LE FRERE PORCHER
{En Routé)
DuRTAL s'en fut se promener. Il espéra dissiper son étouffement par une longue marche.
Il s'engagea dans un chemin qu'il n'avait pas encore parcouru et il déboucha dans une clairière où se dressaient les ruines de l'ancien couvent, quelques pans de murs, des colonnes tronquées, des chapiteaux de style roman ; malheureusement ces débris étaient dans un déplorable état, couverts de mousse, granités, rêches et troués, pareils à des pierres ponces.
Il continua sa route, aboutit à une longue allée, au-dessus de laquelle s'étendait un étang; celuilà était cinq ou six fois grand comme le petit étang en forme de croix qu'il fréquentait.
Cette allée qui le surmontait était bordée de vieux chênes et, au milieu, s'érigeait, près d'un banc de bois, une statue de la Vierge, en fonte.
Il s'installa, en bas, près de l'étang dont les bords étaient ceinturés par des roseaux qu'entouraient des touffes d'osiers; et il s'amusait à contempler les couleurs de ces arbustes, leurs feuilles d'un vert lisse, leurs tiges d'un jaune citron ou d'un rouge sang, à observer l'eau qui frisait, qui se mettait à bouillir sous un coup de vent. Et des martinets la rasaient, l'effleuraient du bout de leur aile, en détachaient des gouttes qui sautaient ainsi que des perles de \df-argent. Et ces oiseaux remontaient, tournoyaient au-dessus, poussant les huit, huit, huit, de
leurs cris, tandis que des libellules s'allumaient dans Tair qu'elles sabraient de flammes bleues.
Le pacifiant refuge! pensait Durtal; j'aurais dû mV reposer plus tôt; il s'assit sur un lit de mousse, et il s'intéressa à la vie sourde et active des eaux. C'était, par instants, le clapotis et l'éclair d'une carpe qui se retournait, en bondissant; par d'autres, c'étaient de grands faucheux qui patinaient, à la surface, traçant de petits cercles, se cognant les uns sur les autres, s'arrêtant, puis refilant, en dessinant de nouveaux ronds; et, par terre, alors auprès de lui, Durtal voyait jaillir les sauterelles vertes au ventre vermillon, ou, grimpant à l'assaut des chênes, des colonies de ces bizarres insectes qui ont sur le dos une tête de diable peinte au minium sur un fond noir.
Et, au-dessus de tout cela, s'il levait les yeux, c'était la mer silencieuse et renversée du ciel, une mer bleue, crêtée de nuages blancs qui s'escaladaient comme des vagues ; et ce firmament courait en même temps dans l'eau où il moutonnait sous une vitre glauque.
Durtal se dilatait, en fumant des cigarettes; la mélancolie qui le comprimait depuis l'aube commençait à se fondre et la joie s'insinuait en lui de se sentir une âme lavée dans la piscine des Sacrements et essorée dans l'aire d'un cloître. Et il était, à la fois, heureux et inquiet; heureux car l'entretien qu'il venait d'avoir avec le père hôtelier lui ôtait les doutes qu'il pouvait conserver sur le côté surnaturel que présentait le soudain échange d'un prêtre et d'un moine, pour le communier; heureux aussi de savoir que, non seulement, malgré les désordres de sa vie, le Christ ne l'avait pas
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repoussé, mais encore qu'il lui accordait des encouragements et lui donnait des gages, qu'il entérinait par des actes sensibles Tannonce de ses grâces. Et il était néanmoins inquiet car il se jugeait encore aride et il se disait qu'il allait falloir reconnaître ces bontés par une lutte contre soimême, par une nouvelle existence complètement différente de celle qu'il avait jusqu'ici menée.
Enfin, nous verrons! et il s'en fut, presque rasséréné, à l'office de Sexte et de là au dîner où il retrouva M. Bruno.
— Nous irons nous promener aujourd'hui, fit l'oblat, en se frottant les mains.
Et Durtal le considérant, étonné.
— Mais oui, j'ai pensé qu'après une communion un peu d'air hors les murs vous ferait du bien et j'ai proposé au R. P. abbé de vous libérer aujourd'hui de la règle, au cas où cette offre ne vous déplairait pas.
— J'accepte volontiers et je vous remercie, et vraiment, de votre charitable attention, s'écria Durtal.
Ils dînèrent d'un potage à l'huile dans lequel nageaient une côte de choux et des pois; ce n'était pas mauvais, mais le pain fabriqué à la Trappe rappelait, lorsqu'il était rassis, le pain du siège de Paris et faisait tourner les soupes.
Puis ils goûtèrent d'un œuf à l'oseille et d'un riz salé au lait.
Nous rendrons d'abord, si vous le voulez bien, dit l'oblat, une visite à Dom Anselme qui m'a exprimé le désir de vous connaître.
Et à travers un dédale de couloirs et d'escaliers, M. Bruno conduisit Durtal dans une petite cellule
où se tenait Tabbé. Il était vêtu de même que tous les pères de la robe blanche et du scapulaire noir; seulement, il portait, pendue au bout d'un cordon violet, sur la poitrine, une croix abbatiale d'ivoire, au centre de laquelle des reliques étaient insérées, sous un rond de verre.
Il tendit la main à Durtal et le pria de s'asseoir.
Puis, il lui demanda si la nourriture lui paraissait suffisante. Et, sur la réponse affirmative de Durtal, il s'enquit de savoir si le silence prolongé ne lui pesait pas trop.
— Mais du tout, cette solitude me convient parfaitement.
— Eh bien, fit Tabbé, en riant, vous êtes un des seuls laïques qui supportiez aussi facilement notre régime. Généralement tous ceux qui ont tenté de faire une retraite parmi nous étaient rongés par la nostalgie et par le spleen et ils n'avaient plus qu'un désir, prendre la fuite.
Voyons, reprit-il, après une pause; il n'est tout de même pas possible qu'un changement si brusque d'habitudes n'amène point des privations pénibles ; il en est une, au moins, que vous devez ressentir plus vivement que les autres ?
— C'est vrai, la cigarette, allumée à volonté, me manque.
— Mais, fit l'abbé qui sourit, je présume que vous n'êtes pas resté sans fumer, depuis que vous êtes ici ?
— Je mentirais si je vous racontais que je n'ai pas fumé en cachette.
— Mon Dieu, le tabac n'avait pas été prévu par saint Benoît; sa règle n'en fait donc pas mention et je suis dès lors libre d'en permettre l'usage;
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fumez donc, Monsieur, autant de cigarettes qu'il vous plaira et sans vous gêner.
Et Dom Anselme ajouta:
— J'espère avoir un peu plus de temps à moi, prochainement, — si toutefois je ne suis pas encore obligé de garder la chambre, — auquel cas, je serais heureux de causer longuement avec vous.
Et le moine, qui paraissait exténué, leur serra la main. En redescendant avec Toblat dans la cour, Durtal s'écria :
— Il est charmant, le père abbé, et il est tout jeune.
— Il a quarante ans à peine.
— Il a Tair vraiment souffrant.
— Oui, il ne va pas et il lui a fallu, ce matin, une énergie peu commune pour dire sa messe; mais voyons, nous allons tout d'abord visiter le domaine même de la Trappe que vous ne devez pas avoir exploré en son entier, puis nous sortirons et nous pousserons jusqu'à la ferme.
Ils avaient quitté, tout en causant, la clôture et, coupant à travers champs, ils atteignaient une immense ferme; des trappistes les saluèrent respectueusement quand ils entrèrent dans la cour. M. Bruno, s'adressant à l'un d'eux, le pria de vouloir bien leur faire visiter le domaine.
Le convers les conduisit dans des étables, puis dans des écuries, puis dans des poulaillers; Durtal, que ce spectacle n'intéressait pas, se bornait à admirer la bonne grâce de ces braves gens. Aucun ne parlait, mais ils répondaient aux questions par des mimiques et des clins d'yeux.
— Mais comment font-ils pour communiquer entre eux? demanda Durtal, lorsqu'il fut hors de la ferme.
— Vous venez de le voir ; ils correspondent avec des signes; ils emploient un alphabet plus simple que celui des sourds-muets, car chacune des idées qu'ils peuvent avoir besoin d'exprimer pour leurs travaux en commun, est prévue.
Ainsi, le mot « lessive )> est traduit par une main qui en tape une autre ; le mot « légume » par Tindex gauche qu'on ratisse ; le sommeil est simulé par la tête penchée sur le poing ; la boisson par une main close portée aux lèvres. — Et pour les termes dont le sens est plus spirituel, ils usent d'un moyen analogue. La confession se rend par un doigt que l'on pose, après l'avoir baisé, sur le cœur; l'eau bénite est signifiée par les cinq doigts serrés de la main gauche, sur lesquels on trace une croix avec le pouce de la droite; le jeûne par les doigts qui étreignent la bouche; le mot «hier» par le bras retourné vers l'épaule; la honte par les yeux couverts avec la main.
— Bien, mais supposons qu'ils aient envie de me désigner, moi qui ne suis pas un des leurs, comment s'y prendraient-ils?
— Ils se serviraient du signe « hôte » qu'ils figurent, en éloignant le poing et en le rapprochant du corps.
— Ce qui veut dire que je viens de loin chez eux; le fait est que c'est ingénu et même transparent, si l'on veut.
Ils marchèrent, silencieusement, le long d'une allée qui dévalait dans des champs de labour.
— Je n'ai pas aperçu, parmi ces moines, le frère Anaclet et le vieux Siméon, s'écria, tout à coup, Durtal.
— Ils ne sont pas occupés à la ferme; le frère
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Anaclet est employé à la chocolaterie et le frère Siméon garde les porcs; tous les deux travaillent dans Tenceinte même du monastère. Si vous le voulez, nous irons souhaiter le bonjour à Siméon. Et Toblat ajouta: — Vous pourrez attester, en rentrant à Paris, que vous avez vu un véritable saint, tel qu'il en exista au xi^ siècle; celui-là nous reporte au temps de saint François d'x\ssise; il est, en quelque sorte, la réincarnation de cet étonnant Junipère dont les Fioretti nous célèbrent les innocents exploits. Vous connaissez cet ouvrage?
— Oui, il est, après la Légende dorée, le livre où s'est le plus candidement empreinte Tâme du Moyen Age.
— Eh bien, pour en revenir à Siméon, ce vieillard est un saint d'une simplicité peu commune. — En voici une preuve entre mille. Il y a de cela quelques mois, j'étais dans la cellule du prieur, quand le frère Siméon se présente. Il dit au père la formule usitée pour demander la parole : « Bénédicité )) ; — le P. Maximin lui répond « Dominus » et sur ce mot, qui l'autorise à converser, le frère montre ses lunettes et raconte qu'il ne voit plus clair.
— Ce n'est pas bien surprenant, dit le prieur, voilà bientôt dix ans que vous portez les mêmes lunettes; vos yeux ont pu s'affaiblir depuis ce temps; ne vous inquiétez pas, nous trouverons le numéro qui convient maintenant à votre vue.
Tout en discourant, le P. Maximin remuait le verre des lunettes, machinalement, entre ses mains et soudain il rit, en me montrant ses doigts qui étaient devenus noirs. Il se détourne, prend un linge, achève de nettoyer les lunettes, et, les repla-
çant sur le nez du frère, il lui dit : voyez- vous, frère Siméon ?
Et le vieux, stupéfait, s'écrie: oui . . . j'y vois!
Mais ceci n'est qu'une des faces de ce brave homme. Une autre c'est l'amour de ses bêtes. Quand une truie va mettre bas, il sollicite la permission de passer la nuit auprès d'elle, il l'accouche, la soigne comme son enfant, pleure lorsqu'on vend les gorets ou qu'on expédie ses cochons à l'abattoir. Aussi ce que tous ces animaux l'adorent !
Vraiment, reprit l'oblat, après un silence. Dieu aime par-dessus tout les âmes simples, car il comble le frère Siméon de grâces. Seul, ici, il possède le don de commandement sur les Esprits et peut résorber et même prévenir les accidents démoniaques qui surgissent dans les cloîtres. — L'on assiste alors à des actes étranges: un beau matin, tous les porcs tombent sur le flanc ; ils sont malades et sur le point de crever.
Siméon, qui connaît l'origine de ces maux, crie au Diable : attends, attends un peu, toi, et tu vas voir! Il court chercher de l'eau bénite, en asperge, en priant, son troupeau et toutes les bêtes qui agonisaient se relèvent et gambadent, en remuant la queue.
Quant aux incursions diaboliques dans le couvent même, elles ne sont que trop réelles et, parfois, on ne les refoule qu'après de persistantes obsécrations et d'énergiques jeûnes ; à certains moments, dans la plupart des abbayes, le Démon répand des semis de larves dont on ne sait comment se défaire. Ici, le père abbé, le prieur, tous ceux qui sont prêtres, ont échoué; il a fallu, pour que les exorcismes fussent efficaces, que l'humble convers intervînt;
aussi, en prévision de nouvelles attaques, a-t-il obtenu le droit de laver, quand bon lui semble, avec de Teau bénite et des oraisons, le monastère.
Il a le pouvoir de sentir le Malin là où il se cache et il le poursuit, le traque, finit par le jeter dehors.
Voici la porcherie, continua M. Bruno, en désignant en face de Taile gauche du cloître une masure entourée de palissades et il ajouta:
— Je vous préviens, le vieux grunnit tel qu'un pourceau, mais il ne répondra, lui aussi, que par des signes à nos questions.
— Mais il peut parler à ses animaux.
— Oui, à eux seuls.
L'oblat poussa une petite porte et le convers, tout courbé, leva péniblement la tête.
— Bonjour, mon frère, dit M. Bruno; voici Monsieur qui voudrait visiter vos élèves.
Il y eut un grognement de joie sur les lèvres du vieillard. Il sourit et les in\dta d'un signe à le suivre.
Il les introduisit dans une étable et Durtal recula, assourdi par des cris affreux, suffoqué par l'ardeur pestilentielle des purins. Tous les porcs se dressaient debout, derrière leur barrière, hurlaient d'allégresse, à la vue du frère.
— Paix, paix, fit le vieillard, d'une voix douce, et, haussant le bras au-dessus des palis, il cajola les groins qui s'étouffaient à grogner, en le flairant.
Il tira Durtal par la manche, et le faisant pencher au-dessus du treillage, il lui montra une énorme truie au nez retroussé, de race anglaise, un animal monstrueux, entouré d'une bande de gorets qui se ruaient, ainsi que des enragés, sur ses tétines.
— Oui, ma belle, va, ma belle, murmura le vieux, en lui lissant les soies avec la main.
Et la truie le regardait avec des petits yeux languis ants et lui léchait les doigts; elle finit par pousser des clameurs abominai les lorsqu'il partit.
Et le frère Siméon exhiba d'autres élèves, des cochons avec des oreilles en pavillon de trompe et des queues en tire-bouchons, des truies dont les ventres traînaient et dont les pattes sem blaient à peine sorties du corps, des nouveau-nés qui pillaient goulûment la calebasse des pis et d'autres plus grands qui jouaient à se poursuivre et se roulaient dans la boue, en reniflant.
Durtal lui fit compliment de ses bêtes et le vieillard jubila, s'essuya, avec sa grosse main, le front; puis, sur une question de l'oblat s'informant de la portée de telle truie, il tétait ses doigts à la file; répondait à cette réflexion que ces animaux étaient vraiment voraces, en tendant les bras au ciel, en indiquant les baquets vides, en enlevant des bouts de bois, en arrachant des touffes d'herbes qu'il portait à ses lèvres, en grouinant comme s'il avait le museau plein.
Puis il les conduisit dans la cour, les rangea contre le mur, ouvrit, plus loin, une porte et s'effaça.
Un formidable verrat passa tel une trombe, culbuta une brouette, fit jaillir tout autour de lui, ainsi qu'un obus, des éclats de terre; pui il courut au galop, en rond, tout autour de la cour et finit par aller piquer une tête dans une mare de purin. Il s'y ventrouilla, s'y retourna, gigota, les quatre pattes en l'air, s'échappa de là, noir, sale de même qu'un fond de cheminée, ignoble.
Après quoi, il se mit en arrêt, sonna jo3^eusement
du groin et voulut aller caresser le moine qui le contint, d'un geste.
— Il est magnifique votre verrat ! dit Durtal. Et le convers regarda Durtal avec des yeux
humides; et il se frotta le cou avec la main, en soupirant.
— Cela signifie qu'on le tuera prochainement, dit roblat.
Et le vieux acquiesça d'un hochement douloureux de tête.
Ils le quittèrent, en le remerciant de sa complaisance.
— Quand je songe à la façon dont cet être, qui s'est voué aux plus basses besognes, prie dans l'église, ça me donne envie de me mettre à genoux et de faire ainsi que ses pourceaux, de lui baiser les mains! s'écria Durtal, après un silence.
— Le frère Siméon est un être angélique, répliqua l'oblat. Il vit de la vie Unitive, l'âme ensevelie, noyée dans l'océan de la divine Essence. vSous cette grossière enveloppe, dans ce pauvre corps réside une âme absolument blanche, une âme sans péchés; aussi, est-il bien juste que Dieu le gâte! Il lui a, ainsi que je vous l'ai dit, délégué tout pouvoir sur le Démon; et, dans certains cas, il lui concèd " également la puissance de guérir, par l'imposition des mains, les maladies. Il a renouvelé ici les guérisons miraculeuses des anciens Saints.
Ils se turent, puis, prévenus par les cloches qui sonnaient les Vêpres, ils se dirigèrent vers l'église.