille, tous ces ecclésiastiques s'amassent, avec, devant eux, sur le bord des marches, la troupe des enfants de chœur, revêtus de la livrée bleue de la Vierge et les suisses, aux uniformes d'azur et d'argent, de vermillon et d'or.

Et, dans le fond de ce tableau resté, pendant quelques minutes, immobile, j'aperçois des mouvements qui s'opèrent; d'abord c'est le coup brun, le ton de motte à brûler de robes de capucins que l'on pousse en avant, et c'est ensuite la soudaine explosion des tuniques violettes et pourprées des chanoines, sortis du remous blanc et noir des prêtres et placés au premier rang.

L'évêque d'Avignon tient l'ostensoir, sous une ombrelle, entouré de sacerdotes en chasubles et de céroféraires qui portent des lanternes, aux vitres cramoisies, allumées.

Nous commençons à longer après lui, lentement, la haie des malades, et déjà le cœur s'étreint. Ah ! les visages qui divaguent de détresse et d'espoir, les visages désordonnés de ce moment-là! il y en a qui pleurent, sans bruit, la tête basse, d'autres, au contraire, qui lèvent des yeux inondés de larmes; et des voix suffoquent, des voix à bout de souffle, des voix déjà mortes essaient de répéter le cri vivant des invocations que lance, de toute la force de ses poumons, un prêtre qui stationne, seul, sur l'esplanade:

Seigneur, celui que vous aimez est malade! Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!

Et des bras se tendent vers l'ostensoir, des lèvres tremblent et balbutient, des mains se joignent qui retombent, désolées, après.

Le Saint-Sacrement passe.

Une femme, la tête dans ses doigts qui ruissellent, a le corps soulevé par des sursauts.

Et rien ne bouge, les alités restent étendus.

Voilà que je reconnais dans les rangs mes pauvres amis inconnus de Thôpital; dans le groupe des malades hollandais qui ouvrent des yeux bleus, tout noyés, dans des faces de panaris mûrs, dans des faces trop blanches, le petit gnome est enfoui sous des couvertures sur sa minuscule civière ; ses traits sont rigides, ses bras et ses jambes en fuseaux sont roides. Il dort ou est évanoui; et voici le môme de Belley qui a la jambe emprisonnée dans sa gouttière de bois. La sœur bleue qui raccompagne est prosternée sous son hennin et égrène son rosaire; lui, regarde d'un air curieux, sans s'émouvoir.

Et le Saint-Sacrement passe.

On chante trois fois la strophe « Monstra te esse Matrem » que la foule répète en un immense écho qui se prolonge et résonne, repris là-haut, par les pèlerins installés sur la montagne du chemin de croix.

Et toujours rien ne bouge.

Ce champ de la maladie que nous venons de suivre, cette récolte couchée sous l'averse des maux, me semblent, hélas! bien perdus. Nous sommes arrivés à la moitié de notre course, aux marches du Rosaire et aucun impotent n'a été, dans un souffle divin, projeté debout.

Là, gisent, sur des brancards, les grands malades ; un homme, dont le visage couleur de feuille sèche, ouvre les yeux; deux tisons, subitement allumés, flambent dans des paupières de cendre. Il fixe

avidement la monstrance, puis tout s'éteint: son visage, éclairé une seconde, redevient un visage d'ombre; la femme au mal de Pott, qui baigne dans son pus, n'ouvre même pas les yeux; elle paraît être déjà hors de la terre; d'autres également sont plongées dans le coma et la bouche d'une fillette que l'on essuie, écume ; plus loin, dans le rang serré des matelas, je retrouve la petite sœur blanche, la sœur Justinien qui paraît morte, exposée dans son panier comme dans un cercueil.

Ah! j'ai le cœur angoissé, en la voyant. Je ne sais ... je crois que celle-là va se dresser, que le ciel va enfin répondre à nos suppliques . . .

Le Saint-Sacrement l'enveloppe dans la croix de son éclair d'or. Elle demeure, inerte et livide . . .

La prêtre accélère les invocations; la foule les répète en un long grondement :

Seigneur, faites que je voie!

Seigneur, faites que j'entende!

Seigneur, faites que je marche!

Et l'on entonne « l'Adoremus in aeternum » — et toujours rien ne se produit; nous avons longé le devant du Rosaire ; nous redescendons maintenant à gauche, l'avenue que nous avons montée à droite.

D'une voix rauque qui s'exaspère, l'implorateur clame :

— A genoux, tout le monde les bras en croix!

Et la multitude immense obéit ; les prières dévalent, se précipitent et aucun malade ne se lève !

Des maux hideux défilent devant nous. Je croyais avoir tout vu à l'hôpital, hélas ! il y a là des lots d'hydrocéphales et de choréiques — un homme perturbé par la paralysie agitante, dont la tête va

et vient, secouée comme un battant de cloche et dont les doigts crispés font sans cesse le geste de déboutonner son gilet; il y a surtout des êtres effrayants, sortis de je ne sais où, un vieillard qui a un mufle de veau, cachou, tout en croûtes, une femme dont le nez est devenu une trompe de tapir et dont Toeil, entraîné par cette poussée en avant, projette un globe blanc, au bout d'un pédoncule; il y a là, cachées derrière des voiturettes, des figures en viande écorchée et des figures en viande mortifiée, vertes; c'est un déballage de l'hôpital saint Louis, un musée d'horreurs.

L'invocateur continue, sans se lasser.

Seigneur, dites seulement une parole et je serai guéri!

On chante le « Parce Domine, » trois fois, et, dans un cri désespéré, le prêtre, les bras au ciel, vocifère : *

Seigneur! sauvez-nous, nous périssons!

Et le cri, répété par des milliers de voix, roule dans la vallée!

Le Saint-Sacrement passe toujours et rien ne se montre.

On finit par être pris de tentation ; les reproches sont prêts à vous jaillir des lèvres. Que fait-Elle, alors qu'il lui serait si facile de guérir tous ces gens ? Il y a, malgré tout ce qui peut la choquer, ici, tant de Foi, tant de prières, tant de charité, tant d'efforts, qu'attend-Elle ?

Cette clairière où l'exorateur rugit ses appels n'est cependant pas vide. Le Christ, Marie et les Anges sont là, qui regardent, invisibles et écoutent, silencieux. Jésus l'a formellement promis : « Là où

deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Et nous sommes des milliers réunis pour le prier ! — Pourquoi ne répond-Il pas? Et j'ai rimmédiate vision d'un vieux tableau du Jugement dernier à Bruges, d'un Primitif des Flandres, Jan Provost, où le Christ, entouré d'une cour d'anges, s'affirme, terrible, une épée à la main et montre de l'autre la plaie de son cœur à la Vierge qui le supplie à genoux d'épargner les pécheurs; et Elle répHque, au geste de courroux, en découvrant la poitrine qui l'allaita, en opposant à son cœur percé par les hommes, son sein.

N'est-ce pas ce qu'Elle doit faire à ce moment-ci ?

Et pourtant aucun grabataire n'est allégé. Ici, une femme tend, éperdue, un enfant dont les yeux chavirent dans une face qui se décompose et retombe sur ses genoux, en sanglotant; là, un pauvre homme, aveugle, se tient agenouillé, le chapeau à la main. Il semble demander à Dieu Taumône et, comme aux autres. Dieu qui passe ne lui donne rien !

C'est vraiment affreux!

L'implorateur s'énerve, hurle:

Vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant !

Et il épuise ce qui lui reste de forces, en jetant le grand cri après lequel souvent les miracles éclatent.

Hosannah ! au Fils de David !

La foule, les bras en croix, lance furieusement au ciel cette clameur de triomphe; elle sent qu'elle joue son va-tout.

Et le Saint-Sacrement continue sa marche, indifférent, insensible.

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Je suis découragé, je n'ai plus envie de prier; cependant je sollicite la guérison du malheureux à la peau boursouflée, au cuir chagriné, couleur lie de vin ; il est là, si triste, grappillant ses patenôtres, dissimulant derrière la capote d'une voiturette sa lamentable figure.

La procession est revenue à son point de départ ; tous les malades ont été bénis ; nous faisons volteface et, traversant alors la clairière, dans son milieu, nous nous dirigeons, en droite ligne, sur le Rosaire.

L'on recommence V « Adoremus in aeternum, » Ton reprend le « Monstra te esse Matrem » et révêque d'Avignon atteint le parvis de l'église; il entre sous le dais d'or qui l'attend et présente l'ostensoir, dont le métal étincelle, aux assistants. L'on chante le « Tantum ergo » et, dans le grand silence de toute l'esplanade prosternée, il élève la monstrance et trace au-dessus des milliers de têtes, une croix lumineuse d'or.

C'est fini; l'on va quérir les voitures, les civières, ramasser ce bagage de débris humains et le reporter à l'hôpital.

Ah! tout de même! je ne puis m'empêcher de songer à ces malheureux arrivés de si loin, qui ont subi tant de fatigue de chemin de fer et qui ne sont pas guéris I ' ils vont rentrer dans les funèbres salles, rejoindre leurs lits, exténués par ces transbordements sur des brancards ou dans des attelages.

A cette heure, dans la nuit, la grotte, creusée sous la basilique, flamboie comme une fournaise; c'est de là que part l'incendie propagé par les cierges des pîlerins que l'on ne voit pas; il semble que des étincelles sautées du fond d'un four ouvert et portées par le vent, voltigent dans les lacets de la

colline, qui, lentement, s'embrasent; et les bluettes gagnent du terrain, pétillent déjà dans les arbres derrière Tabside de la basilique et atteignent, peu à peu, en tournant, le parvis, avant de descendre sur la rampe de droite, dans une indescriptible cacophonie de « Laudate Mariam » de « Au ciel, au ciel ! » mêlés à des cantiques de langues étrangères, tous écrasés, pourtant, par la masse pesante des Ave.

Et voici la basilique qui s'illumine du haut en bas, qui se découpe en des lignes tricolores dans Tombre et elle paraît plus étriquée, plus chétive encore, sur le fond de ces montagnes que les ténèbres, déchirées par des coups de lumière, agrandissent. La chaufferette ronde, à couvercle, le gueux posé sous ses pieds, le toit du Rosaire, brasille avec la ferblanterie de son dôme et ses oculi rouges. Maintenant, les deux rampes sont en pleine combustion; Ton monte sur Tune et Ton descend sur l'autre; l'on dirait d'une roue de feu, couchée sur le flanc, à demi soulevée du sol, qui tourne, en crépitant, lançant, dans son mouvement giratoire, des gerbes d'étincelles. Les cierges qui grimpent se hâtent, semblent marcher, en poussant des cris de victoire, à l'assaut de la basilique ; et subitement, dans le sillage scintillant, de grands trous se font; le vent a éteint des cierges et des mouches de feu volent pour les rallumer et les trous noirs disparaissent, bouchés par des paquets de flammes !

Et cela tourne, tourne, sans arrêt, dans un vacarme d'Ave, soutenu par les cuivres de la fanfare ; au loin, l'esplanade qui déborde, fait songer à une plaine dont la récolte se carbonise, à des champs

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d'épis en ignition; et les tiges de cette moisson qui brûle projettent un éclairage de théâtre sur les arbres des alentours dont le vert s'albumine et se décolore.

En face de la grotte, le long du Gave, de minuscules cortèges s'organisent encore et Ton croirait voir des essaims de vers luisants qui ondulent sur la terre, puis se muent, rejetant leurs chrysalides de nuit, à mesure qu'ils montent en voltigeant, dans les lacets de la colline, en des phalènes d'or. Ces cierges chantent, mais leur faible voix que l'on entend à peine finit par se perdre dans l'énormité de l'ensemble qui ébranle l'ombre des monts.

Ah! l'étrange vision et le délirant spectacle de cette foule accourue de tous les paj^s de l'univers, dans ce petit coin de rien du tout, pour prier la Vierge ! à quelques pas d'ici, c'est la campagne silencieuse, la campagne noire ; et tous ces gens qui veillent, si loin de leurs patries, disent la même chose dans des idiomes différents et pensent de même; tous sont certains que des infirmes abandonnés par les médecins peuvent, si la Vierge le veut, en un instant, guérir; tous savent que des conversions impossibles, que des affaires inextricables peuvent s'accomplir et se dénouer, en un clin d'œil; et dans cette multitude innombrable que ne contraint aucune police, jamais un désordre, jamais une dispute; l'effervescence même que produisent des miracles, tombe d'elle-même. Il y a, dans cette cité de Notre-Dame, un retour aux premiers âges du christianisme, une éclosion de tendresse qui durera, tant que l'on restera sous pression, dans ce havre de la Vierge. On a l'idée d'un peuple composé de fragments divers et néan-

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moins uni comme jamais peuple ne le fut; il se désagrégera, demain, par des départs mais il se reconstituera par l'arrivée de nouveaux éléments apportés par de nouveaux trains, et rien ne sera changé; la piété sera pareille, la patience et la foi seront semblables. Lourdes, est, en somme, une principauté qui réalise et bien au delà les plus audacieuses chimères des philanthropes; c'est la fusion temporaire des castes ; la femme du monde y panse et y torche Touvrière et la paysanne; le gentilhomme et le bourgeois deviennent les bêtes de trait des artisans et des rustres et se font garçons de bains, pour les servir.

Le pauvre, est hébergé, nourri, baigné, choyé, pour la grâce de Dieu; il peut puiser toute Teau qu'il désire à la fontaine; il peut s'asseoir dans toutes les églises, et devant la grotte, partout où il lui plaît, sans avoir jamais à dépenser un sou.

Le rêve d'une société qui serait propre se décèle, pour quelques mois, tous les ans, à Lourdes; il est dû à cette vertu que saint Paul déclarait supérieure à toutes, à la charité; et je songe mélancoliquement que si les préceptes du Christ étaient suivis, l'existence pourrait être clémente à tous ; mais c'est ici que l'utopie commence; personne ne se soucie d'un prochain qui ne cherche la plupart du temps, d'ailleurs, qu'à vous exploiter et, d'autre part, les mécréants n'ont qu'un but, persécuter les catholiques, lesquels regrettent de ne pas disposer du pouvoir pour persécuter, à leur tour, les impies, oubliant que, s'ils ont le droit d'avoir des martyrs, leur religion, à eux, leur défend d'en faire.

Et, tandis que je rumine ces réflexions, la roue de feu tourne toujours; mais elle dégage déjà

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moins d'étincelles, et, à mesure qu'elle se refroidit et s'éteint, un brasier s'allume au-dessous d'elle, dans la cuve formée devant le Rosaire, par le cercle des rampes. Toutes les lueurs des cierges sont tombées là; et quand les rampes sont devenues tout à fait noires, quand la roue s'est arrêtée, une immense flambée d'incendie jaillit de la cuve.

Et alors un spectacle splendide, à jamais inoubliable, surgit.

Les hurlements disparates se sont tus et de la cuve incandescente le Credo du plain-chant s'élance. Il se déroule, soutenu par des milliers de voix, monte, au milieu, des flammes, en une auguste lenteur, dans les ténèbres du firmament.

C'est la profession de foi de la terre enfin sortie de la confusion des langues pour s'exprimer dans l'idiome liturgique; c'est la concentration des prières individuelles du jour, réunies en la gerbe de la prière commune ; c'est l'offrande au Seigneur — devant lequel la Vierge exaltée jusqu'à ce moment s'efface — du parfum vocal du symbole de ses Apôtres, l'encens chanté de son Église même !

Et en haut, tout en haut, dans le ciel, alors que les accents solennels du Credo planent, un nouvel astre se lève, au sommet de la montagne du grand Gers, invisible dans l'ombre, un astre qui a la forme d'une croix et qui rutile dans la mêlée des autres étoiles, la croix, allumée par des jets électriques, sur la cîme disparue du mont!

C'est terminé, la cuve ardente fume et s'éteint ; la moisson de feu de l'esplanade a été fauchée ; la procession se disloque, les cierges se meurent. Seul, le vaste trou de la grotte continue de flamber. Cependant, çà et là, comme d'un collier dont le fil se

casse, des perles de lumière bondissent, roulent, isolées, et s'éloignent les unes des autres, sur les routes. Quelques fumerons achèvent de rougeoyer le long du Gave ; quelques feux-follets volètent encore près du Rosaire, mais ils ne tardent pas à disparaître, eux aussi, dans le noir.

Cette fois, c'est bien fini; je ne sais . . . mais j'ai l'idée que cette splendide féerie est indépendante de nous, que nous n'y sommes pour rien, que cette vision n'est qu'une allégorie, qu'une figure ... il me paraît que la réalité, cachée sous des apparences humaines, est autre . . .

Il me semble qu'après avoir humblement travaillé, pendant le jour, dans des cabines de bain, pour guérir des corps et sauver des vivants, la Vierge travaille, maintenant, dans la nuit, pour guérir des âmes et pour sauver des morts.

C'est Elle qui a tourné ce rouet de feu et filé le lin en flammes des prières, afin de tisser les robes glorieuses de ces âmes qui n'attendent plus que leur vêtement de Paradis pour sortir du Purgatoire !

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