LA SOUPE AUX MENDIANTS
{Marthe)
Elle se réveillait de ces visions, l'esprit détraqué, les joues en sueur, elle suffoquait dans sa chambre, et parfois elle descendait pour prendre l'air et se traînait le long des murs, avec une démarche et des gestes de mourante. La fraîcheur du matin, le clair soleil chassaient ces rêves et elle allait tomber sur un banc, dans un jardin public ou dans un square, regardant le sol qu'elle creusait avec la pointe de ses bottines, tamisant, au travers de ses doigts, de la terre en poudre. Mais tous ces enfants qui faisaient des petits pâtés avec des seaux en fer-blanc l'exaspérèrent; ils lui rappelaient le temps où, elle aussi, se ventrouillait dans la
poussière et plantait des branches d'arbre sur des tas de cailloux. Elle se prit alors à errer dans Paris, et un jour qu'elle déambulait ainsi au hasard elle tomba, au détour d'une route, devant une caserne, à l'heure où les mendiants viennent chercher la soupe.
Elle s'arrêta dans une sorte de cul-de-sac. bordé au nord par cette caserne, quelques marchands de vins où buvaient, à l'ombre de pins en caisse, des vieillards, pansus comme des tourailles; au sud, par une échoppe à fritures et à crêpes, un restaurant interlope avec ses bols de riz au lait et ses crèmes tremblantes, et par un sordide marchand de bric-à-brac, à la porte duquel pendaient en désarroi des crinohnes dont les chairs s'étaient dissoutes et dont les carcasses d'archal sonnaient aux vents.
Plus près enfin, à l'entrée de l'impasse, trois arbres aux troncs flacheux dressaient de leurs manches de terre des bras éplorés et difformes.
Une pelletée de misérables avait été jetée dans le ruisseau au pied de ces trois arbres. Il y avait là des pauvresses aux poitrines rases et au teint glaiseux, des ramassis de bancroche, des borgnes et des ventrées de galopins morveux qui soufflaient par le nez d'incomparables chandelles et suçaient leurs doigts, attendant l'heure de la miche.
Accotés, accroupis, couchés les uns contre les autres, ils agitaient des récipients inouïs : casseroles sans queue, pots de grès cravatés de ficelles, bidons cabossés, gamelles meurtries, bouillottes sans anses, pots de fleurs bouchés par le bas.
Un soldat leur fit signe et tous se précipitèrent en avant, tête baissée, aboyant comme des dogues,
puis, quand leurs écuelles furent pleines, ils s'enfuirent avec des regards voraces et, le derrière sur le trottoir, les pieds dans le ruisseau, ils avalèrent goulûment leur bâfre.